Chapitre 18
Pendant quelques jours, Louis sembla s’occuper uniquement de soins matériels : la maison, les communs, le jardin, la crue du Loir paraissaient occuper toute son attention ; on le voyait aller et venir d’un air affairé comme au temps où il surveillait les travaux de son installation. Marine savait bien quel cuisant souci se cachait sous ce semblant d’activité ; elle sentait qu’il n’avait pas envie de rester seul avec elle, qu’il craignait plus encore d’être seul avec lui-même, et que, jusqu’au moment où il aurait repris son équilibre, toute tentative serait inutile pour le calmer.
La jeune femme souffrait cruellement ; assise à la fenêtre du salon, où elle occupait ses doigts à quelque ouvrage d’aiguille, elle regardait Louis arpenter les allées de son jardin. Il s’arrêtait devant un massif et paraissait absorbé dans la combinaison de nouvelles plantations pour l’été ; mais elle savait que la pensée de son mari était bien loin de là ; elle entendait dans son cerveau fatigué, comme il l’entendait lui-même dans le sien, la terrible épithète de Robin : Pantouflard !
Grotesque et terrible, cette épithète qualifiait bien ceux qui s’étaient désintéressés de la chose publique d’abord, de la patrie ensuite. Ils avaient déclaré la partie perdue dès le premier jour et n’avaient plus eu qu’un souhait : la paix ! qui leur rendrait le repos moral. Ils sont rares, ceux qui ne craignent pas la souffrance ; les pantouflards de 70 avaient peur de la guerre comme d’une rage de dents, et ils l’avaient subie avec la résignation bourrue qu’on met à supporter les calamités contre lesquelles on ne se roidit point. Breuil sentait bien qu’il avait souffert pour ceux qui souffraient ; sa main avait toujours été ouverte pour donner, et le retour dans ce pays ravagé avait fait saigner toutes les fibres de son âme… Mais les apparences étaient contre lui. Comment prouver à ceux qui le condamnaient que son cœur n’avait jamais été celui d’un lâche, mais seulement celui d’un faible ? Comment expliquer, décrire les émotions délicates et secrètes qu’il avait ressenties ? S’il l’avait pu, il ne l’eût pas fait, car la pudeur de son âme l’eût empêché de parler de ces choses mystérieuses que l’on ne peut raconter, que le poète seul a le privilège de dire parce qu’il les chante et devient alors le porte-parole de ceux qui pensent et sentent comme lui.
Sous la fine pluie implacable qui lui piquait le visage comme des pointes d’aiguille, Breuil allait, un sécateur à la main, donnant à ses rosiers la taille de mars, élaguant une branche basse à quelque jeune arbre, ne sentant ni le froid ni l’heure de la faim. La nuit tombait ; il rentrait avec un frisson, et, comme malgré lui, vaguement, sans s’en rendre compte, il essayait de tuer la pensée par l’excès de la lassitude physique, mais sans y parvenir, car, la nuit, il restait longtemps éveillé après que sa bougie était éteinte ; et de la chambre voisine sa femme, qu’il croyait endormie et qui retenait son souffle, l’entendait s’agiter fiévreusement jusqu’à l’aurore.
Une nuit, trompée par une longue apparence de calme, elle s’était endormie ; elle fut soudain réveillée par la voix de Breuil. Avec cette angoisse qui serre la gorge dans le rêve et qui donne aux paroles une expression si effrayante, il répétait : « Pantouflard ! je suis un pantouflard ! »
Marine courut à lui et lui passa les mains sur le front pour le réveiller. Elle lui parlait en même temps, et, pendant qu’il revenait à lui, elle alluma promptement la bougie, afin de dissiper complètement les terreurs du rêve et de l’obscurité.
— Qu’est-ce que j’ai dit ? demanda Breuil, quand il la vit pencher sur lui son beau visage encore pâle d’émotion.
Elle hésita un instant, puis prit vite une décision. Mieux valait en finir ; une fois ou l’autre, ils parleraient de ce mot fatal, devenu l’obsession de leurs vies : autant le faire tout de suite.
— Tu songes à cette parole de Robin, dit Marine en essuyant avec son mouchoir le front de son mari couvert d’une sueur d’angoisse. Louis, tu as tort. Un mot dit en l’air par un étranger ne devrait pas t’influencer à ce point. Depuis ce malheureux jour, tu n’es plus toi-même, et, s’il faut te dire la vérité, tu me fais beaucoup souffrir. Il faut avoir du courage, renoncer à te torturer toi-même…
— Je ne peux pas ! fit Breuil découragé. C’est plus fort que moi.
— Alors, dit Marine dans une inspiration subite, il faut que tu te mettes à travailler. Prends une occupation quelconque, entreprends un travail qui t’obligera à t’absorber loin de toi-même. Ce sera en même temps une sauvegarde et… puisque tu veux t’accuser de quelques torts, une réhabilitation !
— Ah ! s’écria Breuil en saisissant les mains de sa femme, tu me sauves ! Oui, tu as raison, je travaillerai, je ferai quelque chose, je serai quelqu’un ! Il faudra bien que tu sois un jour fière de moi ! Je te rends malheureuse, ma chère femme ? C’est vrai ! Je ne pensais qu’à mes peines, et je ne voyais pas que tu souffrais auprès de moi. Tu verras, je changerai d’existence, je me rendrai très utile… Que faut-il que je fasse ? quelle carrière me conseilles-tu de choisir ?
Les yeux de Louis brillaient de fièvre, il parlait vite avec une animation extraordinaire.
— Nous verrons cela demain, dit Marine ; maintenant il faut dormir. Je vais rester là jusqu’à ce que tu aies repris ton sommeil.
Elle s’enveloppa des plis de sa robe de chambre et s’assit auprès du lit, une main sur la couverture. Calmé par la douceur de sa voix, par la tranquillité de son sourire, Breuil ferma bientôt les yeux ; il les rouvrit deux ou trois fois pour la regarder avec un sourire heureux ; puis ses traits se détendirent et il s’endormit d’un paisible sommeil.
Quand la respiration du dormeur fut tout à fait égale, la jeune femme se leva, éteignit la bougie et retourna dans sa chambre. En passant vers la fenêtre, elle écarta le rideau et vit filtrer à travers les persiennes une lueur nacrée qui lui donna soudain soif d’air frais. Avec mille précautions elle ouvrit la fenêtre, poussa le volet et regarda au loin.
Devant elle, la silhouette élégante du château se dessinait sur le ciel nuageux ; la lune, tour à tour couverte et découverte suivant le caprice du vent, éclairait le paysage d’une lueur incertaine. L’air chargé d’humidité sentait l’herbe et les jeunes pousses ; tout parlait à la fois de craintes et de promesses ; quelque chose d’envahissant et de troublé venait de la terre et des gazons, des pâles clartés du ciel et de leur reflet changeant sur les eaux du Loir, qui baignaient les pelouses avec une sorte de mouvement rythmé comme la palpitation d’un cœur invisible.
— Serai-je jamais heureuse ? demanda Marine aux nuages que le vent poussait là-haut, aux roseaux qui tremblaient dans les flots mouvants, et à elle-même, si inquiète et si navrée. J’ai vingt-deux ans ; suis-je destinée à craindre toujours, souffrir toujours, aimer et plaindre toujours, sans m’endormir jamais dans une paix consolante ? Est-ce toujours moi qui devrai prévoir, encourager, consoler ? N’aurai-je donc jamais, pour me soutenir, l’appui d’un bras robuste, et devrai-je vivre, penser, vouloir éternellement pour deux ?
Elle resta ainsi quelques instants ; le vent agitait ses cheveux sur son front ; une goutte de pluie égarée, enlevée au toit, tomba sur son visage. Elle l’essuya lentement, ferma la fenêtre bien doucement et regagna son lit, où jusqu’au jour elle ne put trouver le sommeil.
— Il dort au moins, lui ! pensait-elle durant sa longue insomnie, et, pendant qu’il dort ainsi, il ne souffre pas. Nous verrons ce qu’apportera demain !
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