Chapitre 5
Breuil et sa femme faisaient leur voyage de noces. En arrivant à Genève, ils avaient appris la déclaration de guerre. C’était un événement grave ; mais il ne jeta sur leurs esprits qu’une ombre passagère. Ils n’iraient pas dans la forêt Noire, c’était là un résultat fâcheux ; mais on pourrait être aussi heureux ailleurs. Et puis cette guerre déclarée, non encore commencée, avait quelque chose de peu réel, d’improbable ! Breuil avait l’idée vague que tout allait s’arranger, comme dans certains mauvais rêves où l’on finit par se réveiller avec la sensation que ce n’était pas la peine d’éprouver tant d’ennui et de chagrin pour une chose qui n’existe pas.
Marine avait éprouvé une commotion plus forte. Élevée par des parents sérieux et instruits, elle comprenait mieux la grandeur de son pays et l’aimait davantage ; mais les êtres heureux ne connaissent pas la profondeur de leurs propres sentiments : il faut que l’infortune les fasse pénétrer au fond d’eux-mêmes.
Les jeunes époux se mirent à parcourir la Suisse, au hasard de leur fantaisie. Ils passèrent quinze jours à errer de lac en lac, promenant avec eux leur joie, expansive et presque enfantine chez Louis, plus sérieuse et plus concentrée chez sa femme. Ils avaient presque tous les jours des nouvelles par les journaux et ne s’inquiétaient pas le moins du monde du retard apporté dans les opérations de l’armée française. N’avions-nous pas tous les éléments du succès ? La fièvre anxieuse qui dévorait Paris n’arrivait point jusqu’à eux. Les lettres de la famille Sérent ne contenaient que des détails de la vie journalière : à quel propos eût-on parlé d’autre chose ?
Breuil et sa femme étaient à Lucerne lorsque leur parvint la nouvelle de l’engagement de Sarrebrück. Pour fêter cet heureux commencement, Louis fit servir à dîner une bouteille de vin du Rhin.
— Nous ne saurions mieux célébrer notre victoire qu’en consommant sans retard les dépouilles opimes, dit-il pendant que le garçon versait le liquide ambré dans les Rœmer verts.
— Dépouilles que nous payons passablement cher, repartit Marine en souriant.
— Nous nous rattraperons sur nos conquêtes ! conclut Breuil en élevant son verre. Je bois à nos armes !
Deux jours plus tard, ils se trouvaient en excursion sur un bateau à vapeur. Appuyée au banc, abritée par la tente, Marine regardait se dérouler devant elle les vallons et les montagnes avec leurs aspects toujours changeants ; de temps en temps, ramenant ses yeux plus près, elle rencontrait le regard de son mari, qui ne s’écartait jamais d’elle que pour un moment.
C’était un enchantement que ce voyage. Un temps merveilleux et sûr, jamais d’inquiétude sur la situation du baromètre ; jamais d’averses ; point de ces débarquements subits sous une ondée qui gâtent la journée entière et vous laissent de mauvaise humeur. Le ciel bleu, le soleil, la magie d’un paysage nouveau… et l’amour ! Que fallait-il de plus à ces élus de la fortune et de la vie ?
— C’est une défaite sérieuse, vous dis-je, fit une voix grasse derrière les jeunes gens. Les journaux de Paris ont été trompés pendant quelques heures, mais vous verrez le courrier de demain !
Marine se retourna brusquement, les yeux brillants de colère, et vit deux hommes qui causaient en lui tournant le dos. C’étaient des gens du monde, des Parisiens, évidemment : leur costume et leur tenue l’indiquaient.
— Qu’y a-t-il ? fit Louis.
Il avait vu le mouvement de sa femme, mais n’avait pas entendu les paroles qui l’avaient provoqué.
— Écoulez ! fit celle-ci en levant le doigt.
Il tendit l’oreille.
— C’est une défaite épouvantable, reprit l’orateur, d’autant plus que maintenant la frontière est ouverte, et, ma foi…
— Si la frontière est ouverte, dit Breuil à demi-voix, nos troupes passeront par là ; c’est un brillant avantage…
Marine fit un signe négatif ; elle avait mieux compris.
— Qui pouvait prévoir cela ? dit le second interlocuteur. Notre ligne n’était donc pas gardée ?
— Mon cher, je ne puis rien vous dire là-dessus ; mais cette défaite de Wissembourg a tout simplement ouvert la porte à l’ennemi.
— Retournez-vous en France ?
— Moi ? pourquoi donc ? Pour entendre la gauche nous dire toute espèce de choses désagréables ? Je rentrerai quand ce sera fini.
Marine écoutait ces hommes qui parlaient de défaite avec une tranquillité si étonnante, et ses yeux s’agrandissaient d’horreur. Elle avait envie de les interroger, de savoir la vérité. Elle regarda son mari.
— Demandez-leur…, dit-elle tout bas.
Breuil hésita.
— Mais, chère, je ne les connais pas.
— N’importe, pour quelque chose de si grave… Pensez donc, Louis : c’est la France, c’est notre patrie…
Le jeune homme hésita encore, fit un demi-mouvement, puis se rassit.
— Non, je crois que mieux vaut attendre… Nous aurons des journaux tout à l’heure, à la prochaine ville… Et puis ce n’est peut-être pas vrai, ce qu’ils disent…, et, quand même, nous n’y pouvons rien.
Marine n’insista pas ; les yeux baissés, les lèvres légèrement serrées, elle attendit la ville voisine dont on approchait rapidement.
Pour réparer ce que son refus précédent avait pu offrir de déplaisant à sa femme, Breuil accapara le premier marchand de journaux qui s’avança sur l’embarcadère et revint avec une poignée de feuilles, dont quelques-unes en français.
Marine prit la première venue et la parcourut avidement pendant que le bateau se remettait en marche.
— C’est vrai, dit-elle tout bas à son mari. Nous avons été battus.
— C’est extrêmement malheureux ! répondit Breuil avec cet air de commisération qu’on apporte aux cérémonies funèbres ; c’est la chance de la guerre ! La prochaine fois, nous serons plus heureux ! Une première bataille ne prouve rien.
Marine ouvrit la bouche pour répondre ; mais elle se ravisa. Quelques instants après, Louis lui parla d’autre chose, et ils causèrent ensemble jusqu’au bout de leur excursion.
Lorsque, après avoir déjeuné, refusant l’escorte importune des guides, ils eurent gagné un endroit tranquille, dans le creux d’un vallon, au bord d’une cascade, Louis s’étendit sur l’herbe aux pieds de sa femme et la regarda avec ivresse.
— Dis-moi donc que je ne rêve pas ! que nous sommes bien mariés, que c’est bien toi, que c’est bien moi, et que nous avons devant nous toute la vie pour nous aimer !
Elle lui tendit en réponse ses deux mains, qu’il baisa passionnément et qu’il garda dans les siennes.
— Tu es triste, Marine ? dit-il en interrogeant le visage qui se penchait vers lui avec un sourire.
— Oui, répondit-elle. Cela me fait du mal de savoir que nous avons été vaincus… Une bataille, pense donc, Louis ! Des hommes tués, des mères qui pleurent, du sang sur l’herbe…
Elle frissonna, retira ses mains et en couvrit son visage…
— Ne pense pas à ces choses horribles, reprit Louis en l’entourant de son bras. Nous n’y pouvons rien, n’est-ce pas ? Alors, à quoi bon nous affecter ? Nous aurons bientôt notre revanche. Qui sait si à l’heure qu’il est nous ne sommes pas vainqueurs à notre tour ?
Elle essaya de lui sourire et fondit en larmes.
— Je ne peux pas… je ne peux pas, dit-elle à travers ses pleurs. Je sais que c’est déraisonnable, enfantin ; mais il me semble que c’est mon propre sang qui coule ! Oh ! Louis ! je ne savais pas ce que c’était que la patrie ! Je viens de le sentir seulement maintenant ! Et je la vois saigner…
Breuil resta interdit devant cette manifestation d’un sentiment qu’il ne comprenait pas. Semblable à beaucoup de sa génération, il avait été élevé en dehors de toute idée patriotique. À la période de chauvinisme platonique qui avait signalé le règne de Louis-Philippe, avait succédé une période d’indifférence polie qui n’excluait pas de vagues aspirations humanitaires. La révolution de 48 n’était pas étrangère à ces idées de fraternité universelle qui, dans le temps présent, sont plus faites pour détacher les peuples de leur propre patrie que pour les attacher à celle des autres.
— Marine, ma chère Marine, dit-il en essuyant les larmes de sa femme, il ne faut pas prendre cela si fort à cœur. Certainement, tout cela est fort regrettable, et il eût beaucoup mieux valu ne pas déclarer cette malheureuse guerre ; mais puisque c’est fait, nous n’avons qu’à laisser aller les choses maintenant. Par bonheur, nous sommes hors de France, et par conséquent à l’abri.
La jeune femme regarda Louis avec hésitation.
— Ne penses-tu pas, dit-elle, qu’il faudrait retourner là-bas ?
— Là-bas ? À Châteaudun ? Quelle idée ! Au contraire, nous sommes à merveille ici. Il faut bien nous garder de rentrer en France jusqu’à ce que tout soit fini !
Marine ne répondit pas. Une vague inquiétude l’agitait. Elle se disait que s’il arrivait des complications qui la tinssent longtemps éloignée des siens, elle éprouverait des chagrins cuisants… Mais tout cela était confus dans son esprit.
— Je ne veux pas être égoïste, reprit son mari en souriant, mais je ne puis m’empêcher de bénir les circonstances qui nous ont entraînés si loin de tous ces tourments et de ces ennuis ; ici, au moins, nous sommes l’un à l’autre…
Marine se leva.
— Continuons notre promenade, dit-elle.
Une image venait de passer entre elle et la cascade qui coulait à ses pieds. Elle avait vu un instant dans sa pensée la mâle stature, le visage énergique de Marc Dangier. Cette apparition subite dans son souvenir lui avait donné une secousse. Involontairement elle porta les yeux sur son mari, et une comparaison étrange se fit entre Marc et celui-ci.
— L’autre est un homme ! pensait-elle en regardant ce visage doux et charmant, aux traits un peu indécis, aux yeux bleus gais et frivoles… Celui-ci m’aime pourtant, et je l’aime, ajouta-t-elle intérieurement.
Et, pour réparer le tort muet qu’elle venait de lui faire presque à son insu, elle prit le bras de son mari. Ils continuèrent leur promenade jusqu’au soir.
Le lendemain, les mauvaises nouvelles se confirmant avec l’annonce d’un nouveau désastre, Breuil écrivit à son banquier de lui envoyer une somme considérable sur le dépôt qu’il avait en réserve. Quoi qu’il arrivât, Louis était bien décidé à ne rentrer chez lui qu’après la paix, et, s’il fallait passer l’hiver en Italie, eh bien ! ce ne serait pas un grand malheur. Il avait toujours eu un vague désir de passer l’hiver en Italie.
La Suisse se remplissait de plus en plus de Français qui fuyaient le théâtre de la guerre. C’était vrai pourtant : l’ennemi avait envahi le sol de la patrie. Dans les hôtels, on ne rencontrait que figures bouleversées de gens qui racontaient leurs malheurs.
Les uns avaient fui dès les premières alarmes.
— J’ai fermé ma maison, disait un propriétaire, et j’en ai mis la clef dans ma poche. Advienne que plante !
Quelques-uns écoutaient ce discours et d’autres semblables les yeux mornes et les lèvres serrées. Ceux-là, plus voisins de la frontière, auraient eu de terribles histoires à raconter ; mais ils préféraient se taire. Un père de famille, propriétaire d’une minoterie, s’était échappé par les jardins avec sa femme et ses trois enfants au moment où les Prussiens enfonçaient à coups de crosse les portes de sa maison. La famille avait passé la nuit dans les bois, sur une hauteur, et, vers le matin, elle avait vu le feu dévorer sa demeure. Ils étaient partis alors, le cœur plein d’amertume, la bouche pleine de malédictions, et le père n’avait plus eu de repos avant d’avoir mis la frontière entre l’ennemi et les chers trésors qu’il emmenait.
— Je n’oublierai jamais la flamme claire qui montait dans le ciel, disait la mère en pleurant. C’était la farine qui brûlait ; eh bien, cela me faisait de la peine comme si cela avait été des personnes !
Marine essayait d’obtenir des confidences ; pendant les conversations de table d’hôte, que Breuil écoutait avec un intérêt soutenu, elle causait avec les femmes et se faisait raconter mille choses qui la bouleversaient profondément.
— Mais ce n’est pas la guerre ! disait-elle avec une horreur incrédule.
Sa mémoire lui rappelait ses lectures de jeune fille et les Français à Fontenoy. « Après vous, messieurs les Anglais ! » Cette politesse un peu démodée lui paraissait digne de nations vraiment fortes. Elle se souvenait aussi de récits moins anciens : la légende rapportait qu’en Crimée, Français et Russes rompaient le pain et buvaient à la même gourde pendant les courts armistices qui suivaient les combats. Mais à présent ces actes de sauvagerie féroce, cette aggravation de la guerre par la méchanceté individuelle, par l’intention arrêtée de faire le mal pour le mal, tout cela lui semblait un mauvais rêve.
— C’est la guerre moderne, madame, lui dit gravement un vieillard décoré, qui parlait avec un accent étranger. C’était ainsi en 1866 ; ce sera ainsi dorénavant ; nous avons du moins tout lieu de le craindre.
— Jamais les Français ne pourraient agir de la sorte ! s’écria Marine.
Le vieillard s’inclina.
— Les Autrichiens non plus, madame. Aussi avons-nous été vaincus.
Madame Breuil regarda avec un certain respect ce vaincu de la guerre précédente. Un vaincu ! cela prenait à ses yeux un intérêt nouveau et poignant. Cet homme qui avait évidemment porté les armes pour la défense de son pays parlait simplement de sa défaite… On pouvait donc être vaincu, cela arrivait, et l’on allait néanmoins par le monde, comme si rien ne s’était passé !…
— Ce n’est pas une honte d’être battu quand on n’est pas le plus fort, madame, dit l’Autrichien, qui lisait la pensée de Marine sur son visage. Ce qui avilit une nation, ce n’est pas sa défaite, c’est la façon dont elle l’accepte. Sans déshonneur on peut subir la conquête, quand il est impossible de faire autrement… Mais on ne doit pas s’y résigner.
Ces paroles avaient jeté un peu de froid sur l’assemblée. Bon nombre de ceux qui étaient là n’étaient point remarquables par leur vaillance, et des phrases à demi étouffées furent échangées entre ceux qui étaient d’avis que tout valait mieux que de perdre son argent et sa peau. Marine resta pensive, et ces paroles revinrent souvent à sa mémoire.
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