Chapitre 6
Le mois d’août tirait à sa fin. La correspondance était de plus en plus active entre M. et Mme Sérent et leur fille. Celle-ci leur avait écrit que Breuil était d’avis d’attendre à l’étranger la fin de la guerre : ils avaient approuvé ce projet comme étant le plus pratique. Gaston s’était enrôlé parmi les volontaires. Marc Dangier faisait partie de la garde nationale ; Daniel maugréait d’être jugé trop jeune pour prendre les armes. À la nouvelle de nos défaites, un grand courant de colère et d’indignation avait donné le courage militaire à nombre de gens qui ne se connaissaient point cette vertu.
Marine lisait tout cela avec un serrement de cœur étrange. Son frère et Marc devenus soldats ! Eux qui n’avaient jamais songé à l’état militaire ! C’était à la fois singulier et émouvant.
— Ils feront de bons soldats, se dit-elle involontairement, Marc surtout !…
Elle donna cette lettre à son mari avec une certaine hésitation. D’ordinaire, elle lui lisait tout haut les communications qu’elle entretenait avec sa famille ; mais cette fois elle sentait qu’elle eût éprouvé à le faire une sorte de gêne.
Il lut la lettre et la lui rendit.
— C’est très bien, dit-il en souriant, mais c’est absurde ! Enfin, s’ils veulent jouer au soldat, je ne vois pas pourquoi on leur refuserait ce plaisir innocent ! Pendant qu’on y était, on aurait aussi bien pu contenter les velléités belliqueuses de ce pauvre Daniel !
— Que voulez-vous dire ? demanda Marine en levant sur lui ses yeux clairs.
— Eh ! ma chère enfant, tout cela n’est pas sérieux. Nous avons nos armées, n’est-ce pas ? Celle de Metz est soutenue par une place forte de premier ordre : que voulez-vous qu’on fasse de nos amis ? Leurs sentiments leur font le plus grand honneur, bien entendu ; mais nous, qui jugeons les événements à leur valeur réelle, nous ne pouvons nous défendre de les trouver légèrement… comment dire cela sans vous blesser ?… légèrement ridicules… je vous demande pardon ! Je ne puis trouver d’autre expression.
— Ce n’est pas mon avis ! dit Marine en baissant les yeux.
Elle n’ajouta pas un mot. Louis essaya de relever la conversation par un badinage. Elle s’y prêta au bout d’un instant, mais elle avait reçu une blessure intérieure. Dans quoi ? elle l’ignorait. Affection, amour-propre, autre chose encore peut-être.
Ils avaient regagné Genève. D’abord, la foule était désagréable dans les autres villes, où l’on ne pouvait guère s’isoler assez. Et puis, à leur insu, un désir ardent d’avoir des nouvelles les poussait vers l’endroit où il était le plus facile de s’en procurer.
Strasbourg était assiégé ; les journaux étaient pleins de récits douloureux, et les fuyards, qui redoublaient en nombre, ajoutaient à la forme impersonnelle des articles l’éloquence douloureuse de leurs propres souvenirs.
Le matin du 2 septembre, Breuil et sa femme partirent pour faire en bateau à vapeur le tour du lac. En quittant le bord, ils achetèrent des journaux pour les lire pendant qu’ils côtoyaient des rives déjà connues. Après avoir terminé sa lecture, Breuil regarda Marine. Ses yeux revenaient sans cesse à elle, comme à son point de repos : elle était le commencement et la fin de toutes ses pensées.
La jeune femme avait laissé tomber sur ses genoux le journal qu’elle lisait ; le regard fixé sur les montagnes qu’elle ne voyait pas, elle suivait une pensée intense et douloureuse.
— À quoi songez-vous ? lui dit doucement son mari.
Elle le regarda avec une expression indiciblement émue et apitoyée.
— À Strasbourg, dit-elle.
— Les habitants sont vraiment admirables, répondit Breuil.
— Les obus pleuvent, les maisons brûlent, et ils ne pensent pas à se rendre…
— Ce sont des héros, dit Louis avec calme.
Marine entrouvrit les lèvres, prête à ajouter quelque chose ; mais elle se ravisa et garda le silence.
— Voyez, reprit son mari, quelle curieuse fente dans cette montagne ! On dirait qu’un coup d’épée en a fait deux morceaux qui n’ont pu se séparer.
Madame Breuil jeta un coup d’œil sur la montagne, répondit un mot et retomba dans ses pensées.
Le temps était magnifique ; comme on arrivait à Thonon, au milieu de la foule qui encombrait le débarcadère, Marine distingua l’uniforme d’un gendarme français.
— Oh ! Louis, dit-elle à demi-voix, descendons ici !… Passons une heure en France ! Le bateau nous reprendra au retour…
— Quelle fantaisie ! Vous n’y pensez pas ! Il n’y a rien d’intéressant à voir ici ! Avez-vous oublié que nous voulions visiter le château de Chillon ?
Le bateau quittait déjà le quai, Marine étouffa un soupir et ne dit rien. Son mari, qui la voyait un peu triste, s’empressa de mille manières pour ramener sa gaieté. Il obtint au moins un résultat. La jeune femme se fit un reproche de ne pas mieux répondre à la tendresse qu’il lui témoignait, et elle s’efforça de paraître sinon gaie, au moins affectueuse et reconnaissante.
Arrivés près de Chillon, ils prirent une barque qui devait les mener au château. Au moment où ils quittaient le rivage, ils virent arriver un couple qui faisait des signes au batelier. Sur la demande de celui-ci, ils attendirent un moment, et les nouveaux venus s’embarquèrent avec eux. Pendant un instant, on s’examina discrètement en silence de part et d’autre.
C’étaient évidemment des Français. La femme avait environ trente-cinq ans ; l’homme était peut-être un peu plus jeune. Tous deux appartenaient à la classe aisée, et leurs manières étaient celles de gens assez bien élevés. Le jeune homme, voyant des journaux sortir à demi de la poche du paletot de Breuil, lui demanda fort poliment la permission de les parcourir.
— Nous n’avons ici, dit sa femme, qu’une gazette de terroir, qui n’est pas prodigue de nouvelles, et mon mari aime bien à savoir ce qui se passe.
— C’est assez naturel, répondit Marine.
— Mon Dieu ! reprit la nouvelle venue, au fond, je crois que cela ne sert à rien du tout qu’à se faire du mauvais sang. Tenez, précisément avant-hier, il ouvre un journal et voit que ses camarades viennent d’être incorporés dans les bataillons de la garde nationale. Voilà une idée ! Ce pauvre cher ami qui de sa vie n’a porté un fusil, que voulez-vous qu’il devienne si on lui fait faire l’exercice ? C’est ridicule ! Aussi, quand nous avons vu la tournure que cela prenait, nous nous sommes sauvés, et nous avons bien fait.
— Évidemment ! répondit Breuil.
Le jeune homme, qui avait parcouru les journaux, les lui rendit et s’allongea paresseusement sur son banc.
— Je ne suis pas guerrier, moi, dit-il d’une voix traînante. Cette bosse-là me manque absolument, et puis, au bout du compte, cela ne nous regarde pas. On a une armée, n’est-ce pas ? c’est pour se battre. On m’a mis dans la mobile, mais mon père a parfaitement acheté un remplaçant pour moi, et même cela lui a coûté fort cher : eh bien, que mon remplaçant se batte ! N’est-il pas vrai ? C’est raisonné, cela !
Breuil inclina la tête en signe d’acquiescement. C’était absolument son avis, et si Marine n’eût été là, il l’eût dit tout haut ; mais il sentait qu’elle pensait différemment, et, par un sentiment de convenance très naturel, il ne voulait point blesser les opinions de celle qu’il aimait, même lorsqu’il les considérait comme des préjugés.
— Cependant, dit madame Breuil d’une voix contenue, si le pays envahi résistait énergiquement, cela arrêterait les progrès de l’ennemi.
— Erreur, madame, erreur profonde. La seule chose que puissent gagner les habitants à la résistance, c’est d’être fusillés, et vous avouerez que cette perspective n’a rien d’alléchant !
— Et puis, à quoi bon ? reprit sa compagne. D’abord, si mon mari avait voulu résister, je l’aurais planté là, car je ne suis pas brave, moi ! Mais il a pris de lui-même le seul parti raisonnable et ne m’a point donné de soucis inutiles.
Les voyageurs abordaient au château de Chillon. Ils le visitèrent silencieusement, et, lorsqu’ils reparurent au grand jour, le bateau qui devait emmener Breuil et sa femme revenait à toute vapeur. Avec un salut hâtif, ils quittèrent ceux que le hasard leur avait fait rencontrer et reprirent la direction de Genève.
Les rayons du soleil couchant teintaient déjà de rose les cimes neigeuses des montagnes ; la vapeur qui montait des vallons enveloppait les collines d’une nuance lilas, infiniment délicate. Le lac était plus bleu que jamais ; les habitués de ce petit voyage faisaient remarquer aux autres la différence de couleur des eaux, qui indique le courant du Rhône ; les Anglais lisaient leur Murray, et les Français entamaient de bruyantes conversations politiques. Marine regardait les montagnes et pensait à cent choses bizarres.
Elle avait vécu vingt ans sans songer qu’elle avait une patrie, et voici qu’elle l’apprenait maintenant de la façon la plus tragique et la plus douloureuse. Il y avait donc des gens qui subissaient la même épreuve et qui pouvaient rester insensibles ?
— Voyez cette haute montagne de neige, dit tout à coup Breuil : elle est toute rose ; on la croirait éclairée par des feux de Bengale.
— On dirait Strasbourg qui brûle ! répondit lentement Marine.
Après un instant de silence, elle ajouta :
— Cet homme, là-bas, à Chillon, c’était un lâche !
— Un lâche ? Eh, ma chère enfant, vous le traitez bien durement. Évidemment, ce n’est pas un héros, mais enfin il n’a point été dressé à l’héroïsme dès l’enfance, pas plus que nous autres. On n’est point un lâche pour cela !
Marine détourna les yeux de la cime embrasée et ne répondit pas.
Les montagnes blanches étaient devenues opalines, puis grises ; la douceur des demi-teintes avait envahi le paysage, les astres s’étaient montrés au ciel, et maintenant ils tremblaient dans l’eau du lac, qui semblait une vaste coupe pleine d’étoiles. Genève éclairée apparut, fermant l’horizon, comme une autre constellation plus accessible, et nos voyageurs débarquèrent.
En regardant les fenêtres de leur appartement, ils furent surpris de le voir éclairé. Un tel brouhaha régnait dans l’hôtel qu’il était inutile de demander des explications. Ils montèrent : Marine ouvrit la porte, et sa sœur Pauline lui sauta au cou.
— Pauline ! Comment te trouves-tu ici ? Quand es-tu arrivée ? demanda la jeune femme après la première explosion de joie.
— Quand ? ce matin, à midi. Comment ? je n’en sais rien ! Sans Marc Dangier, je serais encore sur le quai de la gare de Lyon, à Paris, avec ma valise et mon sac de nuit.
— Marc ? je ne comprends pas ! fit Marine en rougissant.
— Tu vas comprendre. Tu sais bien que mon mari surveillait les travaux de dessèchement d’un lac, dans le Tyrol ? Eh bien, c’était moitié Tyrol, moitié Bavière. Les Bavarois sont nos ennemis. Mon mari a été prié de s’en aller, s’il ne voulait pas être considéré comme prisonnier.
— Lui ? l’être le plus paisible ! Et un ingénieur par-dessus le marché ! un savant ! s’écria Breuil tout d’une haleine.
— Précisément : comme ingénieur, il inspirait peut-être plus de craintes que tout autre. Bref, il a dû se retirer en Autriche et, là, il m’a écrit de le rejoindre.
— Tu vas en Autriche ? s’écria Marine.
— Où veux-tu que j’aille, si je ne vais pas en Autriche ? riposta Pauline. Je ne puis pas laisser mon mari seul : il se ronge les poings de rage ; dix fois il a voulu venir pour s’engager. Et pourtant, à quarante-deux ans, avec une dyspepsie et des rhumatismes, je ne vois pas trop de quel secours il pourrait être ! J’ai tout de même peur qu’il ne revienne si je n’y vais pas. Et j’y vais.
— Comment feras-tu ?
— Oh ! je passerai par la Bavière ou par l’Italie, mais je le rejoindrai !
— Voulez-vous que je vous accompagne ? dit Breuil à sa belle-sœur.
— Pas le moins du monde ! Vous me gêneriez beaucoup. Je pars demain matin. Vous avez un monde fou ici !
— Il n’y a plus de place nulle part en ville. On arrive par milliers.
— Cela va bientôt finir. On ne peut plus quitter Paris. Je ne crois pas que l’express parte ce soir. Des uhlans ont été signalés à Montereau.
— Pas possible ! s’écria Breuil. Eh bien, et l’armée de Metz ?
Pauline haussa les épaules.
— Nous en parlerons tantôt, si vous voulez ; mais je crois qu’il n’y a pas grand-chose à en dire. Sans Marc, je serais encore à Paris. Il m’a conduite à la gare, a porté mes bagages dans le train, a pris mon billet d’assaut, car on se bat aux guichets. Ô mes amis, si vous aviez vu ces gares ! Des malheureux qui couchent là sur leurs matelas en attendant le train qui les emmènera… Et il ne part plus que des premières, et sans bagages encore ! On sauve ce qu’on peut emporter avec soi, rien de plus. C’est navrant ! On a dû se battre hier ; vous aurez des nouvelles tout à l’heure…
Le dîner fut servi ; dans ce bouleversement général, force était de dîner à la table d’hôte. Mille récits contradictoires se croisaient ; une grande bataille avait été livrée, mais qui l’avait gagnée ? Voilà ce que personne ne pouvait affirmer.
Les éternels joueurs de harpe se tenaient sous les fenêtres et chantaient leurs airs italiens avec l’indifférence de gens qui estiment une pièce de dix sous au-dessus de toutes les patries. Ces chants avaient dans la circonstance quelque chose de particulièrement irritant pour Marine. Enfin, au moment où apparaissait le dessert, on entendit par les fenêtres ouvertes les voix des crieurs, qui vociféraient une longue phrase. Tout le monde se précipita vers le quai. Les crieurs de journaux approchaient lentement, arrêtés à toute minute par les acheteurs. Le pont du Mont-Blanc était noir de monde.
— Achetez un journal, vite, vite ! murmura Marine.
Breuil sortit en hâte. Les paroles des crieurs devenaient plus distinctes. Devant les cafés, toutes les musiques s’étaient interrompues ; tout à coup une voix éclata comme un clairon au-dessous de la fenêtre où se tenait Marine avec sa sœur.
— La grande défaite des Français devant Sedan ! l’empereur Napoléon fait prisonnier avec toute son armée !
— Ce n’est pas possible ! s’écria Marine en serrant les mains à s’en faire mal autour de la balustrade qu’elle tenait. Un empereur ne se rend pas ! Une armée n’est pas faite prisonnière !
Elle regarda autour d’elle avec angoisse. Dans la grande salle à manger se trouvaient des gens de toute nationalité. Ces étrangers étudiaient avec curiosité la physionomie des Français présents, afin de voir de quel visage on peut recevoir la nouvelle de la plus honteuse défaite.
Sous ces regards, Marine se redressa et prit un air calme. Breuil rentrait, tenant un papier encore humide de l’imprimerie. C’était le supplément du Journal de Genève.
— C’est donc vrai ? demanda la jeune femme.
Il lui tendit la feuille d’un air navré ; elle la prit et la plia, puis, passant son bras sous celui de son mari, elle sortit la tête haute.
— Brave petite femme ! dit quelqu’un derrière elle.
Quand elle fut seule chez elle avec Louis et Pauline, elle lut deux fois de suite les détails très précis du désastre.
— C’est donc possible ? demanda-t-elle ; de semblables choses peuvent arriver ?
Pauline pleurait silencieusement. Cet effondrement de ce qui semblait tout un peuple la blessait au cœur comme la perte d’un parent. Breuil, accablé, s’était assis sur un canapé. Lui aussi sentait la honte.
— La guerre est finie, autant dire ! fit-il en se levant.
— Finie ? s’écria Marine, quand nous avons encore l’armée de Metz ! quand la France tout entière vit et souffre ! Dites, au contraire, qu’elle commence !
Breuil ne répondit rien. Il avait horreur des discussions oiseuses ; et puis il n’aimait pas non plus qu’une femme eût des avis sur ces questions-là. C’était à ses yeux une sorte d’infraction aux bienséances.
Pendant une heure on parla de la famille restée à Châteaudun, des Parisiens qui faisaient des préparatifs pour soutenir un siège ; Marc était officier dans une compagnie de la garde nationale et enseignait l’exercice à de moins expérimentés.
— Ce qui est navrant, dit Pauline, c’est de voir les routes autour de Paris. Les paysans s’en vont avec leur petit avoir dans de pauvres voitures, cela fait pitié ! Pendant deux jours que j’ai passés à attendre un télégramme de mon mari, je ne savais que faire de moi, je me suis promenée partout. Le second jour, Marc m’a emmenée à Gagny voir sa vieille tante. Tout est désert ! Dans les maisons de campagne, il n’y a plus que des domestiques. Les fleurs poussent en profusion, je n’en ai jamais vu de si éclatantes ; les branches des abricotiers et des pruniers cassent sous le poids des fruits ; l’herbe de regain est haute comme le genou… En venant ici, je me disais une fois de plus que la France est le plus aimable et le plus attrayant des pays, et tout cela pour subir une désolation pareille ! Se dire que les ennemis mangeront ces fruits et détruiront ces récoltes !
Pauline était harassée de fatigue et de chagrin. Elle s’obstinait à vouloir partir le lendemain dès la première heure, et sa sœur lui conseilla de gagner son lit. Lorsqu’elles furent seules, Marine hasarda une question :
— Que dit Marc de tout cela ?
— Il dit qu’il se fera tuer en cas de besoin, mais que nul n’a le droit de jouer inutilement sa vie. C’est un homme, celui-là, Marine ! Sa femme pourra être fière de lui !… Et ton mari, que dit-il des événements ?
Madame Breuil répondit sans lever les yeux :
— Mon mari en est très affligé. Mon père n’est pas mécontent de ne pas nous avoir vus revenir ?
— N…, non, fit Pauline après quelque hésitation. Il aurait mieux aimé avoir ses enfants autour de lui ; mais il est assez sage pour savoir que vous êtes plus en sûreté à l’étranger.
— L’étranger ! répéta Marine. Comme ce mot sonne tristement !
— Pourvu que je trouve mon mari là-bas ! dit Pauline. Pourvu qu’il ne me joue pas quelque tour ! Je n’aurai pas de repos que je n’aie mis la main sur lui. Jusque-là, je croirai toujours qu’il va m’échapper pour revenir chez nous !
Madame Breuil quitta sa sœur quand elle l’eut vue endormie et rentra dans sa chambre. La porte de celle de son mari était ouverte, mais il n’était pas là. Il se promenait sur le quai avec son cigare.
La jeune femme s’approcha de la fenêtre et regarda dehors.
La nuit était merveilleusement calme et étoilée ; l’eau du lac, toute noire, parsemée de paillettes dorées, tremblait doucement en s’approchant du pont.
Les musiciens, rendus un instant muets par l’annonce de la formidable nouvelle, avaient repris leur tintamarre, et de tous côtés on entendait leurs harpes et leurs violons aigrelets accompagner les voix qui chantaient Santa LuciaouGaribaldi.
Des groupes de promeneurs passaient, causant à haute voix.
— Cela va changer la carte de l’Europe, dit une voix.
Marine ensevelit son visage dans ses mains, qui se glaçaient. C’est ainsi que les étrangers parlaient de la France, comme d’une chose que l’on pouvait démembrer ! Mais n’avait-elle pas entendu parler ainsi jadis d’autres nations démembrées ?
Avait-elle ressenti de la pitié à la pensée qu’on prenait à celles-là leur chair et leur sang pour les assimiler au vainqueur, à l’ennemi d’hier, d’aujourd’hui, de demain, de toujours ?
— Non, l’avenir n’efface pas, se dit-elle ; le Holstein souffre autant qu’autrefois ; et nous, si nous devons subir l’amputation, est-ce nous ou les membres amputés qui ressentirons le plus cruel martyre ?
L’eau remuée lui envoyait une odeur fraîche légèrement fangeuse qui devait rester liée à jamais dans son esprit au souvenir de ce cruel moment.
Elle se représenta la France mutilée, les moissons saccagées, les femmes en deuil, le cœur des enfants enfiellé par la colère et la rancune ; elle pensa à l’armée prisonnière qui dormait dans son désastre sur le champ de bataille ; elle pensa avec un dégoût sans bornes au souverain vaincu qui n’avait pas su mourir…
En ce moment, une nouvelle troupe ambulante s’installait sous sa croisée et commençait une chanson napolitaine. On riait sur le quai, on chantait ; il y avait des gens qui s’amusaient pendant qu’elle se sentait descendre dans un abîme de désolation.
— Ô mon pays ! pensa-t-elle en serrant ses mains sur ses tempes qui battaient.
Elle resta longtemps ainsi, seule et se repaissant de sa douleur. Puis, peu à peu, car l’espérance est intarissable au cœur de la jeunesse, comme du fond d’un précipice elle vit surgir lentement l’image de la France, qui pressait ses mains sur son flanc sanglant.
Elle saignait, mais elle montait toujours, quoique blessée, et lui disait :
— Je suis immortelle.
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