Chapitre 7
M. et Mme Breuil revenaient de la gare. Le train qui emportait Pauline filait déjà rapidement le long de la rive du Léman, pendant qu’ils descendaient sans se presser la rue du Mont-Blanc. Les boutiques s’ouvraient, malgré l’heure matinale, et les marchands préparaient leurs plus beaux étalages. C’est que, grâce à la guerre qui fermait dorénavant les chemins de France, Genève était la grande Babel où durant les vingt-quatre heures du jour se parlaient toutes les langues et se manigançaient toutes les affaires.
— Elle a un courage endiablé, notre Pauline ! fit Louis en ralentissant le pas pour s’arrêter devant un marchand de photographies qui exposait aux regards des promeneurs une collection innombrable de vues de la Suisse.
Marine ne répondit pas. Le sourire que lui avait adressé sa sœur au moment où le train se mettait en marche troublait sa vue et amenait des larmes dans ses yeux.
— Au fond, elle aurait pu se dispenser de ce voyage, continua Louis ; encore quelques jours de patience, nécessaires pour les pourparlers, et la paix sera conclue.
— La paix ! quelle paix ? fit Marine en s’arrêtant court, d’un mouvement si brusque que son bras se trouva dégagé de celui de Breuil.
— La paix avec l’Allemagne ! fit celui-ci extrêmement étonné.
— Lorsque nous avons cent mille hommes sous Metz ? Vous n’y songez pas !
— Cent mille hommes qui vont être bloqués et réduits à l’immobilité, reprit le jeune homme avec une certaine irritation. Aussi bien, chère Marine, laissons cela. Il est inutile de parler de ces choses auxquelles vous et moi ne pouvons rien.
Il reprit doucement le bras de sa femme, qu’il passa sous le sien, et ils regagnèrent l’hôtel.
C’était un grand capharnaüm où toutes les nationalités se trouvaient mélangées. À l’heure du déjeuner, Marine vit entrer avec quelque surprise l’Autrichien qui lui avait paru porter si simplement le sort des armes à Lucerne. Il la reconnut aussi et la salua avec déférence. La jeune femme en éprouva quelque plaisir ; il lui semblait qu’à présent elle causerait plus à l’aise avec cet autre vaincu. Après le repas, il se rapprocha d’elle assez pour qu’elle pût lui parler si elle en éprouvait le désir. L’occasion s’en présenta bientôt, et, dès les premiers mots, ils s’aperçurent que ni l’un ni l’autre n’avait oublié leur dernière rencontre.
— Vous étiez à Sadowa, monsieur ? demanda Marine, poussée par un irrésistible instinct.
— Oui, madame. J’y ai perdu mon frère plus jeune et l’aîné de mes fils.
Elle baissa les yeux. Ceci dépassait ce qu’elle avait compris de la guerre jusqu’alors. Les hommes de sa famille à elle au moins n’étaient pas victimes de la défaite française. Le vieil Autrichien lut sur ce visage pensif les impressions que la jeune femme faisait.
— Les vôtres se sont bien battus, madame, dit-il à demi-voix. Mais que peut le courage contre le nombre ? Dans vingt jours, Paris sera assiégé, Bazaine aura rendu les armes, et vous aurez perdu vos provinces des bords du Rhin.
— Le croyez-vous ?
— Que peut faire la France sans armées ?
Marine garda un instant le silence, les sourcils froncés, tout son visage tendu par une puissante réflexion intérieure.
— Je ne sais pas, dit-elle ensuite ; mais il me semble que si je voyais avancer l’ennemi, je ne le laisserais passer que sur mon corps…
Le vieux militaire s’inclina.
— Beaucoup de Français pensent comme vous, madame, dit-il ; aussi la guerre sera sanglante.
Marine détourna la tête et ne répondit pas.
Deux jours après, on apprit à Genève que la république était proclamée à Paris et ensuite dans toutes les grandes villes de France.
— Ah ! fit Breuil avec un soupir de soulagement, nous allons enfin sortir de ce pétrin. L’empereur d’Allemagne a déclaré dans ses proclamations qu’il ne faisait pas la guerre aux Français, mais à leur gouvernement. Une fois le gouvernement tombé, il n’a plus de raisons de nous en vouloir ; nous allons recevoir des propositions de paix.
— N’y comptez pas ! fit l’Autrichien, qui était devenu le compagnon ordinaire de leurs heures d’ennui.
— Mais la parole d’un souverain…
Le vieil officier ne répondit que par un sourire. Sans être très versé dans la diplomatie, il savait ce que vaut la parole des princes.
— Quand Bazaine se sera rendu, peut-être, fit-il ensuite.
— Qu’il se rende, alors ! s’écria Breuil avec humeur.
Marine réprima un mouvement rapide et regarda son mari avec des yeux dilatés par la colère et l’effroi. Son beau visage était devenu couleur de cendre, et ses yeux clairs paraissaient noirs.
— Louis, dit-elle à voix basse.
Il la regarda et fut effrayé de sa pâleur.
— Vous souffrez, chère Marine ? dit-il en se précipitant vers elle.
Elle l’arrêta d’un geste.
— Ce n’est rien, dit-elle ; n’y prenez pas garde.
Par un violent effort, elle rappela la vie sur ses traits et le mouvement à ses membres ; mais elle évita les yeux de son mari, et, comme il lui prenait la main, elle la retira avec quelque vivacité ; puis aussitôt elle la lui rendit avec un sourire navré, dont il ne comprit pas l’expression. Bien longtemps après, il se rappela ce sourire énigmatique et se rendit compte alors de ce qu’elle avait éprouvé à cette minute douloureuse.
Les jours passèrent. Paris était investi ; une lettre de Marc Dangier leur avait annoncé qu’on résisterait jusqu’à la dernière bouchée de pain. L’invraisemblance d’un siège ne trouvait plus d’incrédules. Une grande torpeur semblait gagner le monde ; l’Europe regardait et laissait faire. Ne l’avions-nous pas assez bravée, assez narguée de fois, avec les fanfaronnades impériales ? Elle voulait voir maintenant comment nous allions nous tirer de là, et patiemment elle attendait. Tant que le monstre qui lui causait depuis quatre ans de vagues inquiétudes dévorerait cette proie, l’Europe n’avait rien à craindre, et il ne lui déplaisait peut-être pas de voir comment un peuple vainqueur s’y prend pour ronger son ennemi jusqu’au dernier os.
Lorsque Paris bloqué fut muet, un silence étrange sembla régner sur le monde, comme celui qui se fait quand une horloge au tic tac familier cesse de marcher. Plus de journaux, plus de nouvelles… Le mécanisme infiniment habile et compliqué de cette grande machine était-il arrêté ou bien allait-il toujours, séparé seulement du reste des humains comme par une cloche à plongeur ? Quelques journaux qui passaient ainsi que des oiseaux au-dessus des lignes ennemies apprirent à l’univers étonné que Paris vivait, que même il ne s’ennuyait pas, qu’il se suffisait à lui-même, et qu’il avait l’intention de continuer ainsi jusqu’à ce qu’il fît sa trouée, ou que l’on vint à son secours.
Un soupir de soulagement s’échappa alors de bien des poitrines. Brave Paris ! C’était très bien de sa part. Mais aussi, il devenait moins intéressant. Cependant on n’est pas parfait : cette forfanterie ridicule répondait bien au goût de spectacles des Parisiens ! Éternels histrions, ils montaient sur les tréteaux de l’histoire afin de se donner le luxe inouï de jouer les héros.
Marine entendit cela et beaucoup d’autres choses du même genre. De temps en temps Breuil prenait feu, se querellait avec quelque étranger et, après avoir dépensé toute son énergie en paroles, revenait s’asseoir dans le coin du canapé en grommelant contre ces gens désagréables et mal élevés qui ne comprennent point les égards dus aux vaincus ; à vrai dire, il ne savait pas d’ailleurs pourquoi il se querellait avec eux, d’autant mieux, ajoutait-il, que dans ce qu’ils disaient il y avait du vrai…
Breuil se taisait bientôt, gêné par le silence de sa femme, qui brodait en face de lui pendant les heures interminables de la soirée.
Paris organisait ses milices. Au milieu de la désolation générale, Strasbourg avait capitulé. Les armées allemandes s’étendaient sur la surface du pays comme une tache d’huile qui gagne de proche en proche. Penchée sur la carte, Marine interrogeait fiévreusement les journaux et suivait avec une rage muette les progrès de l’ennemi au cœur de cette patrie, de jour en jour plus chère. Tout à coup une nouvelle arriva, invraisemblable, stupéfiante ! Pendant la nuit, M. Gambetta avait quitté Paris en ballon. Malgré les vents contraires, malgré quelques coups de feu, il avait franchi les lignes prussiennes, et, par un bonheur incroyable, tombé près d’Amiens, en pays libre, il avait de là gagné Tours, d’où il allait organiser la Défense nationale.
Ce n’était pas possible ! Personne ne voulut croire.
Il fallut y croire cependant, lorsque les paroles et les actes de ce Français au cœur vaillant réveillèrent tout à coup dans les âmes que la violence de nos malheurs avait engourdies le sentiment de l’honneur et du devoir. Quand Marine apprit que les armées se réorganisaient, que les volontaires s’offraient de toutes parts, que personne n’essayait plus de se soustraire à la nécessité évidente de combattre ; quand elle lut les discours et proclamations, paroles brûlantes, faites pour exalter tous les courages et ranimer toutes les espérances, pour la première fois depuis Sedan elle sentit une émotion bienfaisante envahir son cœur meurtri, desséché dans son endurcissement factice, et, laissant tomber la feuille qui lui donnait cette joie, sans essayer de se contraindre, elle pleura.
Seule dans cette chambre d’hôtel où leur séjour prolongé n’était pas venu à bout de donner une apparence de bien-être et de foyer, elle ensevelit dans ses mains son visage couvert de larmes et revit dans ses yeux fermés la douce image du lieu natal. Jusqu’alors elle avait peur d’évoquer ses souvenirs. La pensée que le drapeau tricolore pouvait ne plus flotter là où ses yeux l’avaient toujours vu, l’idée que le jargon des hordes tudesques résonnait sous les toits où les enfants balbutiaient jadis la douce langue française, la vision des uniformes noirs répandus sur la carte de France comme le trop-plein d’un lugubre encrier, toutes ces préoccupations sans remède, sans espoir, avaient serré son cœur jusqu’à ce qu’elle ne pût même plus crier sous la souffrance. L’apparition au milieu des craintifs de l’homme énergique, infatigable, qui venait de braver tous les dangers, desserra l’étreinte trop prolongée qui torturait ce cœur de femme vaillante. Sa pensée s’envola vers Tours avec une bénédiction.
— Vous que je ne connais pas, vous dont j’avais à peine entendu le nom, vous qui venez sauver l’honneur du pays, dit-elle tout bas en tendant les bras vers l’horizon fermé par les montagnes, soyez béni à jamais par toute âme française pour ce que vous avez fait et pour ce que vous voulez faire !
La porte s’ouvrit derrière Marine, qui laissa retomber ses bras à son côté. C’était Breuil qui rentrait, un journal à la main. Elle se retourna et lui sourit doucement, avec une expression de tendre confiance. Louis ne vit pas ce sourire ; il était de mauvaise humeur et jeta la feuille sur la table.
— Vous avez lu les nouvelles ? dit-il. Comprend-on ce monsieur, tombé du ciel, qui s’en va organiser une résistance au moment où Paris, qui ne peut tenir longtemps, allait se rendre, et où nous aurions eu la paix ?
— De qui parlez-vous ? fit Marine, mal réveillée de son rêve et ne comprenant pas.
— De ce fou, ce Gambetta ! Ne s’est-il pas mis dans la tête d’organiser une armée de la Loire et de l’envoyer au secours de Paris ? Si ce n’est pas de la démence pure, je n’y connais plus rien. Comment ! Lorsque chacun avait reconnu que nous n’étions pas les plus forts, qu’il n’y avait rien à faire que de nous soumettre en tâchant d’obtenir les meilleures conditions possibles, voilà que l’on va exciter contre les Prussiens et les enrager contre nous ! Comme si un petit avocat entendait quelque chose à la guerre ! Mais j’espère que ce monsieur sera seul de son avis, et qu’il ne trouvera ni un général ni un soldat pour l’aider dans ses turlutaines !
Marine écoutait stupéfaite. Jamais son mari ne s’était expliqué d’une façon si catégorique, et elle avait peur de comprendre trop bien.
— Vous n’êtes pas pour la résistance ? lui demanda-t-elle faiblement, car elle se sentait défaillir.
— Parbleu non ! s’écria Breuil avec une mauvaise humeur d’autant plus violente qu’il sentait bien au fond de lui-même qu’elle attendait de lui un tout autre discours. Je suis pour la paix, moi, et pour qu’on rentre chez soi, et pour qu’on nous laisse tranquilles, et…
Marine s’assit sur une chaise afin de ne pas tomber. Ce mouvement tira Louis de l’état d’exaspération bizarre où il se trouvait.
— Vous êtes souffrante, ma chère ? dit-il en s’empressant autour de sa femme.
Celle-ci hésita un instant ; les paroles qu’elle allait prononcer seraient graves et feraient époque dans leur vie, elle le sentait. Fallait-il se taire encore ou bien laisser aller son âme où le devoir l’entraînait ? Elle se décida rapidement.
— Je souffre, dit-elle, mais c’est moralement surtout. Vous venez de me faire beaucoup de peine, mon ami.
— Moi ? s’écria Breuil avec une surprise qu’il sentait mal jouée.
— Oui, vous venez d’attaquer violemment le seul homme peut-être qui dans tous nos revers n’ait jamais douté une minute de la vitalité, du courage, de l’héroïsme de la France ! En le blâmant, Louis, c’est moi que vous blâmez, c’est mon père, mon frère, des milliers d’autres qui ont peut-être hésité d’abord, mais qui sont prêts à combattre, quand ce ne serait que pour l’honneur ! Vous n’êtes pas de ceux-là, Louis ; vous ne comprenez pas ces choses, elles ne vous intéressent pas ; et pourtant, ô mon mari, combien je serais heureuse si elles vous intéressaient !
Elle attachait sur lui ses yeux pleins de prière, de courage et de pitié. Il la regardait bouleversé, presque indigné, ne s’expliquant pas ce langage qu’il était tenté de considérer comme un accès de délire.
— Vous ne me comprenez pas, reprit-elle avec douleur, et pourtant, Louis, nos existences sont unies pour toujours, et nous partagerons le même sort… Ne pouvez-vous, mon cher mari, essayer de vous rendre compte de ce que j’éprouve, vous dire que, si nous cédions sans résistance, nous serions un peuple lâche, fait pour porter le joug de toutes les servitudes ?
— Mais nous avons résisté ! fit naïvement Breuil ; ce n’est pas notre faute si nous avons été battus.
— Nous n’avons pas assez résisté, nous n’avons pas le droit de céder, Louis. L’étranger nous regarde, vous le savez bien ! Il est ici, autour de nous, l’étranger ; vous l’entendez parler de nous avec commisération. Pauvre nation française ! dit-il ; c’était un peuple si charmant, qui ne demandait qu’à s’amuser et à amuser les autres ! Pourquoi lui chercher noise ? Qu’on lui accorde la paix, et qu’il recommence à vivre de cette vie adorable que nous partageons avec tant de plaisir ! Voilà ce qu’ils disent chaque jour autour de nous. Voulez-vous donc que les Français restent dans l’histoire comme les amuseurs du monde ?
Breuil resta perplexe. Tout ceci l’ennuyait fort ; il avait horreur des scènes, au moins autant que des femmes qui parlent politique. Si ces deux désagréments se trouvaient réunis chez Marine, qu’adviendrait-il de sa félicité conjugale ?
— Calmez-vous, ma chère enfant, dit-il en répondant au regard suppliant de la jeune femme par un langage mêlé de douceur et de fermeté ; vous êtes un peu nerveuse, cela se comprend et vous excuse ; je vous engage seulement à ne plus lire les journaux aussi assidûment que vous le faites ; ces lectures vous exaltent et ne peuvent vous faire que du mal.
Pendant un instant, madame Breuil se demanda s’il fallait prendre son manteau et s’en aller pour toujours, ou bien se jeter par la fenêtre, ou bien souffleter son mari, ou bien…
Elle resta immobile, les yeux baissés, et toute la grande colère qui pendant une seconde lui avait fait voir rouge lui retomba sur le cœur en un flot de larmes.
— Pauvre, pauvre Louis ! se dit-elle. Il ne sait pas ! Il n’a jamais su, ne saura jamais ! Ce n’est pas sa faute.
Elle étouffait. Ses yeux restèrent secs et ses lèvres muettes. Breuil, debout devant elle, avait gardé l’air grave d’un mari qui vient de remplir le pénible devoir d’admonester sa jeune épouse. Elle fit un léger mouvement ; il se précipita vers la table et remplit un verre d’eau qu’il lui présenta. Elle l’écarta doucement du geste.
— Je n’ai pas soif, dit-elle, je vous remercie, et je ne suis pas nerveuse. Il y a un malentendu entre nous, que le temps seul éclaircira. Je ne vous parlerai plus de ces choses, mon ami. Vous voudrez bien me laisser lire les journaux comme par le passé, sans me faire d’objections, et, quand nous serons rentrés en France… (ici sa voix s’altéra légèrement malgré ses efforts), j’espère que nous arriverons à nous entendre parfaitement.
Sans pouvoir s’expliquer comment, Breuil se sentait congédié. Il reprit la malencontreuse feuille de papier noirci et descendit au billard, où rageusement, mécontent de lui-même, il dévora tout ce qu’il put trouver d’imprimé, jusqu’aux annonces des murs.
Lorsque, le soir, après l’ennui et le désœuvrement de la mortelle et interminable journée, Louis se retrouva seul avec sa femme, il éprouva une sorte de vague remords. Certes, il n’avait pas outrepassé ses droits, il n’avait fait que de remplir un devoir ; mais il aimait Marine, et, quand on aime, on craint de blesser ou seulement de déplaire. Ses yeux pleins de tendresse timide se portèrent sur la jeune femme, assise en face de lui.
Lasse et triste, elle avait rejeté sa tête en arrière : la lumière de la lampe éclairait le teint mat et les yeux fermés, creusés depuis deux mois par un chagrin nouveau et impersonnel. Le jeune visage avait conservé toute sa fraîcheur, toute sa jeunesse ; mais il semblait maintenant modelé dans un marbre incorruptible. La douleur avait passé sur ce front de vingt ans et l’avait marqué de son sceau indélébile.
— Marine, dit Louis, en venant s’agenouiller près d’elle.
Elle tressaillit, comme si elle s’éveillait en sursaut, et le regarda avec surprise.
— Marine ! reprit-il, je t’ai fait de la peine tantôt ; dans le fond, j’avais raison, mais je crains de t’avoir froissée… C’était sans le savoir… Tu sais que je t’aime, n’est-ce pas ? que je t’aime plus que ma vie, plus que tout… Tu n’es pas fâchée, dis ? tu m’aimes toujours ?
Vaincue cette fois, prise au cœur par une pitié cent fois plus douloureuse que la colère, Marine laissa tomber ses bras sur les épaules de son mari et, lui dérobant son visage ruisselant de larmes :
— Si je t’aime ? Oh ! mon pauvre Louis, je t’aime, oui, je t’aime !
Et pendant que, tout heureux, il s’asseyait près d’elle, couvrant de baisers ses mains et son visage, elle sentit quelque chose agoniser et mourir dans son âme. C’était ce respect qui est l’essence même de l’amour, et qui, une fois ôté, laisse derrière lui seulement la tendre compassion qu’on a pour les êtres faibles.
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