‹ Louis Breuil, histoire d'un pantouflardChapitre 17 sur 20 · Chapitre 17

Chapitre 17

M. Sérent, qui cheminait le long du boulevard Beaumarchais, la tête baissée, semblait suivre quelque chose sur l’asphalte du large trottoir. Ce qu’il suivait, c’était la trace, invisible pour tous, de promenades faites là, bien des années auparavant, par les pieds de son fils Daniel ; Daniel tout petit, chaussé de bottines neuves, dont il faisait résonner les talons avec une vanité enfantine ; Daniel tenant son père par la main et levant en l’air, pour lui parler, son petit menton à fossette. Puis, Daniel en uniforme de lycéen, déjà sérieux, de beaux volumes sous le bras, revenant du lycée Charlemagne au jour des prix, avec ses yeux pensifs où se contenait mal la joie. Plus tard encore, un autre Daniel, vêtu d’un élégant costume d’été, bachelier de la veille, l’air grave, prenant les choses d’un peu haut, car il faut bien se garder d’avoir l’air jeune pendant qu’on l’est… Les traces diverses de tous ces Daniels se confondaient sous les yeux du père en une seule ; et celle-là, petite traînée d’étoiles de sang dans la poussière d’une route, celle-là n’était pas à Paris, mais à Châteaudun, quoiqu’il la vît distinctement à ses pieds, aussi distinctement que l’on peut voir lorsque la vue est obscurcie par des larmes qui ne doivent pas tomber.

Que tout cela était loin ! Si loin, l’enfance de ce dernier-né, avec les grâces malicieuses, avec la pétulance indomptable d’une nature primesautière ; si loin, les triomphes du lycée, puis ceux du concours général ; si loin aussi, l’examen en Sorbonne et l’air émerveillé des examinateurs en face de ce jeune homme si jeune, qui répondait si sagement ; si loin, la funèbre bataille, les coups de feu qui rayaient l’obscurité, l’odeur de la poudre, le canon tout près, la Marseillaise scandée par les décharges ; puis le silence stupéfiant tombé sur la ville aussitôt après le carnage, comme si la mort avait pris peur devant son œuvre !… Tout cela était loin, et, pendant qu’il marchait le long des magasins pleins d’hommes et d’objets, au milieu d’une foule affairée et bruyante, au bruit des omnibus et des voitures, M. Sérent se demandait si ce n’était pas un rêve, si c’était aujourd’hui qui était vrai, avec la solitude et le deuil de son âme, ou bien si c’était autrefois, et si Daniel n’allait pas le rejoindre tout à l’heure, en courant, comme il faisait jadis, pour passer un bras sous le sien en lui disant joyeusement : « Père ! »

Un pas élastique qui suivait M. Sérent depuis quelques instants le berçait peut-être à son insu dans ces rêveries douloureuses. Une fois même, il faillit se retourner, comme s’il espérait rencontrer le cher visage… Il se retint bien vite et baissa la tête un peu plus.

— Vieille âme entêtée, se dit-il avec un geste de reproche, qui ne veut pas s’accoutumer à la douleur !

Ce pas le suivait pourtant avec une persistance qui l’irritait, semblant se modérer sur le sien quand il allait moins vite, se pressant quand il se pressait…

— C’est un pas d’homme fait, pensa le père, Daniel l’aurait eu plus léger, mais pas plus prompt…

Ne pouvant plus y tenir, soudain il se retourna et vit un visage qu’à l’heure de la mort même il n’aurait pu oublier.

— Monsieur Sérent ! fit Robin ; je pensais bien que c’était vous !

Les deux hommes s’arrêtèrent au milieu du boulevard, les mains étroitement nouées. Les passants allaient et venaient ; leur courant se divisait en deux parts autour du petit îlot formé par ces deux êtres qui l’un à l’autre se semblaient des revenants.

Ils se regardaient dans les yeux et Robin ne formula point la question qu’il avait sur les lèvres.

— Je croyais bien vous reconnaître, reprit-il en baissant la voix comme dans une chambre de malade ou un cimetière, et je n’osais pas vous appeler : on est si bête quand on se trompe !

M, Sérent lui serra encore une fois la main ; puis ils se mirent à marcher côte à côte. C’est maintenant que le père voyait s’élargir la traînée sanglante que lui montrait le chemin.

— Madame Sérent ? dit le ciseleur en hésitant.

— Elle va bien, merci, Robin, répondit l’ingénieur sans lever les yeux.

— Et… et vos autres enfants ? demanda l’ouvrier, plus timidement encore.

— Bien, je vous remercie. Mon fils Gaston s’est marié il y a peu de temps.

Ils continuèrent de marcher sans que Robin osât faire d’autres questions.

— Il était mort, vous savez ? dit le père avec une tendresse infinie dans la voix, comme si, en parlant de Daniel, il le portait encore dans ses bras.

— Je le pensais, répondit le ciseleur avec la même douceur respectueuse.

Il ajouta avec une rage contenue :

— Le Prussien qui a fait ce coup-là, vous savez bien, monsieur Sérent, je l’avais descendu : j’ai voulu en avoir le cœur net ; je suis entré dans la maison ; il était bien mort…

Le père fit un signe de tête. Leur pas était maintenant grave et lent, comme s’ils suivaient un convoi funèbre ; et vraiment ils le suivaient dans leur cœur.

— Qu’est-ce que vous avez fait ? demanda Robin au bout d’un instant.

— Je l’ai rapporté à sa mère ; mais il était déjà froid.

— On ne vous a rien dit en route ?

— Il aurait fallu voir ! murmura M. Sérent en crispant ses mains tout à l’heure molles et découragées.

— Moi, reprit le ciseleur, je me suis sauvé avec les autres ; il n’y faisait pas beau ! Nous avons rejoint l’armée de la Loire et je me suis engagé pour tout de bon. J’étais devenu sergent ; maintenant me voilà revenu à mon état. J’avais presque envie de rester au service, et puis, non ! les doigts me démangeaient de ne rien faire. Il sera temps de m’y remettre quand…

Il se mordit la moustache et se tut. Le brouhaha du boulevard augmentait autour d’eux, mais ils ne s’en apercevaient pas. M. Sérent se réveilla comme d’un rêve et s’arrêta.

— J’ai dépassé ma rue, dit-il ; je n’y pensais plus.

— Adieu, monsieur, fit Robin en le saluant respectueusement.

L’ingénieur le retint par le bras.

— Il faut venir nous voir, Robin, dit-il ; il faut que ma femme vous parle ; vous comprenez ? Il faut que mes autres enfants vous serrent la main… Venez dîner dimanche, Robin ?

— Je vous remercie, monsieur, répondit le ciseleur ; j’accepte. Je ne suis pas ce qu’on appelle un homme du monde, mais je crois que je ne ferai pas honte à votre société ; et puis vous m’excuserez. Je vous remercie, monsieur, cela me fait plaisir. J’ai bien souvent pensé à vous, allez ! plus souvent que vous ne croyez ! et à ce pauvre cher enfant… Mais nous sommes des hommes, n’est-ce pas, monsieur Sérent ? Il faut savoir supporter… À dimanche !

Et, tout en se vantant d’être un homme, Robin se détourna brusquement afin de ne pas laisser voir combien il était ému. M. Sérent, rentré chez lui, causa longuement avec sa femme, et ce jour-là prit date dans leurs souvenirs.

On était au mardi ; Pauline et son mari furent prévenus, ainsi que Marc et mademoiselle Dangier ; les parents écrivirent à Gaston, qui se trouvait avec sa femme chez son beau-père, et à Marine, qui était à Châteaudun, pour que la famille se trouvât au complet. Il semblait ainsi à M. et madame Sérent rendre hommage à la mémoire de Daniel en honorant son vengeur.

Au reçu de cette lettre, Marine resta perplexe. Son cœur et son sentiment profond de la famille lui faisaient un devoir de prendre part à cette réunion ; mais elle sentait tout ce que ces circonstances pouvaient avoir de pénible pour Breuil, et elle hésitait à lui infliger des émotions qu’elle avait appris à redouter pour lui. D’abord elle eut l’idée de répondre qu’elle ne pourrait venir ; puis elle n’osa prendre une telle décision sans l’assentiment de son mari, et enfin elle prit le parti de lui demander ce qu’il préférait.

Dès le premier mot, Louis rougit ; mais il laissa parler Marine. Elle prolongea ses explications tant qu’elle le put, car elle ne se sentait guère encouragée ni par le silence ni par les yeux baissés de son mari. Quand elle s’arrêta, il lui prit la main.

— Pourquoi me dis-tu tant de choses ? fit-il avec un peu d’amertume. Est-ce que notre devoir tout simple n’est pas d’aller à Paris et de voir ce brave garçon ? Quand ce ne serait que pour faire plaisir à tes parents, la raison serait déjà suffisante, et des explications seraient inutiles.

— C’est que je craignais, fit Marine avec des précautions infinies dans le regard et dans la voix, dont la douceur semblait demander grâce pour ses paroles, je craignais que ces conversations qui vont forcément rouler sur un sujet que je n’aime pas à voir aborder devant toi ne te paraissent pleines de choses pénibles… Tu sais pourtant que personne ne peut avoir un instant l’idée…

— Ne cherche pas à me faire d’illusion, Marine, interrompit Breuil avec fermeté. Il sera dit là, bien certainement, des choses que je sentirai cruellement : tant pis pour moi ! Je me suis mis dans une situation désagréable ; il faut que j’aie au moins le courage de la subir. Marc Dangier y sera-t-il ?

— Je ne sais pas, répondit la jeune femme avec un serrement de cœur ; je pense que c’est probable, quoique ma mère n’en parle pas… Voici la lettre…

Elle mit sous les yeux de son mari la lettre affectueuse et courte de madame Sérent.

— C’est bien ; nous partirons samedi, fit Breuil en baisant le front pur de sa femme.

Pendant tout le jour elle le suivit des yeux avec une vague inquiétude ; elle avait peur d’un danger inconnu ; mille pensées absurdes et contradictoires flottaient dans son esprit ; elle en reconnaissait la folie, les chassait et, l’instant d’après, voyait naître une nouvelle appréhension, aussi mal définie que les autres… Elle se calma le lendemain, en voyant que son mari ne changeait rien à ses habitudes, qu’il ne paraissait pas plus triste que de coutume, mais seulement un peu plus préoccupé, et elle se prépara à passer quelque temps à Paris.

Un grand combat se livrait silencieusement dans l’âme de Louis Breuil. Depuis deux ans il avait appris bien des choses que jadis il ne soupçonnait pas dans la vie : entre autres, à souffrir et à cacher sa souffrance. Il avait vu combien Marine était profondément troublée dès qu’il manifestait un chagrin quelconque ; il s’était rendu compte de la nature exquise et dévouée de celle qu’il avait aimée jadis presque instinctivement, sans véritablement l’apprécier ; il s’était dit depuis peu : « Je ne la méritais pas ! » Et, en reconnaissant que, malgré ses faiblesses et ses erreurs, à lui, elle vivait de sa joie et souffrait de sa peine, il avait ajouté : « Qu’au moins je ne lui cause jamais de chagrins ! »

C’est la résolution bien arrêtée de ne pas causer de chagrins à sa femme qui avait soutenu Louis dans la plus terrible épreuve de son existence : les deux jours qui avaient suivi son entretien avec Dangier. À ce moment, devant la réprobation qu’il sentait peser sur lui muette et inexorable, il avait pensé à mourir afin de racheter ainsi l’erreur de sa vie passée. Ce qui l’avait retenu, ce n’est pas la pensée qu’une mort inutile ne rachète point la faute d’une existence stérile : Breuil n’était point organisé pour de tels raisonnements. C’est la pensée que sa mort causerait à Marine un chagrin profond qui l’arrêta sur la pente si douce et si glissante du suicide.

Une fois résolu à vivre, il accepta avec une humilité touchante les épreuves pénibles que l’avenir ne pouvait manquer de lui préparer. Dans une sorte d’enthousiasme maladif, il les souhaitait presque, les saluant comme une expiation. Une sorte de fatalité maligne semblait s’attacher à Breuil et le poursuivre dans les événements de sa vie. Nombre d’autres avaient fait comme lui, et cent fois pis que lui ; mais ceux-là vivaient dans un milieu où tout le monde pensait comme eux ; ils s’encourageaient les uns les autres dans leur façon d’apprécier leur conduite, se déclaraient que nul homme de bon sens n’aurait pu agir autrement et se félicitaient réciproquement de leur sens pratique. Croyaient-ils bien sincèrement aux sentiments qu’ils exprimaient ? Il est permis d’en douter ; ceux qui mènent grand bruit ne sont pas toujours les plus braves ; au fond, il est probable que toute cette forfanterie de prudence cachait une honte secrète, de laquelle ils n’eussent jamais voulu convenir, mais qui les travaillait de temps en temps, mal étouffée par un faux amour-propre.

Breuil s’était trouvé, lui, au milieu de caractères nobles et résolus : là, pas de tergiversations, pas de moyens termes, pas de cotes mal taillées avec le devoir. Aussi, devant ceux-là, se sentait-il inférieur, et c’est de là que venaient toutes ses souffrances, car il n’était pas homme à accepter sans combat une situation humiliante. Mais, lorsqu’il eut compris que, le mal étant irréparable, la bonté des siens lui épargnerait tout ce qui dépendait d’eux, il se prit d’une estime plus profonde, d’une tendresse plus intime pour ceux qui cherchaient à lui épargner des chagrins ; et il se promit de faire tout ce qui serait possible pour leur prouver qu’ils n’avaient pas tort de lui conserver leur amitié. C’est pour cela qu’au lieu d’éviter la réunion du dimanche suivant, il voulut y assister, afin de montrer qu’il acceptait noblement le rôle difficile que sa conduite passée lui imposait.

Le dimanche venu, la famille entière se trouva réunie avant six heures dans le grand salon de la place Royale. Gaston arriva le dernier, avec sa jeune femme et son beau-père, qui avait voulu serrer la main de Robin. Malgré la gravité de la circonstance, malgré la douleur maternelle qui creusait les yeux et pâlissait les joues de madame Sérent, on causait avec animation de toutes parts ; les deux années et demie révolues depuis la mort de Daniel avaient fait de ce triste événement une sorte de légende, touchante et sacrée, mais où l’acuité du premier deuil s’effaçait pour faire place à une vénération tendre ; le père et la mère, seuls, ressentaient et devaient toujours ressentir l’horreur de la perte.

— Enfin, vous direz ce que vous voudrez, riposta vivement Céline à mademoiselle Dangier ; j’ai épousé Gaston parce qu’il s’était bien battu…

— Et puis aussi parce qu’il a quelques petits mérites personnels ! interrompit Pauline, qui passait derrière elle.

— Je ne dis pas le contraire, mais je l’ai épousé surtout parce qu’il s’était bien battu ! Et jamais je n’aurais épousé un homme qui se serait tenu tranquillement chez lui pendant ce temps-là.

— Même s’il avait eu soixante-dix ans et des lunettes ? demanda en souriant mademoiselle Dangier.

Céline ne put s’empêcher de rire.

— On n’épouse pas les vieux ! dit-elle.

— Eh ! eh ! cela se voit pourtant ! reprit Pauline.

Breuil écoutait, l’air tranquille et le cœur ravagé par le souci. La légende du jeune Spartiate dévoré par le renard qu’il tenait caché sous sa robe est mise en action, chaque jour et à chaque heure, dans toute société civilisée. D’ailleurs, Louis était venu pour cela ; la destinée n’avait qu’à s’accomplir.

La porte s’ouvrit, et Robin parut au milieu d’un grand silence. M. Sérent alla au-devant de lui et, le prenant par la main :

— Mes enfants, dit-il, c’est notre ami, M. Robin.

Madame Sérent lui tendit les deux mains et le regarda au fond des yeux, sans mot dire : toute sa tendresse de mère, toute son âme de Française étaient dans ce regard. Le ciseleur, un peu embarrassé d’abord de se voir l’objet de l’attention générale, oublia tout à la vue de cette femme silencieuse qui avait tant souffert. D’un geste simple et filial, il l’attira dans ses bras et la serra sur sa poitrine, comme si elle eût été sa mère à lui. Un mouvement léger se fit dans le salon, et Gaston, s’avançant vers Robin, lui serra la main fortement. Dès cette heure, l’ouvrier avait autant d’amis qu’il y avait là de personnes présentes.

Marc Dangier le regardait avec attention, cherchant à se souvenir ; depuis le jour où pour la première fois la Marseillaise avait passé sur les boulevards, il avait vu tant de visages, éprouvé tant d’émotions nouvelles, que la mémoire lui manquait parfois ; mais Robin ne l’avait pas oublié, quoiqu’il ne l’eût vu qu’une minute. Quand leurs yeux se rencontrèrent, ils se reconnurent aussitôt.

— C’était vous ? dit Marc ; je suis content que ce soit vous !

— Vous n’avez pas oublié ? répondit le ciseleur. C’était beau, n’est-ce pas ? Vous vous le rappelez ? Je vous avais dit qu’on se ferait bien tuer sur cet air-là ! Et vous m’avez répondu : Cela viendra peut-être !… C’était vrai, pourtant, et cela est venu !

Le dîner fut annoncé, et la conversation devint générale. Robin n’était ni ignorant ni vulgaire ; curieux de tout ce qui concernait son art, il avait fureté dans les musées et dans les bibliothèques, avait vu des milliers d’estampes, lu des centaines de volumes sur la ciselure et la gravure sur métaux, à ce point que dans cette branche il eût pu en remontrer à bien des amateurs et lutter avec un érudit. La simplicité de ses habitudes et de ses goûts le préservait de la vulgarité, et la famille Sérent passa, grâce à lui, une soirée fort agréable, indépendamment de l’intérêt plus particulier que lui inspirait le vengeur de Daniel.

Après le café, quand on fut retourné au salon, les groupes se divisèrent ; Marc et Robin se retrouvèrent ensemble, poussés l’un vers l’autre par l’attrait mystérieux de leur première rencontre. Breuil, qui s’était approché, les écoutait comme il écoutait tout, avec une attention inquiète. Son esprit était semblable au doigt d’un homme posé sur un chien de pistolet, en attendant le moment précis de presser la détente ; il lui semblait toujours que quelque chose allait arriver.

— C’était superbe ! fit Robin, revenant instinctivement au souvenir du moment où il avait rencontré Dangier. Ce silence qui s’est fait tout à coup pour écouter, et puis ce chant qui approchait comme un tonnerre… Il faut avoir entendu cela pour savoir ce que c’était. Vous y étiez, monsieur ? demanda-t-il à Breuil.

— Non, monsieur, répondit celui-ci.

— Ah ! dans les provinces ce n’était pas la même chose, évidemment ! reprit Robin. La province s’est bien conduite tout de même ! À Nantes, nous avions formé un bataillon de francs-tireurs qui se sont battus comme des enragés ; il y en a eu de tués à Châteaudun… Je ne sais pas comment nous avons fait pour nous échapper, nous autres… Enfin, c’est loin, tout cela ! Avez-vous été blessé ? demanda-t-il à Marc.

— Rien ! pas une égratignure.

— Ce n’est que juste. Tout le monde ne peut pas y en avoir goûté ! Mais ça ne fait rien. Si on avait voulu, les choses ne se seraient pas passées comme ça ! Si dès le commencement, au lieu de s’en aller aux bains de mer, les gens étaient restés chez eux ; si, au lieu d’engraisser les propriétaires d’hôtels, ils avaient gardé leur argent pour autre chose ; si leurs maisons n’avaient pas été vides… on ne sait pas ce que la France pouvait faire !

Les poings crispés, il regardait dans l’espace avec une colère mal contenue.

— Tout le monde ne pouvait pas se battre, non plus, Robin ! Soyons raisonnables ! fit Marc en lui effleurant le bras.

— Tout le monde, non ! mais tous ceux qui pouvaient ! Ils n’en avaient pas envie, voilà ! Ce qu’il leur fallait, c’étaient leurs habitudes, leurs pantoufles chaudes le soir ; en campagne, pas moyen de tirer la couverture sur ses oreilles dans un lit bien bassiné, n’est-ce pas ? Si vous les aviez entendus ! « Je ne sais pas faire l’exercice, moi ! je brouillerais tout ! Et puis, si j’étais blessé, que deviendrait ma famille ? » Ils se trouvaient des familles toutes neuves pour la circonstance, même ceux qui n’en avaient jamais eu ! Je ne dis pas qu’ils n’auraient point éprouvé grand plaisir à gagner des batailles, pourvu que ce fût par procuration ! Voyez-vous, monsieur Dangier, quand je suis revenu à mes affaires, moi qui avais vécu je ne sais ni comment, ni de quoi, pendant dix mois, et quand j’ai vu revenir aussi de leur côté, gras et frais, des gens qui arrivaient de n’importe où, bien tranquilles et qui ne trouvaient à vous dire qu’une chose : « Eh bien, et nous ? Vous croyez peut-être que c’était amusant, six mois de plage, et en hiver encore !… » j’avais envie de leur broyer les os… Et, si je ne le fais pas, c’est qu’ils n’en valent pas la peine ! Tas de pantouflards !

L’indignation avait emporté Robin, et sa dernière parole retentit dans le haut salon comme une fanfare. Breuil chancela imperceptiblement ; le bras de Marine se trouva passé sous le sien sans qu’il sût comment, et c’est le visage de la jeune femme que Robin vit devant lui lorsqu’il promena sur ceux qui l’entouraient son regard encore irrité.

— Je vous demande pardon, dit-il en passant la main sur son front. Je deviens mauvais quand je pense à ça ; je ne sais pas pourquoi je viens parler de ces choses-là dans la maison de braves gens comme vous, mais c’est plus fort que moi.

Mademoiselle Dangier, avec sa délicatesse ordinaire, s’empara du ciseleur pour détourner la conversation, et Marc put regarder Breuil, vers lequel il n’avait d’abord osé tourner les yeux. Louis s’était assis sur une chaise, car ses jambes tremblaient ; avec une douceur infinie, il souriait à sa femme qui lui parlait affectueusement. Mais ce sourire était navré et la voix de Marine n’était pas sûre.

— C’est un brave garçon ! dit Marc en s’approchant ; un peu exalté, mais il en faut quelques-uns comme cela…

— C’est un homme de cœur, répondit Breuil dont le visage était resté d’une pâleur livide ; vous avez raison, Dangier, il en faut comme cela. Il faut des hommes qui aient le courage de dire ce qu’ils pensent, de même que ceux qui les écoutent doivent avoir le courage de les entendre.

Dangier s’assit auprès de lui et appuya très légèrement le bras sur son épaule, comme pour lui faire sentir l’affectueuse étreinte qu’il n’osait lui donner de peur d’attirer l’attention. Marine leva les yeux sur Marc et lui adressa dans son regard toute sa reconnaissance et son amitié. Breuil, entre eux, les regardait alternativement, étudiant leurs visages comme s’ils étaient nouveaux pour lui ; il y voyait peut-être, en effet, des choses nouvelles ; mais son âme n’en prenait point d’ombrage. Sous le coup cruel qu’il venait de recevoir, il avait acquis une lucidité étrange et il comprenait bien que ces deux êtres, tendrement unis par l’affection, étaient ses meilleurs et ses plus vrais amis.

— Voilà la voix de la vérité, dit doucement Louis à Dangier ; la vôtre était celle de l’amitié ; l’opinion publique a parlé, son arrêt est indiscutable. Je vous remercie de l’avoir atténué pour m’épargner de plus grands chagrins.

— Veux-tu que nous rentrions ? dit Marine en l’interrompant ; je suis très fatiguée.

Il lui jeta un regard reconnaissant et se leva.

— À bientôt ! lui dit Marc en lui serrant la main.

— Merci, répondit Breuil avec le même sourire navré.

Ils se retirèrent sans bruit. Un instant après, Robin dit à Marc :

— Il est très gentil, ce monsieur qui était là ; c’est votre beau-frère ?

— Non. C’est le mari de ma cousine, de la sœur de Daniel.

— Où était-il pendant la guerre ?

Marc hésita un millième de seconde, puis répondit :

— Dans l’Est.

Robin n’insista pas ; peu lui importait d’ailleurs, et Marc n’en fut pas fâché, car, avec le courage de ceux qui ne savent pas ce que coûte un mensonge, il se demandait s’il n’allait pas, pour justifier Breuil, inventer un roman de toutes pièces.

Le lendemain, Breuil demanda à sa femme s’il lui serait indifférent de retourner à Châteaudun. Marine y consentit d’autant plus volontiers qu’après ce qui s’était passé la veille, plus que jamais elle se sentait pleine de craintes mal définies. Ils rentrèrent dans leur maison solitaire, au bord du Loir grossi par des pluies récentes et dont les flots menaçaient, si la crue continuait, d’envahir leurs pelouses. Là au moins, dans la tristesse des jours gris, ils auraient le silence et la paix, si nécessaires aux cœurs troublés.

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