Chapitre 3
Louis Breuil vint le lendemain, fit sa demande et fut agréé. Avec l’aisance souriante dont l’avait doué la nature et qui lui faisait toujours envisager le meilleur côté des choses, il se rendit agréable à tous les membres de la famille. On le retint à dîner, naturellement ; naturellement aussi, il fut placé auprès de Marine.
Celle-ci souffrait un peu de cette situation nouvelle. Elle eût préféré moins d’apparat en cette circonstance et se fût contentée de se savoir fiancée sans l’être aussi officiellement. Mais ce petit nuage était peu de chose, et, d’ailleurs, il n’y avait rien de mieux à faire que d’en prendre son parti.
Après le dîner, on se rendit au jardin, et Marine se retrouva en possession des tasses, du café et des pinces à sucre, comme la veille, et comme tous les jours depuis quatre ans que Pauline, en se mariant, lui avait remis ces attributs. Que de changements depuis que, la veille, à la même heure, elle avait accompli sa besogne journalière en versant le café parfumé dans ces tasses familières à sa main comme à ses yeux ! C’était irrévocable maintenant. La veille, elle était libre ; aujourd’hui, elle ne l’était plus. Elle leva la tête pour regarder autour d’elle, et rencontra les yeux ravis de son fiancé, qui lui souriait. Elle sourit faiblement en réponse. Au même moment le timbre sonna, et le pas de Marc Dangier résonna dans l’allée.
Marine pâlit. Jusqu’alors elle n’avait pas pensé que réellement, en chair et en os, ces deux hommes allaient se trouver en présence.
Marc avait vu sa pâleur subite et compris le léger mouvement qui faisait cliqueter la cuiller sur la soucoupe que tenait la jeune fille. Il salua tout le monde en général et se tourna imperceptiblement vers elle.
— Cousin Marc, dit Marine sans lever les yeux, voici mon fiancé.
— Tous mes compliments, cher monsieur, fit Dangier en serrant la main de Breuil.
Celui-ci fut charmant. Heureux de se sentir si bien accueilli, tiré pour une fois de son état perpétuel de nonchalance, il eut de l’esprit et du cœur, de façon à modifier l’opinion que Marc s’était faite de lui.
— Serait-il meilleur que je ne l’avais supposé ? se demanda celui-ci.
Profitant d’un moment où la conversation s’animait, il se rapprocha de Marine.
— Eh bien ? lui dit-il à demi-voix, êtes-vous contente de moi ?
— Je vous remercie, répondit-elle.
Il alla chercher alors le petit carton qu’il avait déposé sur un banc.
— Voici votre tulle bleu, dit-il ; j’y avais joint une fleur avant de quitter Paris. Est-ce une raison pour que vous refusiez de la porter ?
Elle leva le couvercle et regarda un instant la branche délicate de jasmin.
— Elles peuvent convenir à une jeune mariée aussi bien qu’à une jeune fille, insista-t-il avec quelque appréhension.
Elle le regarda, et il vit qu’elle retenait à grand-peine une larme au bord de ses yeux.
— Je les porterai, dit-elle ; je vous remercie. Vous ne me donnerez plus rien jamais.
— Soit, répondit-il.
— Ah ! fit Pauline qui s’était approchée, que c’est joli ! On dirait un bouquet de mariée. Marine, tu devrais les porter le jour de ton mariage ; avec quelques fleurs d’oranger, cela te ferait une charmante coiffure.
— Je vous en prie, Marine, fit Marc qui avait pâli.
— Je les porterai, répondit la jeune fille.
Marc Dangier partit le lendemain matin : son père le rappelait, disait-il, pour l’aider dans un travail inattendu et pressé. Son absence fut peu remarquée dans le branle-bas général qui précède ordinairement un mariage. Breuil avait hâte d’emmener sa jeune femme ; la passion latente qu’il avait éprouvée si longtemps pour Marine débordait maintenant avec l’impétuosité d’un fleuve qui rompt ses digues. On avait d’abord fixé le mariage à la fin de juillet ; il protesta si bien qu’il finit par obtenir que la date en fût rapprochée. Après bien des hésitations, la cérémonie fut fixée au 12 juillet.
Cette belle année 1870 n’avait pas encore eu d’aussi belles journées : les jeunes gens, séparés pendant la journée, se retrouvaient à l’heure du dîner, pour passer la soirée ensemble. Sous l’avenue de tilleuls, il marchaient côte à côte pendant de longues heures, qui paraissaient trop courtes. Avec Marc, les craintes vagues et les souffrances confuses de Marine avaient disparu ; elle se laissait aller au bonheur d’aimer et d’être aimée, comme une barque vogue à la dérive. Un grand courant d’ivresse inconsciente l’emportait en lui donnant un léger vertige qu’elle n’essayait pas de vaincre. Breuil était le plus séduisant des hommes, d’autant mieux qu’il l’était sans préméditation. C’était un charmeur, qui pour charmer n’avait qu’à se laisser mener par sa nature aimable et sympathique. Ces quatre semaines furent pour les fiancés un rêve divin, dont le mariage devait être le réveil, plus délicieux encore.
M. et Mme Sérent les regardaient en souriant ; parfois ils s’entre-regardaient aussi, et leurs yeux devenaient plus graves ; l’ingénieur fronçait souvent le sourcil en lisant son journal.
— Je n’aime pas les candidatures prussiennes, même quand elles n’aboutissent pas, dit-il un jour en reposant le Temps sur la table après avoir relu deux fois la première page.
— Quelle candidature ? fit Breuil réveillé en sursaut au milieu de la plus douce rêverie.
— Celle d’un Hohenzollern au trône d’Espagne, répondit Sérent.
— Mais c’est de l’histoire ancienne ! fit Breuil en souriant.
Au fond, tout cela lui était bien égal ; mais il croyait poli de causer un peu avec son futur beau-père.
— Pas si ancienne ! Et puis nous avons un ministre des affaires étrangères !… grommela l’ingénieur en reprenant son journal.
Breuil se tourna vers Marine, qui écoutait sans entendre.
— Où irons-nous d’abord, chère ? lui dit-il à demi-voix. Bade, n’est-ce pas, la forêt Noire et puis la Suisse ?
— Où vous voudrez, répondit-elle. Commençons plutôt par la Suisse… Je meurs d’envie de voir le lac des Quatre-Cantons. Je ne sais pas pourquoi. Ce doit être un souvenir géographique de mon enfance.
— Eh bien, nous irons tout droit à Bâle. Vous souvenez-vous du récit de Victor Hugo, Schaffhouse, dans le Rhin ?
Ils riaient tous les deux ; M. Sérent les regarda par-dessus le journal et sourit de les voir si gais.
Le 12 juillet fut un jour radieux, comme les autres. La cérémonie nuptiale eut lieu suivant toutes les formes. En disposant dans les cheveux noirs de sa sœur la branche de jasmin, accompagnée d’un petit bouquet de fleurs d’oranger, Pauline avait songé à Marc avec un regret qu’elle ne pouvait surmonter. C’est à celui-là qu’elle eût aimé remettre sa sœur aimée pour le grand voyage de la vie. Peut-être Marine y songea-t-elle aussi un instant, car Pauline vit dans la glace, en face d’elle, le visage pensif de la jeune fiancée se voiler d’une ombre de tristesse au moment où la branche étoilée s’appliquait sur ses cheveux. Mais ce n’était pas l’heure des souvenirs mélancoliques.
Le soleil ruissela à flots tout le jour sur l’hôtel de ville, sur la vieille église Saint-Valérien, dont les pierres même semblaient s’épanouir d’aise sous la chaleur bienfaisante. Le soir venu, après le dîner de famille, Marine revêtit une robe de voyage très simple ; Breuil apparut en veston gris ; les époux prirent tranquillement le chemin de la gare, et le train les emporta vers Orléans, où ils s’arrêtaient pour leur première étape. Le lendemain, par le centre, ils devaient gagner non plus Bâle, mais Genève : ils en avaient décidé ainsi afin d’éviter Paris et de ne voir, à cette aurore de leur bonheur, que des lieux nouveaux et des visages inconnus.
Quand le panache de vapeur de la locomotive eut disparu derrière les arbres, toute la famille revint à la maison, qui les attendait éclairée et silencieuse. Les serviteurs soupaient sans bruit entre eux dans les communs, et la tranquillité la plus douce régnait sur le pays endormi.
— Elle sera parfaitement heureuse ! dit Madame Sérent en jetant un regard sur l’avenue de tilleuls où Marine se promenait tous les soirs.
Le père inclina gravement la tête. C’étaient des gens sérieux qui fuyaient les émotions inutiles, ainsi qu’il convient à ceux qui connaissent la vraie souffrance et qui savent combien l’être humain, fragile et délicat, doit se ménager s’il ne veut pas s’user en pure perte.
La maison était vide cependant. Vainement les deux jeunes gens et Pauline essayaient de se montrer gais et bruyants ; la jeune fille silencieuse, en partant, avait emporté la moitié de leur joie.
Le 16 juillet, vers midi, le timbre de la porte se fit entendre, et presque au même instant Marc entra dans la salle à manger.
— D’où tombes-tu ? fit M. Sérent surpris.
Le jeune homme très pâle, hors d’haleine, car il avait presque couru depuis la gare, répondit brièvement :
— De Paris. Où sont-ils, les jeunes mariés ?
— À Genève. Voici leur dépêche.
Marc regarda le papier bleu sans y toucher. Puis, d’une voix altérée, il dit :
— La guerre est déclarée.
— La guerre ?
Tout le monde s’était levé.
— Avec la Prusse. Oh ! c’était un coup monté, allez ! Il fallait ne pas vouloir pour ne pas voir…
— Nous allons leur administrer une fameuse brossée ! fit joyeusement Daniel.
Marc réprima un mouvement d’impatience.
— Oui, on dit cela, et puis… Nous ne sommes pas prêts, voilà la vérité !
— Allons donc !
— C’est comme je vous le dis. Thiers le leur a dit hier, et on l’a traité de mauvais Français… C’est lui pourtant qui est dans le vrai. J’ai été en Allemagne il y a trois mois, je sais ce qu’il en est. Ces gens-là nous haïssent. Avant deux mois ils seront chez nous… à moins d’un miracle.
— Oh ! cria-t-on avec indignation de tous les coins de la salle.
— Vous verrez !
Il promena son regard autour de lui.
— Enfin ! Ils sont partis… C’est toujours cela, dit-il avec une gaieté forcée.
— Mais je vais leur écrire de revenir, fit M. Sérent.
— À quoi bon ? Breuil ne reviendra pas. Et puis pourquoi ?
— En effet, nous avons une armée ! fit Gaston avec orgueil.
— Oui ! l’armée, répondit amèrement Dangier. Il ne manque pas un bouton de guêtre, on nous a dit cela en séance. Enfin nous verrons !
Les journaux arrivèrent, pleins de dithyrambes en l’honneur de la guerre. Mais M. Sérent et Dangier ne se déridèrent pas de tout le jour.
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