‹ Louis Breuil, histoire d'un pantouflardChapitre 16 sur 20 · Chapitre 16

Chapitre 16

Un beau matin de septembre, Marc descendit l’escalier du château. Dans la vapeur blanche et molle qui flottait sur le Loir, les saules et les aunes dessinaient des masses d’un gris argenté ; le soleil, perçant çà et là le brouillard, y faisait des trouées d’or pâle. Le jardin de Breuil apparut au détour du pont comme un décor de théâtre, avec ses grands araucarias majestueusement plantés au milieu des pelouses. Marc s’avança, franchit la grille ouverte et s’engagea dans l’allée légèrement sinueuse qui conduisait à la maison.

Le brouillard, très inégal, se mouvait avec lenteur en tournoyant un peu sur lui-même, si bien que là où la vue était libre l’instant auparavant, se trouvait soudain l’épaisseur mate et floconneuse d’une brume semblable à du crêpe blanc chiffonné. La lumière chaude du soleil transparaissait à travers tout cela avec une tiédeur délicieuse, et le silence était si grand que, dans les intervalles de ses pas égaux sur le gravier, Marc entendit tout à coup une feuille sèche tomber dans le taillis.

Il s’arrêta, saisi d’une de ces singulières impressions de mystère, presque de terreur, que la vie moderne ne peut bannir, malgré l’ensemble de circonstances banales qui a remplacé l’existence plus individuelle des hommes d’autrefois. Jamais chevalier du Tasse pénétrant dans une forêt enchantée ne sentit son cœur plus serré par un indéfinissable sentiment d’attente et de crainte, que Marc dans le jardin de la maison Breuil.

Hésitant à avancer, il était resté au milieu de l’allée, dans la brume laiteuse que les rayons du soleil irisaient par endroits, lorsque le voile de vapeurs sembla s’enrouler lentement autour d’un doigt invisible, et sous ses replis flottants apparut la forme élégante de Marine. Dans ce brouillard elle semblait beaucoup plus grande, et ses vêtements de laine d’un gris pâle, tombant en plis réguliers autour d’elle, lui donnaient l’apparence d’une statue. Marc n’osait remuer, tant ce qui l’entourait et l’apparition de Marine surtout avaient quelque chose de fantastique.

Elle ne l’avait pas vu, enveloppé qu’il était lui-même dans les vapeurs qui confondaient sa silhouette avec celle des troncs d’arbre au bord de l’allée. Elle marchait vite et venait vers lui. Le jeune homme eut la pensée que s’il ne l’avertissait, sa présence allait lui causer quelque frayeur.

— Marine, dit-il en essayant d’assurer sa voix qu’il ne sentait pas bien ferme.

Elle tressaillit violemment et s’arrêta ; ils étaient à trois pas l’un de l’autre.

La brume tourbillonna sur elle-même avec la grâce d’un félin qui s’étire, s’envola dans les branches, où elle resta suspendue en gouttelettes transparentes, et le soleil inonda les jeunes gens de sa chaude clarté.

— Marc ! fit-elle tout bas comme si elle avait peur de sa propre voix.

Ils restèrent muets ; à aucun prix ils n’eussent pu exprimer ce qu’ils ressentaient. L’impression la plus claire qui se dégageait pour eux de cette scène est qu’elle devait être un rêve.

— Comment vous trouvez-vous ici ? demanda-t-elle avec un peu d’effort comme si elle cherchait à rassembler ses esprits.

Dangier revint à lui.

— Vous n’avez donc pas reçu mon télégramme ? dit-il. J’avais promis à Breuil de venir, mais je ne savais pas au juste quand je pourrais tenir ma promesse. Hier soir, j’ai vu une éclaircie dans mes travaux, et je suis parti ce matin après avoir télégraphié pour vous prévenir.

— Nous n’avons rien reçu, répondit Marine ; mais, puisque vous voilà, tout est bien. Louis va être très content.

Ils marchaient côte à côte vers la maison, que le soleil inondait à flots maintenant.

— Savez-vous ce qu’il me veut ? demanda Marc avec une certaine appréhension.

Marine baissa la tête un instant, puis la releva bravement. Elle allait toujours droit au péril.

— Il veut vous demander ce que vous pensez de lui, dit-elle tout d’une haleine, mais sans le regarder. Il se reproche de n’avoir pas fait son devoir pendant la guerre ; comme, par une malice du sort, nous ne voyons que des gens qui se sont bien conduits, cela le rend nerveux et inquiet ; il a peur d’être considéré comme un poltron, ce qu’il n’est pas, je vous le jure, et cette pensée le rend positivement malade.

Marc, à son tour, baissa la tête et s’absorba dans la contemplation du gravier.

— Que dois-je lui dire ? demanda-t-il.

— Ce que vous pensez, répondit-elle.

Ils continuèrent à marcher lentement. Un pas rapide retentit derrière eux ; ils se retournèrent et virent venir à eux un jeune garçon, porteur d’une sacoche de cuir.

— Voilà mon télégramme, dit Marc en souriant.

Marine prit le petit papier bleu qu’elle tourna deux ou trois fois entre ses doigts sans le décacheter ; puis elle reprit avec Dangier le chemin de la maison. Louis parut sur le perron et, à la vue de Dangier, se dirigea rapidement de leur côté avec un geste joyeux. La distance entre eux était encore assez considérable pour que leurs voix ne pussent parvenir à Breuil.

— Si je lui dis ce que je pense, fit Marc, il est possible, Marine, que nous ne nous revoyions jamais.

Elle rougit, mais ne s’arrêta pas.

— Je ne lui causerai pas de peine inutile, reprit le jeune homme ; mais, s’il est mal disposé ou si je m’exprime maladroitement, c’est un adieu éternel entre vous et moi. Vous le savez ?

— Je le sais, dit-elle.

— Vous savez aussi que je ne saurais lui dire autre chose que la vérité ?

— Je le sais, et s’il vous a prié de venir, c’est qu’il le sait.

Louis n’était plus qu’à trente pas.

— Alors, peut-être adieu, Marine ?

— Adieu, dit-elle faiblement.

Elle sentit quelque chose se détacher de son cœur après une courte lutte, pendant laquelle tout son être lui sembla détruit. Qu’était-ce ? La longue amitié ? Non, car, après ce moment de trouble, elle comprit que l’ami de sa jeunesse ne lui était pas moins cher qu’auparavant. L’estime ? Au contraire ; en ce moment Marc Dangier lui sembla grandir à la taille des plus vaillants héros. Qu’était-ce alors ? La douce présence peut-être, ce sentiment de force et de sécurité que vous donne la certitude d’une affection qu’on peut appeler à soi à toute heure de péril. Marine s’aperçut que, si elle ne devait pas revoir Dangier, elle ne s’en consolerait jamais.

— Enfin, vous voilà ! fit Breuil en serrant les deux mains de Marc. Je vous remercie d’être venu.

Ils entrèrent tous trois dans la maison ensoleillée.

Pendant le déjeuner, ils causèrent de mille choses ; mais de temps en temps un silence tombait sur eux comme une poignée de neige, et celui qui le rompait le rompait avec un peu plus d’effort et de brillant qu’il n’eût été nécessaire.

— Vous nous donnerez bien deux ou trois jours ? demanda Breuil à son hôte en sortant de table.

— Je ne crois pas, répondit Marc ; j’ai des affaires demain matin, et il me faudrait partir ce soir…

Marine ne dit rien. En passant dans le vestibule, elle prit son chapeau et son ombrelle et se dirigea vers le jardin.

— Attends-nous, fit Louis en prenant sa canne. Nous allons faire un tour ensemble.

Ils sortirent et, bientôt après, se trouvèrent sur la route blanche et gaie, où le soleil jetait l’ombre déjà éclaircie des grands frênes. Ils allaient lentement, visiblement gênés les uns par les autres. Marc eût voulu en finir ; Louis n’avait pas envie de commencer ; Marine se sentait lasse et triste à mourir.

Ils venaient de traverser un hameau lorsqu’ils se trouvèrent en présence d’un joli groupe ; au milieu du chemin, bordé des deux côtés par des talus verdoyants, surmontés de hautes aubépines, sept ou huit enfants jouaient aux billes dans la poussière. La route tranquille, où ne passait pas une voiture par heure, était un lieu propice à ce divertissement, et les gamins, accroupis sur leurs talons ou couchés à plat ventre, s’en donnaient à cœur joie. Les plus jeunes, exclus du jeu, regardaient leurs aînés et jugeaient les coups d’un air grave, les mains derrière le dos ; l’un d’eux, dans son admiration, tirait la langue tant qu’il pouvait.

— Qu’ils sont drôles ! fit Breuil en s’arrêtant. Le destin des empires ne les trouble pas ; mais si une charrette venait à passer, quel cataclysme !

Un bruit confus se fit entendre derrière eux et ils se retournèrent du même mouvement. Au bout de la route, à la sortie du village, un groupe de paysans et de femmes courait et criait à tue-tête en agitant des fourches et des bâtons.

— Qu’est-ce qu’ils ont ? dit Marc en abritant ses yeux de la main.

Imperturbables, les enfants jouaient toujours ; une masse sombre parut en avant du village, suivie par les paysans qui criaient de plus en plus fort. « Arrêtez-le », distingua-t-on, et, parmi d’autres cris, Breuil entendit le mot : enragé !

C’était, en effet, un chien enragé qui venait à eux en galopant. Marine se précipita sur les enfants, les bousculant de ci et de là contre les haies du chemin, et, pour être plus libre, elle jeta son ombrelle ouverte au milieu de la route.

Avant que Marc stupéfait eût deviné ce qu’il voulait faire, Breuil avait saisi sa canne par le petit bout et, au moment où l’animal effrayé faisait un écart devant le parasol rouge de Marine, Louis lui assenait très adroitement sur la tête un formidable coup de la poignée de sa canne plombée. La malheureuse bête fit un bond, tournoya et tomba dans la poussière, le crâne fracassé. Les villageois arrivèrent et l’enlevèrent au bout de leurs fourches. Marine, tremblante, serrait encore dans sa robe les deux plus petits garçonnets, qui pleuraient de frayeur. Les mères emmenèrent chacune le sien, non sans les houspiller d’importance, pour leur apprendre à jouer loin du village, chose d’ailleurs parfaitement permise ; mais, après une si forte émotion, un peu de brusquerie fait grand bien.

— C’est un maître coup que vous avez fait là, monsieur Breuil, dit un des paysans en riant. Vous avez gagné la prime, vous savez ?

— Ce n’est pas moi, c’est le parasol de madame Breuil, répondit Louis en indiquant l’ombrelle rouge restée au milieu du chemin.

— Tout de même c’est un joli coup ! insista l’homme. Fallait pas avoir peur pour l’assener comme ça. C’est que, si vous l’aviez manqué, il ne se serait pas gêné pour vous mordre !

Louis sourit d’un air honteux et, se tournant vers sa femme et Dangier, qui restaient immobiles près de lui :

— Rentrons, n’est-ce pas ? dit-il.

Marine ramassa le parasol, prit le bras de son mari, et ils retournèrent vers la maison.

— Dangier, dit Louis, comme ils franchissaient le seuil, j’ai à vous parler ; venez fumer un cigare dans mon cabinet.

Les deux hommes passèrent sous la lourde portière, qui retomba sur eux, et Marine resta seule. Pendant une seconde elle regarda ce morceau d’étoffe qui cachait le nœud redoutable de son existence ; puis, avec la patience résignée que les femmes sont bien obligées d’acquérir, elle prit un petit ouvrage et alla s’asseoir dans le salon, près d’une fenêtre, d’où elle voyait l’allée où, le matin, elle avait rencontré Dangier.

Les heures de l’après-midi s’écoulèrent, lentes et lourdes ; le tic tac de la pendule les scandait d’une façon si irritante que Marine eut plusieurs fois l’idée d’aller arrêter le balancier ; elle s’en défendit. Ne faut-il pas qu’on s’accoutume pendant qu’on est jeune aux petites choses agaçantes de la vie, si l’on veut plus tard trouver en soi-même la force de supporter les chagrins, mille fois plus énervants, et contre lesquels il n’est pas de recours ?

Le soleil baissait de l’autre côté de la maison ; le gris crépusculaire entrait par la fenêtre ouverte, et Marine s’acharnait sur son ouvrage, dont elle ne pouvait plus compter les fils ; dans la salle à manger, elle entendait les pas étouffés des domestiques qui mettaient le couvert, et rien ne sortait du fumoir, pas même le murmure d’une voix.

Enfin la porte s’ouvrit, la tapisserie s’écarta, et Marc entra dans le salon.

Marine se leva brusquement, retenant des deux mains devant elle son ouvrage prêt à tomber, et elle resta toute droite, pour entendre l’arrêt du destin.

— Votre mari vous attend, dit-il.

Et sa voix mâle semblait singulièrement étouffée.

La jeune femme déposa docilement l’ouvrage dans son panier et se dirigea vers lui.

— Adieu ? lui demanda-t-elle avec un geste inquiet, au moment où il s’effaçait devant elle en relevant le rideau.

— Non, au revoir, répondit-il. Mais au revoir à Paris. Je pars. Votre mari est un honnête homme, madame !

— Je vous remercie, murmura Marine.

Et elle disparut à son tour derrière la lourde étoffe.

Louis était assis dans son fauteuil, dans l’attitude d’un homme accablé. La jeune femme s’approcha par derrière et lui mit la main sur l’épaule.

— Louis ? dit-elle avec une extrême douceur.

— Marine, répondit-il, je suis très coupable.

— Quelle idée ! fit-elle avec un peu d’irritation ; ce n’est pas Marc Dangier qui t’a dit cela ?

— Non, il ne me l’a pas dit ; mais c’est moi qui l’ai compris. Je ne suis pourtant pas un lâche, Marine ! Tu as bien vu tantôt : quand il s’agissait de ce chien, je n’ai pas hésité un instant… Mais on me regardera toujours comme un homme qui a eu peur…

— Ce n’est pas Marc qui t’a dit cela ? répéta Marine fiévreusement.

— Non ! Il ne m’a rien dit de pareil ; mais, quand je regarde ce que j’ai fait à côté de ce qu’ont fait les autres, je sais ce que je dois penser de moi-même. Et toi, Marine, dis, tu ne me méprises pas ?

— Non ! répondit-elle en se penchant sur lui pour l’embrasser.

Et dans son cœur elle se dit : « Il ne s’en guérira jamais ! » L’instant d’après, elle ajouta dans le secret de sa propre pensée : « Et s’il s’en guérissait, je ne l’aimerais plus ! »

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