Chapitre 4
Marc Dangier marchait à petits pas le long de la rue Vivienne, se dirigeant vers le boulevard. La soirée de juillet était aussi brûlante que l’avait été la journée ; une cohue désœuvrée se traînait dans les rues, allant n’importe où, pour chercher un peu de fraîcheur et surtout de l’occupation.
Depuis que la guerre était déclarée, depuis que les troupes traversaient journellement Paris pour se rendre à la frontière, le peuple avait pris un goût et un besoin de spectacles qui le rendaient gourmand de la vie au dehors. On s’ennuyait chez soi ; on n’avait nulle envie de s’asseoir pour travailler à la lumière de la lampe. L’été, à moins qu’il ne soit tenu à un travail supplémentaire, ouvrier, employé, petit rentier, le Parisien ne rentre guère chez lui que pour se coucher. Mais, depuis le 15 juillet, ce n’étaient plus les ombrages des jardins et des squares qui attiraient la foule vaguement inquiète ; c’était la rue, avec ses racontars, ses nouvelles fantastiques, ses dialogues saisis au passage. On marchait lentement, on s’arrêtait volontiers pour entendre un mot lancé d’une voix sonore au milieu d’un groupe. La police laissait faire ; sur la place de la Bourse, des centaines d’individus, plutôt réunis que groupés, causaient sans suite, ainsi qu’on le fait entre gens qui ne se connaissent pas. Et quels plans merveilleux s’élaboraient ainsi ! Que de généraux inconnus péroraient sous la blouse ou le veston ! On n’était d’accord que sur un point : l’armée tardait bien à entrer en campagne ! Si cela continuait, il faudrait au moins trois semaines pour arriver à Berlin, et nos troupes seraient à peine rentrées pour l’automne…
— Vous les voudriez voir revenir pour vendanger ? dit un gros homme, en riant, à un voisin qui s’expliquait de cette façon diffuse propre à ceux qui ignorent les choses dont ils parlent.
— Eh ! ce ne serait pas si mal ! répondit l’autre. D’autant que le vin sera bon cette année.
Marc passait lentement, écoutant sans propos délibéré, avide pourtant de recueillir les discours et de se faire une idée de l’opinion publique. Tout à coup une voix grave parla près de son épaule :
— Tout cela, c’est bel et bon ; mais ce n’est pas là une entrée en campagne. On disait que nous étions prêts, et ce sont les Prussiens qui se massent, pendant que nos corps d’armée sont encore disséminés.
Dangier regarda celui dont la parole répondait à sa propre pensée. C’était un beau garçon, un de ces ouvriers artistes dont Paris s’honore, de ceux qu’autrefois, lorsque les arts industriels étaient le monopole de quelques-uns, on eût appelés des maîtres, et qui maintenant passent inconnus, livrant pourtant aux heureux de ce monde des œuvres merveilleuses : damasquinage d’armes de luxe, serrurerie artistique, gravure de fins aciers, emploi savant de fers forgés, toutes professions qui touchent l’art de si près que l’on ne sait plus où le métier commence.
— Ce n’est pas comme cela qu’on fait la guerre, répéta le ciseleur. Je ne suis qu’un pauvre diable, et je ne m’applique qu’à être bon ouvrier ; mais si mon patron me conduisait comme on conduit nos troupes…
Un juron énergique acheva sa pensée. Marc regarda une fois encore cette belle tête virile.
— Qu’est-ce que cela vous fait, Robin ? dit quelqu’un dans la foule ; vous n’avez rien à perdre ; vous n’êtes pas de l’Est ; vous ne serez pas ennuyé du passage des troupes…
— Moi ? répliqua l’ouvrier, je suis de Nantes : mais, s’il le fallait…
Un bruit étrange, lointain, sonore et mystérieux à la fois, passa sur la foule, qui se tut. Les sonneries de clairon, les roulements de tambour provoquaient toujours un mouvement de curiosité, et l’on se poussait pour voir passer les soldats ; mais, cette fois, ce n’étaient ni les clairons ni les cuivres de la musique militaire.
C’était quelque chose d’indiciblement solennel, comme le bruit des flots de la mer ; on eût dit une grande houle qui, passant par-dessus les maisons, venait battre les colonnes du péristyle de la Bourse.
— On crie, dit Robin, en étouffant sa voix. Le silence s’était fait sur la place, où planait une sorte de terreur sacrée.
— Non, fit Marc tout bas ; on chante.
Le bruit grandissait en s’approchant. Les pas de milliers d’individus scandaient un rythme. On s’était accoutumé à entendre à toute heure le Chant du départ ou celui des Girondins ; mais ni l’un ni l’autre n’avaient cet emportement sauvage.
La foule écoutait, haletante, l’oreille tendue, n’osant croire, tant elle s’était déshabituée...
— La Marseillaise ! crièrent en même temps mille voix.
Et le peuple entier se rua pour voir « passer la Marseillaise ».
— Ah ! pensa Marc le cœur serré, il faut que la France soit vraiment en péril pour que la Marseillaise se chante ainsi publiquement ?
Descendant les boulevards, une foule immense venait de la Madeleine. Combien étaient-ils, ceux qui avaient commencé l’hymne interdit depuis dix-huit ans ? Était-ce quelque cerveau brûlé qui bravait la prison ? Était-ce un salarié de l’empire, payé pour allumer la torche populaire ? On ne le saura jamais ; la première note saisie au vol avait fait passer un frisson terrible sur toutes les poitrines, et les mots : Enfants de la patrie ! avaient été criés par des milliers de voix.
C’était en effet la Marseillaise qui passait. C’était un peuple nouveau qui surgissait des limbes où il avait vécu si longtemps. Plus tard, le chant patriotique, hurlé par des voix avinées, se fit banal jusqu’à la satiété ; mais, ce soir-là, ceux qui le chantaient avaient conscience d’accomplir une œuvre. C’était un passé d’indifférence égoïste qui sombrait avec son cortège de terreurs. De jeunes garçons marchaient à côté des hommes, les regardant et les écoutant pour apprendre ; ils ne savaient pas la Marseillaise, ceux-là ! D’autres l’avaient oubliée à moitié, mais ils la sauraient le lendemain. Ceux qui passaient ainsi en chantant ne regardaient pas la foule qui leur faisait la haie : ils allaient devant eux, l’air grave et préoccupé, sentant que quelque chose se brisait, qu’un obstacle disparaissait. Un drapeau tricolore, pris on ne sait où, flottait sur ces têtes mâles : si un prophète avait déchiré à leurs yeux le voile de l’avenir, ils auraient pleuré sans doute ; ils n’auraient pas reculé devant la vision de la patrie sanglante, mutilée, mais rendue à elle-même. Le chant guerrier qui s’envolait au-dessus des toits troublait les enfants endormis et faisait battre le cœur des travailleurs solitaires ; ce chant était l’âme même de la France qui se réveillait.
La dernière note de la première strophe résonnait encore dans l’air, que des milliers de mains battirent ; un cri d’enthousiasme presque féroce se répandit jusqu’au fond des rues :
— Vive la Marseillaise !
— Vive la France ! répondirent d’autres voix.
— Vive la France ! crièrent de petites voix aiguës d’enfants perchés sur les épaules de leurs pères.
Les applaudissements redoublèrent. Les fenêtres s’étaient ouvertes partout, garnies de têtes curieuses et effarées ; les arbres des boulevards, éclairés en dessous par les lueurs du gaz, semblaient des bouquets de verdure jetés à la foule qui marchait au pas, dans une sorte d’ordre instinctif.
D’où vient cette horde d’esclaves...
Les battements de mains reprirent avec les cris ; le chant gagna partout comme une traînée de poudre, et la Marseillaise, chantée par dix mille voix, continua de descendre les boulevards d’un pas grave et rythmé.
— Hein, c’est beau ? fit l’ouvrier, qui se retrouvait auprès de Dangier. Cela vous donne froid dans le dos. Comme on se ferait tuer sur cet air-là !
— Cela viendra peut-être ! répliqua Marc lentement.
Ils se regardèrent, les yeux dans les yeux, comme des hommes.
— Monsieur, je vous salue, dit Robin en soulevant son chapeau mou.
— Au revoir, monsieur, répondit Dangier.
D’un mouvement irréfléchi ils se tendirent la main ; puis, après une étreinte, embarrassés de ce qu’ils venaient de faire, ils se quittèrent sans ajouter un mot.
Marc rentra chez lui, plein de pensées solennelles. Quelque chose venait de commencer. Que serait-ce ? Il ne pouvait rien deviner ; dans tous les cas, ce serait une délivrance…, mais laquelle, et à quel prix ?
Il ouvrit sa fenêtre et regarda du côté de l’Orient. Tout était noir ; les étoiles seules brillaient comme de coutume. Paris s’était calmé ; les rues de ce quartier étaient solitaires et muettes. On eût dit qu’il n’avait jamais été question de guerre ni de Marseillaise. Avec un soupir, Dangier se jeta sur son lit.
— Qu’apportera demain ? pensa-t-il, et, de tous ces hommes qui chantaient, combien sauraient mourir, s’il le fallait ? Tous, peut-être !
L’aube rose et dorée montait dans le ciel quand il ferma les yeux.
Il fut réveillé par la voix de Gaston Sérent, qui entrait dans sa chambre.
— D’où viens-tu ? dit Marc en se levant rapidement.
— De Châteaudun. Est-ce que tu crois qu’on peut rester là-bas à attendre les journaux quand le sang bout d’impatience ? Je suis venu voir, savoir, prendre l’air de Paris. Je retournerai là-bas… je ne sais quand. Quand il le faudra. Et toi, qu’est-ce que tu fais ?
— J’attends ! répondit Dangier. Je vais tantôt voir mon père, qui est chez ma sœur à Gagny ; viens-tu avec moi ?
— Paris m’intéresserait davantage, je te l’avoue.
— Nous partirons à cinq heures. Tu auras le temps de te griser de Paris jusque-là.
— Soit, dit Gaston.
Ils dînèrent dans la maisonnette de mademoiselle Dangier. Celle-ci portait ses soixante ans et ses cheveux blancs avec la sérénité des belles âmes. Elle avait probablement souffert, et beaucoup, car elle était extrêmement bonne, et son indulgence ne connaissait pas de limites. Ses frères et sœurs, plus jeunes qu’elle, l’avaient considérée comme une sorte de mère cadette ; aussi, pendant l’été, avait-elle toujours quelqu’un d’entre eux pour animer la solitude de sa petite maison au bord du bois. M. Jules Dangier vit son fils avec joie.
— Tu arrives bien, dit-il ; je voulais précisément partir demain pour surveiller la récolte de chez nous. Il doit être temps de couper.
— Je le crois, mon père, répondit Marc. Coupez et rentrez au plus vite. Pas de meules, cette année.
— Comme tu me dis cela ! fit M. Jules Dangier en regardant plus attentivement son fils.
— Si vous aviez entendu chanter la Marseillaise hier au soir sur les boulevards, vous seriez moins étonné.
— La Marseillaise !
M. Dangier et sa sœur s’entre-regardèrent avec un de ces étonnements qui touchent de si près la frayeur. Ce n’était pas le chant patriotique qui leur faisait peur en lui-même ; c’était qu’on l’eût chanté ainsi, librement, à pleins poumons.
— Et on la chantera ce soir dans les théâtres, « par ordre ».
— Je pars demain matin, dit le vieillard après un silence. Tu as raison, Marc ; rentrons la récolte, car il arrivera certainement quelque chose de grave.
On ne fut pas gai ce soir-là dans la maisonnette. Vers huit heures, les jeunes gens reprirent le chemin de Paris.
— Allons à pied, veux-tu ? dit Marc à son camarade. J’ai besoin de me remuer ; il me semble que c’est lâche d’aller en voiture ou en chemin de fer.
Ils partirent, à travers les villages peuplés de Parisiens en villégiature. On riait et l’on chantait sous les tonnelles des guinguettes. Des orchestres en plein air jouaient des contre-danses et des polkas ; les filles tournaient en riant sur les chevaux de bois d’une fête foraine. Sous la fenêtre d’une maison bourgeoise qui annonçait des prétentions au luxe, s’étaient groupés quelques promeneurs. Les fenêtres étaient ouvertes ; à travers les persiennes fermées on voyait la lueur des bougies, et aussi quelques points lumineux, tels que l’or d’un cadre, le reflet métallique d’une arme. Un grand jasmin blanc grimpait jusqu’au haut de la maison sur la façade qui regardait le jardin, et Dangier, levant les yeux, eut l’éblouissement d’une pluie de fines étoiles entre le treillage sombre et lui. Une voix de baryton se fit entendre à l’intérieur de la maison :
Nous l’avons eu, votre Rhin allemand !
chantait-il avec une crânerie endiablée.
— Passons vite ! dit Marc, en entraînant son compagnon.
Derrière eux, les applaudissements du dehors éclatèrent à la fin du couplet.
— Il a une jolie voix, ce garçon, fit Gaston. Pourquoi n’as-tu pas voulu l’entendre ?
— Tout cela me fait mal. N’oublie pas que, moi, j’étais en Allemagne il y a trois mois, et que je n’ai pas d’illusions.
Ils marchèrent silencieusement pendant un temps assez long. Paris se rapprochait de plus en plus, et les routes devenaient tranquilles, en raison de l’heure avancée.
À la porte de Charonne, ils retrouvèrent la vie et le bruit.
Un train de mobiles attendait sur le chemin de fer de ceinture que la voie fût dégagée pour gagner la ligne de l’Est, et de là le camp de Châlons. Entre les impériales des wagons surchargées d’hommes, et le peuple amassé des deux côtés du passage à niveau, c’était un échange de plaisanteries et de bravades dans le goût du jour. On riait à gorge déployée ; c’était un tumulte indescriptible.
— En route ! cria le chef de train.
Un coup de sifflet retentit, la vapeur répondit par son signal, et le train lourdement chargé s’ébranla avec lenteur, pendant que les mobiles entonnaient le chant des Girondins :
À la voix du canon d’alarmes...
Ces wagons se suivaient très lentement, défilaient devant Dangier et son compagnon ; la locomotive, qui lançait de petites bouffées de vapeur blanche, s’enfonça sous le tunnel du Père-Lachaise.
Mourir pour la patrie !...
chantaient à pleine voix les mobiles. À mesure que le train s’engouffrait sous la voûte funèbre, les sons arrivaient moins distincts, comme si les voix descendaient dans le tombeau. Les dernières mesures, plus éclatantes, parvinrent aux oreilles des spectateurs comme un écho endormi ; le fanal rouge du dernier wagon disparut au tournant de la voie ; puis un petit flocon de vapeur, chassé par le courant d’air, sortit et monta dans l’atmosphère, où il se dissipa aussitôt… Et le silence régna, mortel et désolé.
Quelque chose de lugubre était descendu sur ceux qui riaient tout à l’heure ; la barrière s’ouvrait, la circulation se rétablit, mais sans le joyeux brouhaha qui l’accompagne d’ordinaire.
— « Mourir pour la patrie ! » répéta Gaston, resté immobile auprès de son ami. On dit cela, on le chante, et l’on ne sait pas ce que c’est. Ceux qui étaient là tout à l’heure et qui viennent de s’enfoncer sous ce cimetière, vont-ils vraiment mourir pour la patrie ?
— Beaucoup d’entre eux, n’en doute pas… Mais d’autres vivront pour elle… Dis-moi, Gaston, seras-tu de ceux-là ?
— Moi ? Au besoin. Mais nous avons une armée superbe, des mitrailleuses inouïes ; et puis je ne sais pas me battre : c’est un métier qu’il faut apprendre.
— Avant six semaines, Gaston, tout ce qu’il y a d’hommes valides en France devra se lever pour défendre le pays… Tu es bon tireur ; nettoie tes armes.
Le jeune homme regarda son ami pour voir s’il parlait sérieusement, et ce qu’il vit lui fit baisser les yeux sans répondre. Pressant le pas, ils rentrèrent en silence.
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