‹ Louis Breuil, histoire d'un pantouflardChapitre 14 sur 20 · Chapitre 14

Chapitre 14

— Enfin, s’écria Gaston Sérent déposant sur la table le journal dont il venait de faire sauter la bande, le dernier Prussien a disparu de notre territoire ! Il n’y a pas là de quoi tant se réjouir en apparence, et, si vous me dites qu’il eût mieux valu n’en avoir jamais aucun, je serai de votre avis ; mais je sens un poids de moins sur mes épaules !

Un murmure d’adhésion répondit de tous les coins du salon où la famille était rassemblée. Depuis le commencement de l’hiver précédent M. et madame Sérent habitaient Paris, où l’ingénieur venait d’être appelé à une situation très importante. Breuil et sa femme, qui avaient toujours eu l’intention de ne point passer les hivers en province, s’étaient arrangé un joli appartement non loin d’eux, et l’on se voyait journellement.

— À présent, dit Pauline à son mari, qui entrait pour prendre part au dîner de famille, j’espère que vous allez nous annoncer votre grande résolution ?

— Oh ! c’est bien simple, répondit Reynaud en s’asseyant dans un fauteuil ; j’ai donné ma démission à mes Autrichiens ; je leur ai envoyé un remplaçant plus jeune et plus ingambe, et je me fixe en France. J’aime mieux être moins riche et ne plus quitter le pays. C’est trop dur. Tant que tout va bien, on n’y pense seulement pas ; mais, après ce que nous avons souffert à Vienne, Pauline et moi, nous nous sommes décidés à rester définitivement et uniquement Français de fait, autant que nous l’étions de cœur.

M. Sérent approuva gravement de la tête.

— Vous avez raison, dit-il.

Madame Sérent jeta un coup d’œil autour d’elle, et son visage calme s’assombrit. Les autres, plus jeunes, pouvaient et devaient se laisser distraire par mille pensées ; mais elle ne pouvait contempler ces réunions de famille sans un retour douloureux sur son dernier-né, qui dormait là-bas, sous une dalle de granit.

Marine lut les pensées de ce cher visage, que de tout temps elle avait appris à connaître comme un livre aimé dont on sait les pages par cœur. Se levant doucement, elle alla poser ses deux mains sur l’épaule de sa mère.

— Si seulement son dernier vœu était exaucé ! dit madame Sérent tout bas ; si je voyais revivre un petit Daniel, j’aurais moins de chagrin.

Pour toute réponse, Marine l’embrassa. Gaston se leva à son tour et s’appuya à la cheminée, dans une pose d’orateur.

— Je m’étais dit, commença-t-il d’un ton mystérieux, mi-railleur, que j’imposerais silence à mes sentiments tant qu’un étranger foulerait le sol de notre pays ; vous êtes témoins, mes parents, et vous, mes frères et sœurs, que les Prussiens n’ont rien fait pour abréger la contrainte que je m’imposais ; vous dirai-je que l’attente m’a paru longue ?…

— Tu veux te marier ! interrompit Pauline.

Gaston laissa tomber ses deux bras d’un air de découragement.

— Tu ruines mes espérances, dit-il, au lieu de me laisser toucher le cœur de mon père et de ma mère par un discours bien ordonné… C’est vrai, reprit-il en se tournant vers son père. Je vous demande pardon, mon père, et vous, ma mère, d’avoir essayé de plaisanter avec des choses si sérieuses. À dire vrai, c’est parce que j’ai grand-peur moi-même que je l’ai pris ainsi. Je m’étais promis de ne point songer au mariage avant la délivrance complète du territoire : je me suis tenu parole.

— Qui veux-tu épouser ? demanda M. Sérent.

— Une jeune fille que vous n’avez jamais vue, dont la famille vous est inconnue, et cependant je suis persuadé, j’espère, veux-je dire, que vous ne mettrez pas d’obstacle à mes désirs ! Son père est un propriétaire aisé du département de la Sarthe. Pendant la guerre, il ne voulut point abandonner sa maison, qui, par parenthèse, est plutôt un château qu’une maison ; il voulait envoyer sa fille au fond de la Bretagne, où il ne manque pas de parents, mais elle n’a jamais voulu le quitter.

M. Sérent, toujours grave, approuva du geste.

— Alors, ma mère, continua Gaston en se tournant vers madame Sérent, comme cette jeune fille se trouvait inutile, elle eut une idée, qu’elle communiqua à son père et qu’ils mirent tous deux à exécution. Avec un bon cheval et une espèce de tapissière qu’il avait fait suspendre et capitonner, M. Thury s’en allait chercher des blessés français parfois fort loin. Depuis la retraite d’Orléans, nous avions journellement de petits engagements avec les Prussiens ; il cachait sa voiture dans les villages, parcourait le pays à pied, et, quand il apprenait qu’il y avait des blessés quelque part, il allait les chercher la nuit pour les amener chez lui, où sa fille avait établi une sorte d’hospice. Il a fait ce métier-là sans jamais se lasser, changeant de cheval, mais allant toujours, lui ! Ces braves gens ont guéri de la sorte plus d’une centaine de soldats ou de francs-tireurs.

— Voilà ce que j’aurais aimé faire ! s’écria Pauline. Mais je ne pouvais pas être à la fois à Vienne et chez nous !

Marine ne dit rien. Ses lèvres étaient un peu plus serrées l’une contre l’autre que de coutume ; elle écoutait son frère autant avec ses yeux qu’avec ses oreilles. Breuil ne bougeait pas.

— Je suis passé par là, ma mère, reprit Gaston en s’animant, pendant que nous nous repliions sur Alençon. J’étais fatigué, je boitais, car je m’étais heurté le pied contre une souche d’arbre et ce mal ridicule me gênait pour marcher. En entrant dans le petit bourg qu’habite M. Thury, je demande un pharmacien pour y prendre de l’arnica. Il n’y avait pas de pharmacien. On m’envoie à ce qu’ils appelaient l’hôpital ; je sonne, et une demoiselle m’ouvre la porte. Ah ! mes sœurs, si vous l’aviez vue avec son grand tablier ! Je n’oublierai jamais cela ! Je passe sur l’arnica, et les bonnes paroles, et le bon bouillon qu’on me fit boire ; mais voilà que, le soir même, j’attrape mon coup de sabre au bras. Je n’étais plus bon à rien, et je perdais tout mon sang. Je me dis : Il faut, mort ou vivant, mon ami Gaston, que tu retournes à l’hôpital de ce matin. Il n’y a que là que tu seras bien soigné. Je mis le temps pour arriver, vous comprenez ! J’étais obligé de m’arrêter souvent, car je n’étais guère fort ; il me semblait que mes jambes étaient en coton. Et puis il y avait des Prussiens partout ! Heureusement ce n’était pas loin. Aux premières lueurs du jour j’aperçois mon hôpital et je sonne encore une fois. Ce n’était plus comme la veille ; il n’y avait plus de bouillon ; les Prussiens l’avaient visité ; mais la demoiselle y était toujours, seulement plus pâle et les yeux battus. On m’a raconté ensuite ce qui s’était passé. Les Prussiens avaient voulu visiter la maison ; elle s’était mise sur le seuil avec un petit revolver mignon qu’elle avait toujours dans sa poche, et, en leur montrant la croix de Genève peinte sur la porte, elle avait dit : « Le premier qui entre, je le tue ! » Il paraît que ça les avait arrêtés. Un officier est venu par là-dessus, qui lui a parlé poliment ; elle lui a montré ses malades alors, et il s’est retiré chapeau bas. Et pendant ce temps-là son père courait chercher les blessés… Il revint après moi, il en rapportait plein sa voiture… Voilà la jeune fille que je voudrais épouser, mon père, avec votre permission.

— Tu me laisseras bien huit jours pour aller là-bas voir un peu quel homme est M. Thury ? dit M. Sérent sans pouvoir réprimer un sourire.

— Mais, mon père, fit Gaston embarrassé, ils sont à Paris.

Un éclat de rire général accueillit cette déclaration.

— C’est donc pour cela, dit Marine, que tu te pressais si peu de revenir au printemps ?

— Non ! répliqua vivement Gaston. Je vous affirme que je ne suis pas resté là-bas une heure de plus qu’il n’était nécessaire, car il me tardait trop de revenir à mes parents ; mais je n’étais pas assez guéri quand j’ai voulu repartir ; ma blessure s’est rouverte en route ; on m’a emporté au Mans, et j’y suis resté prisonnier, ou à peu près, jusqu’à la conclusion de la paix. D’ailleurs, prisonnier ou non, c’était bien la même chose, car je ne pouvais pas bouger.

Gaston se tut, et le silence régna dans le salon, où chacun poursuivait sa propre pensée. Quoique le temps dont il parlait fût encore si proche, tant de faits, tant d’idées s’étaient succédé, que cette époque paraissait déjà lointaine. On ne savait plus s’il y avait quelques mois seulement ou dix années que cet ouragan avait passé sur la France.

— Tu dis que M. Thury et sa fille sont à Paris ? demanda madame Sérent à Gaston.

— Pas bien loin d’ici, ma mère. Ils habitent place Royale ; un appartement haut de plafond à y bâtir toute une maison.

— Et la jeune fille sait que tu désires l’épouser ?

Gaston sourit avec un peu d’embarras.

— Soyez-en juge vous-même, dit-il : serait-il sensé de la rechercher en mariage sans m’être assuré qu’elle consentira ?

Pauline se mit à rire.

— Voilà, dit-elle, qui renverse les usages reçus ; mais c’est trop juste, n’est-ce pas, mon père ?

M. Sérent ne put s’empêcher de sourire, et Gaston, se voyant partie gagnée, alla embrasser sa mère.

Moins de huit jours après, M. Thury et sa fille dînèrent chez les parents de Gaston. Céline était une mignonne créature toute mince et menue, avec des mains trop petites et des yeux trop grands ; bien qu’elle eût vingt ans, elle en paraissait dix-sept à peine. Après un dîner assez froid, ce qui est inévitable en de telles circonstances, la conversation s’anima.

— Je ne vous vois pas sur le seuil de votre maison, dit Breuil à sa future belle-sœur, votre revolver à la main, menaçant l’officier bavarois de lui brûler la cervelle. Gaston a beau me dire que c’est arrivé : à vous voir si gentiment assise au milieu de nous, avec votre robe bleu pâle et des roses au corsage, je reconstitue difficilement le tableau de là-bas.

— C’est que j’étais enragée, répondit Céline en rougissant un peu. Dans ces moments-là, on ne sait pas trop ce qu’on fait.

— Est-ce que cela vous arrive souvent ? demanda malicieusement Pauline.

— Je ne crois pas m’être jamais mise en colère, véritablement, veux-je dire, si ce n’est ce jour-là, répondit la jeune fille avec une nouvelle rougeur. J’en ai eu bien honte après ; mais je me sentais si méchante que je n’aurais pas hésité un instant à tuer un homme… Quelle chose singulière pourtant que l’on puisse ainsi sortir de son caractère ! Je vous assure que dans la vie ordinaire je n’ai jamais eu envie de tuer personne !

Marine regardait avec un intérêt bizarre cette jeune fille qui avait l’air d’une enfant et qui avait montré à la fois tant d’énergie dans le péril, tant de patience et de dévouement dans l’accomplissement d’une tâche journalière et prolongée. Ces petites mains qui avaient pansé des blessures lui paraissaient respectables ; elle se demandait comment elle-même eût agi en pareille circonstance ; elle interrogeait ses forces pour savoir si elle eût pu porter la main sur une plaie avec la douceur et la fermeté nécessaires, et elle comprenait qu’elle l’eût fait. Un sentiment amer la prit alors. Si elle était restée en France, elle aussi aurait pu se rendre utile… Son regard fit le tour de l’appartement et rencontra celui de Breuil. Il souriait : cette petite Céline résolue et timide à la fois l’amusait comme un objet d’art curieusement travaillé. On ne dépouille pas en un jour les idées et les sentiments de toute une vie : Louis Breuil trouvait en ce moment qu’autour de lui on jouait un peu trop au patriotisme militant ; son sens de sceptique, tout en excusant cette innocente faiblesse, la constatait avec une légère nuance de raillerie.

Marc Dangier entra avec sa tante ; tous les visages exprimèrent aussitôt la satisfaction. Mademoiselle Dangier s’était rendue très populaire dans son quartier pendant le siège, et, quoique sa modestie extrême lui fit redouter tout ce qui pouvait attirer l’attention sur elle, sa venue provoquait partout un mouvement d’intérêt. Plusieurs amis de la famille se présentèrent ensuite, et les conversations particulières s’engagèrent partout.

— Eh bien, dit Marc à Gaston en le prenant à part, il me semble que tu n’as pas fait la connaissance de cette aimable personne uniquement pour nous procurer le plaisir de la voir ici ?

— Ah ! mon ami, répondit le jeune homme, si tu savais comme je suis heureux ! Avec cette femme-là, vois-tu, la vie sera un enchantement ! Après ce que nous avons souffert ensemble et séparément, nous aurons de quoi nous souvenir ! Quand on s’est connu dans de telles circonstances, ne te semble-t-il pas qu’on doive s’aimer davantage ?

Un léger bruit auprès d’eux leur fit tourner la tête, et Marc aperçut Marine, assise derrière un petit meuble qui la cachait à demi.

— Je ne sais pas, répondit Dangier, si l’on s’aime davantage ; mais, à coup sûr, on doit s’aimer.

Marine écoutait la tête baissée ; il y avait dans les paroles qu’elle entendait quelque chose d’horriblement amer pour elle.

— Sais-tu ? fit Gaston ; c’est une femme comme cela qu’il te faudrait, Marc ! Je sais bien, ajouta-t-il avec une fatuité naïve que sa jeunesse rendait bien aimable, je sais qu’on ne rencontre pas tous les jours une héroïne ; mais, après la façon dont toi-même tu t’es conduit à Buzenval, il me semble que tu ne pourras jamais épouser une femme ordinaire. Tu devrais te marier, vrai, mon cher ! Il n’est que temps, je t’assure !

Marc détourna un peu son visage jusque-là tourné vers Marine, quoiqu’il tînt ses yeux baissés.

— Je ne sais pas si je me marierai jamais, dit-il ; à coup sûr, maintenant je n’y songe pas. Mais tu as raison, Gaston : je n’aurais pas pu épouser une femme ordinaire…

Marine se leva doucement et se rapprocha de mademoiselle Thury. Marc la suivit du regard avec une indicible expression de regret et de tendresse.

— Voyons, mademoiselle, disait Breuil à Céline sur le ton d’une taquinerie amicale, vous ne me ferez pas croire que ce soit uniquement pour le plaisir de bien faire que vous avez revêtu le tablier des infirmières. C’était aussi un peu pour vous dire que vous accomplissiez une œuvre méritoire ?

Breuil avait le don charmant de mettre à l’aise les personnes auxquelles il s’adressait : impossible de rester sur la défensive et de le tenir à distance. On pouvait se quereller avec lui, mais on ne pouvait lui battre froid.

— Je vous assure, répondit Céline avec vivacité, que je n’y ai pas pensé un moment. Comment pouvez-vous supposer qu’on pût songer à tant de misères sans avoir le désir de les soulager ? Vous vous battiez, vous ; mais nous autres femmes, nous ne pouvions pas nous battre, et je crois que nous aurions fait d’assez mauvais soldats ; notre rôle n’était-il pas tout tracé ? Pendant cette année désastreuse, toute maison à portée d’un champ de bataille aurait dû être une ambulance ! Et puis, vous le savez bien par vous-même, n’est-ce pas ? il était impossible de rester inactif pendant qu’on se battait sur le sol français ! N’est-il pas vrai, monsieur ?

La jeune fille parlait avec tant de vivacité qu’elle avait un peu élevé la voix sans s’en apercevoir ; on l’avait écoutée, et ses dernières paroles résonnèrent comme un clairon d’argent dans le silence du salon. Une seconde d’inexprimable embarras suivit. On évitait de regarder Breuil de peur d’ajouter à la confusion qu’il devait ressentir, et cette précaution rendait sa situation plus pénible encore. Marc trancha la difficulté en venant s’asseoir près de mademoiselle Thury.

— Mon ami Breuil ne veut pas vous dire de fadeurs, mademoiselle, fit-il ; mais je lis sur son visage ce qu’il pense : c’est que chacun voit les choses d’un œil différent suivant son caractère : le vôtre vous inspire les meilleurs et les plus nobles sentiments.

Un murmure flatteur accueillit cette phrase qui tranchait si heureusement la difficulté, et Dangier poussa la conversation dans une voie moins périlleuse.

q