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Chapitre 15

De semblables scènes se renouvelèrent plus d’une fois. Aux amis de la maison, tant anciens que nouveaux, qui n’avaient pas une connaissance approfondie des événements survenus depuis le mariage de Marine, il semblait tout naturel de parler à Breuil comme s’il avait fait partie de quelqu’une de nos armées. L’idée ne pouvait pas leur venir que cet homme de trente ans à peine, aimable, bon, intelligent, n’eût point contribué pour sa part à l’effort général. Louis témoigna d’abord un peu d’humeur, soigneusement réprimée dès que les siens pouvaient s’en apercevoir ; puis, certain jour, il se mit franchement en colère.

— Je ne sais ce qu’ils ont à parler tout le temps siège et combats, s’écria-t-il un soir en rentrant chez lui avec sa femme. On dirait que cette malheureuse guerre n’est pas finie ! Dieu sait pourtant que nous en avons eu jusque par-dessus les oreilles ! Se peut-il vraiment que des gens qui ne sont pas bêtes se trouvent à court de sujets de conversation au point de tomber sans cesse dans les mêmes redites ? Tout le monde s’est très bien conduit, c’est convenu ! Mais, pour Dieu ! qu’on parle d’autre chose !

Marine écoutait silencieuse cette explosion d’un sentiment qu’elle ne comprenait que trop bien ; elle se fût imposé tous les sacrifices pour empêcher son mari d’entendre des discours faits pour l’irriter ; elle sentait combien chacune de ces paroles devait faire à Breuil l’effet d’une piqûre envenimée ; qu’y pouvait-elle ? rien ! Depuis leur retour, il n’avait cessé de souscrire à droite et à gauche pour toutes les misères de la guerre ; son portefeuille était toujours ouvert, et même parfois elle avait eu envie de réprimer ce qui devenait de la prodigalité… Mais elle s’en était abstenue.

— Il rachète ! s’était-elle dit avec un soupir.

Il rachetait vis-à-vis de lui-même, en effet, en payant à la France la dîme de ses biens, lui qui n’avait pas payé celle du sang ; chaque fois qu’il se privait d’un plaisir désiré en pensant que l’or qu’il eût dépensé là serait mieux employé ailleurs, il était plus paisible et plus gai pendant quelques jours : mais rien ne pouvait racheter son erreur aux yeux des autres. Lorsque la terrible question, si naturelle, arrivait aux lèvres de ses interlocuteurs : « Où étiez-vous pendant la guerre ? » et qu’il fallait répondre le fatal : « À Genève ! » Breuil se sentait pris d’une sourde colère, d’une rage muette, qui le faisaient trembler. Il savait qu’on allait le toiser, mesurer d’un coup d’œil sa force physique, sa jeunesse, sa belle constitution, et qu’après quelques paroles polies il se trouverait seul, avec un dédain de plus ajouté au mur de pierres qu’il sentait lentement s’amonceler autour de lui.

Rien ne rachèterait. S’il eût été artiste, poète journaliste, on lui eût plus facilement pardonné ; mais un monsieur riche et bien portant, sans utilité bien reconnue en ce monde, de quel droit n’avait-il pas fait comme les autres ? S’il avait été père seulement ! La vue des têtes blondes autour de lui l’eût fait excuser. Mais tout était contre lui. Il ne pouvait pas aller dire à ces gens dont le regard poli lui avait causé tant de peine : « Monsieur, je n’ai pas compris mon devoir, mais je m’en repens. » On lui eût répondu : « Monsieur, nous n’avons pas le droit de vous faire des reproches. »

Bientôt il ne se mit plus en colère, las de ces incidents : mais il devint triste.

L’été s’avançait, le mariage de Gaston eut lieu paisiblement, entre parents et amis proches, ainsi que devraient toujours se célébrer ces fêtes intimes lorsqu’une situation particulièrement brillante n’oblige pas à quelque apparat. M. et madame Sérent restaient à Paris avec Pauline et son mari. Louis emmena sa femme à Châteaudun ; une sorte d’inquiétude l’avait pris ; il avait besoin de repos et de solitude : il crut que leur tranquille demeure lui rendrait la paix, et pendant quelques jours il se figura qu’il était heureux.

Pour la première fois, il avait Marine bien à lui. Dès le réveil, il l’entendait aller et venir, en maîtresse de maison soigneuse, dans ce logis embelli pour elle ; il la voyait à toute heure, elle ne lui était plus enlevée, sous prétexte de courses ni de visites, par madame Sérent ni par Pauline. Seuls dans leur jardin délicieux, que baignaient les flots indolents du Loir, ils se promenaient vers le soir, pendant que les corbeilles d’héliotrope et de réséda embaumaient l’air autour d’eux. Ils causaient de tout, excepté des mois écoulés entre leur mariage et leur retour : ce temps semblait effacé de leur vie. Ils n’avaient pas la joie délicieuse de se dire tout bas : Te souviens-tu ? Les premiers jours de leur union étaient si intimement liés avec les souvenirs qu’ils ne voulaient plus évoquer, que force était de bannir le tout ensemble. Ils avaient réellement recommencé la vie au jour de leur rentrée à Châteaudun ; le reste était mort, ou devait l’être.

Le champ était large pour leurs causeries. Tout ce que l’art a d’exquis sous toutes ses formes leur était familier ; un grand piano au milieu d’un des salons résonnait souvent sous les doigts de Marine. Louis fit venir un orgue afin de doubler leurs jouissances musicales, et pendant huit jours la maison, du haut en bas, fut pleine d’harmonie ; puis l’orgue fut un peu délaissé, et Breuil se contenta de feuilleter les partitions au piano de temps en temps. La bibliothèque, dont les rayons s’étaient regarnis, contenait les œuvres les plus remarquables de toutes les époques et de tous les pays. Et cependant il arrivait qu’un grand silence régnait tout à coup sur les époux, et une tristesse morne tombait sur eux, comme si les ailes d’une gigantesque chauve-souris avaient intercepté la lumière du soleil. L’un d’eux rompait bientôt ce charme douloureux par quelque remarque insignifiante ; mais chacun sentait que l’autre avait souffert pendant ce temps inappréciable, lui en voulait d’avoir souffert, et savait que cette souffrance leur était commune.

Un soir, après le dîner, une averse légère avait fait rentrer les jeunes gens dans le salon, dont la porte-fenêtre restait ouverte. La pluie fine et tiède tombait sur les pelouses d’un vert assombri et sur les feuilles lustrées d’un grand hêtre pourpre situé au milieu du gazon ; une douceur triste s’exhalait de la terre humide avec un parfum irritant, quoique vague, qui évoquait l’idée de l’automne déjà prochain.

— On dirait le jour des Morts, pensa Marine sans que rien se mêlât dans son esprit à cette impression de hasard.

Tout à coup sa pensée s’envola vers le cimetière, là-haut, au bout de la ville.

— Il y a bien longtemps que je n’ai été voir Daniel, se dit-elle ; j’irai demain.

Au même moment, Louis, fatigué d’errer à l’aventure dans le salon obscurci, s’assit devant le piano et joua la première mesure de l’air napolitain : Santa Lucia.

Comme à une évocation formidable, Marine vit tout à coup surgir devant elle Sedan, le champ de bataille, les prisonniers, le pont de Genève, noir de gens qui s’arrachaient les feuilles du journal, le 2 septembre ; elle entendit à la fois les coups sourds du canon, le galop frénétique de la cavalerie, les cris humains d’une horrible boucherie, et, par-dessus tout cela, les cordes aigrelettes des harpes et des violons qui accompagnaient les voix criardes des Italiennes : Santa Lucia !

— Non, non ! pas cela ! s’écria-t-elle en couvrant ses oreilles de ses mains ; pas cela, Louis, je t’en supplie !

Il se leva, pétrifié : qu’avait-elle ? Avant qu’il eût pu prononcer un mot, elle était devant lui, très pâle, toute tremblante encore, mais souriante, et qui lui tendait les mains.

— Je te demande pardon, dit-elle en s’efforçant de le rassurer ; c’est nerveux, je n’ai pas pu m’en empêcher. J’ai tout à coup revu Genève, tu sais…

— Tu y songes donc ? s’écria Louis avec violence en la saisissant par le bras. Tu y penses ? Pourquoi ne m’en parles-tu pas ?

— À quoi bon ? répondit-elle doucement, d’une voix brisée.

Il laissa retomber le bras qu’il avait froissé dans sa véhémence. Elle joignit les deux mains devant elle avec un geste de prière.

— Pourvu que tu n’y songes pas, toi ! dit-elle de la même voix indiciblement douloureuse. Je ne puis pas te voir souffrir… Cela me fait mal… mal…

Sa voix s’éteignit et elle baissa la tête ; mais le flot de larmes brûlantes avait déjà jailli et coulait sur sa robe. Louis la prit dans ses deux bras et l’entraîna près de la fenêtre pour voir son visage aux dernières lueurs du jour.

— Tu y songes, dit-il amèrement, et tu ne me le dis pas ! Tu te caches de moi pour y penser, parce que le monde t’a dit que j’étais un lâche…

— Jamais ! s’écria Marine en levant la main droite vers le ciel. Jamais, mon cher mari, ce mot n’a été prononcé devant moi avec ton nom.

— Alors c’est toi qui le penses ! fit-il découragé en relâchant son étreinte.

Elle lui jeta ses bras autour du cou.

— Non ! dit-elle avec fermeté ; non, je ne le pense pas et je ne l’ai jamais pensé. Tu ne savais pas, tu ne pouvais pas savoir ; on ne t’avait pas appris à t’occuper de ces choses : quand tu as compris, ton cœur a été changé, je le sais, moi !

— Mais les autres ne le savent pas ! s’écria Breuil avec une amertume nouvelle. C’est comme une méchanceté gratuite du sort ! Nous ne voyons que des gens héroïques, des hommes et des femmes plus grands que nature, et moi, j’en suis rapetissé d’autant ! Il y a eu des jours, sais-tu, Marine, où j’ai eu envie d’aller me mêler à des gens ignobles, de les écouter parler, de m’en écœurer jusqu’à la colère, afin de pouvoir me dire : Au moins, je vaux mieux que ceux-là !

— Ne parle pas ainsi, reprit Marine avec son autorité calme : tu es un honnête homme et ton cœur est loyal ; tu te grossis les choses jusqu’à en être malade, et voilà ce qui n’est ni de la force ni du courage ! Tu veux que je te parle franchement ? Eh bien, soit ! Oui, c’est un grand malheur que nous n’ayons pas été en France pendant la guerre ; c’est un malheur pour nous deux, et en ce moment rien ne peut le réparer. Mais les années passeront, on parlera de moins en moins de ces temps troublés ; de jeunes hommes viendront, qui étaient des enfants alors, et qui n’auront pas non plus participé à ces choses tristes ; alors tu seras semblable à beaucoup d’autres et tu auras cessé de souffrir.

Breuil écoutait en silence, lui pressant les mains comme s’il l’entendait mieux en la tenant serrée.

— Tu crois ?

— J’en suis sûre, répondit-elle franchement.

Il hésita un moment, puis très bas :

— Mais toi, toi qui me pardonnes parce que tu es très généreuse, toi, tu me méprises ?

Du fond de son âme Marine tira sa réponse nette et douloureuse :

— Te mépriser ? Non, mon pauvre Louis ; mais je te plains. Oh oui ! je te plains !

Il la fit asseoir, se laissa tomber à genoux dans les plis de sa robe et pleura.

Le lendemain, il écrivit une lettre mystérieuse qu’il mit lui-même à la poste ; après quoi, son cœur lui semblant allégé, il revint chez lui d’un pas allègre. Comme il tournait le pont, il aperçut Marine qui venait de son côté après quelques courses en ville. Elle avait été visiter Daniel, car ses yeux étaient encore rouges de larmes ; mais, à la vue de son mari, elle sourit avec cette douceur qui donnait une expression si touchante à la gravité ordinaire de sa physionomie.

— Je viens de voir une chose triste, dit-elle en prenant le bras de son mari : un pauvre ouvrier de cette ville, qui avait attrapé une fluxion de poitrine en 1870 et qui était resté malade depuis lors, vient de mourir ce matin ; il laisse une veuve et trois enfants. C’était un des blessés de la défense…

— C’est bien, dit Breuil ; nous y pourvoirons. Je ne puis pas te dire que je me réjouis de sa mort ; mais je suis content de trouver quelque chose à faire précisément aujourd’hui. Il y a trois jours qu’une idée d’emplette me trottait par la tête ; je ne suis pas fâché d’avoir autre chose à mettre à la place.

— Que voulais-tu donc avoir ? demanda Marine avec intérêt.

— Un cheval de selle. Une fantaisie ! Fini, le cheval de selle ! On élèvera les petits avec le cheval de selle !

Louis marchait, sa femme au bras, d’un air si brave et si joyeux, qu’elle sourit en se pressant contre lui.

— Tu te prives de tout ! lui dit-elle avec un tendre reproche. Dès que tu as envie de quelque objet, on dirait qu’au lieu de te le procurer tu te fais un malin plaisir de chercher à quoi tu pourrais en employer la valeur ; c’est de l’ascétisme, cela, sais-tu ?

Un nuage passa sur le visage de Louis.

— Jamais assez, dit-il ; mais ne parlons pas de cela. Sais-tu d’où je viens ? De la poste !

— Ce n’est pas un grand mystère. Tu y vas tous les jours !

— Oh ! ce n’est pas là qu’est le mystère. Sais-tu à qui j’ai écrit ? À Marc Dangier.

Le visage de Marine, qui exprimait la curiosité, s’assombrit à son tour. Qu’est-ce que Breuil pouvait avoir à dire à Marc Dangier ?

— Vois-tu, reprit Louis sur un ton presque suppliant, je veux en avoir le cœur net : il faut que je sache l’histoire de ce qui s’est passé pendant que nous étions là-bas ; il faut que j’aille au fond des choses, que je connaisse ma propre faiblesse, ma propre honte ; il faut que je sache ce qu’on peut penser de moi, ce que l’on peut en dire. Eh bien, il n’y a qu’un homme au monde en qui j’aie assez de confiance pour croire toutes ses paroles : c’est Marc Dangier. Je lui ai écrit de venir afin que je puisse lui parler à mon aise, et je suis sûr qu’il viendra.

Après un silence pendant lequel il interrogeait le visage de sa femme, Louis ajouta :

— Cela n’a pas l’air de te faire plaisir ?

Cette fois, malgré toute sa franchise, Marine se vit obligée de ne pas formuler une réponse directe.

— Ce qui ne me fait pas plaisir, dit-elle après un peu d’hésitation, c’est que tu te croies obligé de demander des conseils à un étranger…

— Marc n’est pas un étranger, repartit Breuil ; c’est un ancien ami ! Il y a très longtemps que je le connais ! Si je lui ai un peu battu froid au moment où je t’ai demandée en mariage, c’est parce que je me figurais que tu lui plaisais. Tu sais, les amoureux, et pas sûrs d’être agréés encore, cela se fait volontiers des idées fausses ; mais maintenant je n’ai qu’un regret : c’est de ne pas avoir cherché à me rapprocher de lui… et, ajouta-t-il avec un soupir, à lui ressembler davantage. Quelle collection de regrets, dis, Marine !

Il souriait d’un sourire si triste que la jeune femme ne pensa plus qu’à l’égayer. Ils rentrèrent en jasant comme deux oiseaux.

Pendant quelques jours, Marine espéra que Marc ne viendrait pas. Sans pouvoir s’en expliquer le motif, elle éprouvait une sorte de crainte à la pensée de cette visite ; le résumé de ses impressions très vagues était celui-ci : S’il pouvait se trouver empêché et ne pas venir ! Mais Louis assurait que le jeune homme lui avait promis de venir et qu’il viendrait certainement.

— Tu sais bien, ajoutait-il, que Dangier est homme de parole.

C’est précisément parce qu’elle le savait homme de parole que Marine eût préféré ne pas le voir. Dans cette solitude, la pensée de vivre plusieurs jours sous le même toit que Marc lui causait une gêne indicible, une souffrance sourde, une sorte de honte qu’elle eût voulu ne pas ressentir, et la certitude qu’elle ne pouvait s’en défendre redoublait sa confusion.

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