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Tandis que les Châlonnais travaillaient consciencieusement à faire mentir le vieux proverbe « il n’est pas de belle prison », dame justice se donnait mille peines pour leur prouver qu’ils plaçaient mal la bienfaisance, et que leur respect se trompait d’adresse. Le ministre lui-même s’était mis de la partie ; grâce à ce renfort puissant, la machine judiciaire, si longtemps arrêtée, démarra.
Ce fut le 21 brumaire an VII, qu’une dépêche de Paris, en style laconique, fit soupçonner quelque progrès dans les recherches. Le ministre demandait des détails précis sur l’âge de l’enfant, sur l’époque de son arrestation, sur ses compagnons de voyage, et, sans rien ajouter de plus, paraissait se charger personnellement du reste. Quelques semaines passèrent ; puis tout à coup, ce fut un déluge de lettres officielles ou privées, de renseignements, d’actes authentiques, qui firent tomber comme un château de cartes la fragile royauté du prévenu : il n’était ni Longueville ni Dauphin, mais simplement fils, – fils légitime, – d’un petit tailleur, natif de Saint-Lô, et possesseur d’un nom très-prosaïque ; le hasard malin avait voulu qu’il s’appelât Jean-Marie Hervagault. Lorsque la vérité fut ainsi manifeste, le prisonnier l’accepta de bonne grâce, et en homme qui, sachant son métier, évite les protestations superflues. Soumis à un nouvel interrogatoire, il avoua immédiatement. Mais les juges sont horriblement curieux ; ceux de Châlons voulurent tout savoir : ils surent tout.
L’histoire de ce bambin était déjà une odyssée. À quatorze ans, il s’était trouvé pris de la passion des voyages ; le travail, la petite boutique, la vie monotone l’ennuyaient ; et il se sentait un goût irrésistible pour l’imprévu, pour les lointaines pérégrinations, et l’indépendance vagabonde. Donc, un beau matin, il avait délogé sans tambour ni trompette, et s’était mis à courir le monde, n’ayant sou vaillant dans sa poche. Mais sa mine éveillée valait mieux qu’une bourse garnie : l’argent qu’on a s’épuise vite ; celui des autres est un intarissable Pactole pour ceux qui savent s’en servir. Je ne sais quelle idée, suggérée peut-être par des questions bienveillantes, ou inspirée par le souvenir des princes errants qui peuplent les contes, lui vint fort à propos dans l’esprit ; à ceux qu’intéressaient son jeune âge et sa jolie figure, il répondait que « les événements avaient rendu sa famille malheureuse ». Tous le croyaient sur parole, l’accueillaient, l’entouraient de soins. La police ne lui laissa pas le loisir d’achever ainsi son tour de France ; il fut arrêté à Cherbourg et rendu aussitôt à son père.
Les véritables vocations sont irrésistibles. Après quelques jours de pénitence et de pain sec dans la maison paternelle, l’ oiseau sauvage trouva moyen de s’envoler encore. Instruit par l’expérience, plus sûr de soi, et averti des avantages pratiques d’un grand nom, il se décerna résolument un double titre de noblesse : pour les uns, il était le fils du prince de Monaco, pour les autres le fils du duc d’Ursel. Cette dernière généalogie avait d’ailleurs ses préférences, et il en exposait volontiers tout le détail : le duc son père avait épousé en France la fille du roi de Portugal après un enlèvement ; né de cet amour, lui-même était parent de plusieurs souverains ; le comte d’Artois avait été son parrain et Marie-Antoinette sa marraine ; il revenait d’Angleterre, où il avait porté de l’argent à son père émigré. Il va sans dire que nul ne révoquait en doute l’exactitude de ce récit. Et comme, en temps de République, un pareil état civil pouvait avoir des désagréments, il se plaisait dès lors à revêtir des habits féminins. Sous ce costume équivoque il paraissait plus charmant, et sa grâce ambiguë ne trouva de cœur insensible que celui du juge de paix de Hottot : arrêté encore (26 ventôse an V), et conduit à la prison de Bayeux, il fut retenu quatre mois (jusqu’au 29 messidor), et finalement renvoyé à sa roturière famille.
Il paraît que le tailleur lui adressa cette fois une verte semonce ; c’était un bon patriote, muni des meilleurs certificats, nullement suspect d’aristocratie, et qui ne s’accommodait point du tout d’avoir un petit prince, vrai ou faux, au nombre de ses enfants. Il s’empressa de demander à Jean-Marie s’il n’avait pas joint l’incivisme au mensonge, et si, habitué à ces grandeurs factices, « il n’avait pas servi des hommes ennemis du gouvernement républicain ». Le bonhomme répondit, les larmes aux yeux, « qu’il n’avait jamais eu qu’un dessein, celui de se promener ; qu’à la vérité les ci-devant nobles lui donnaient tout ce qu’il voulait ; mais qu’il se moquait d’eux, et ne servirait jamais leur parti ». Précieuse assurance, qui dût adoucir la colère et les chagrins paternels !
Un titre, pris à tort ou à droit, bien ou mal porté, exerce sur le caractère une irrésistible influence. Jean-Marie avait été pour plusieurs duc et prince ; en somme, toute la noblesse n’est-elle point affaire d’opinion ? Il lui déplut bientôt de passer ses journées au milieu de six ou sept petits frères barbouillés, et d’apprendre vulgairement à manier l’aiguille ; par intuition, il comprit que la fidèle Bretagne le recevrait à bras ouverts, et, le 26 germinal an VI, décampa pour la troisième fois. Lorsque la voiture de Laval l’amena dans Alençon, il était en fort médiocre équipage : petite veste de drap bleu râpée, pantalon à la hongroise, bonnet de police sur la tête. Et pourtant, le soir même, il trouvait dans un village voisin, aux Joncherets, bon souper, bon gîte et le reste. Mademoiselle Lacombe, âgée, pieuse, et riche, pouvait-elle faire moins pour le fils de la princesse de Matignon-Montmorency ? Trois jours après, le pauvre enfant lui avait raconté ses malheurs avec de si gentils sourires suppliants, qu’il était habillé à la dernière mode : souliers fins, bas de soie, carmagnole de nankin ; et l’argent sonnait dans ses poches, ce qui inspire toujours la confiance et le respect.
Une pareille métamorphose avait émerveillé les paysans d’alentour ; et, comme la grande jeunesse du héros inconnu, non moins que le caractère respectable de la demoiselle, excluait l’hypothèse d’une fantaisie suspecte, force fut d’imaginer toutes sortes de mystères. Avec un tact au-dessus de son âge, Jean-Marie sut se taire à propos, agir à propos ; au lieu d’étaler ses prétentions, il ne dit rien à personne, et, en conséquence, fut cru de tout le monde ; son autorité s’établit très-solidement sur l’ignorance des autres ; et il eut l’adresse de la maintenir par des façons un peu fières et tout à fait appropriées à sa situation nouvelle. Une ou deux semaines lui suffirent pour disposer si bien les esprits que partout il put parler en maître et se faire obéir. Avait-il envie de faire une promenade à cheval ? Il entrait dans la première ferme venue, et donnait ordre qu’on lui sellât une monture ; la meilleure bête de l’écurie était pour lui, et, en gentilhomme, il jetait au domestique un louis de pourboire. « Cela donnait à penser qu’il était d’un rang élevé. »
Le jeune Montmorency avait décrit très-exactement à la demoiselle Lacombe l’étendue de ses terres et la magnificence de son château ; mais, au lieu de loger ce beau domaine par-delà les Pyrénées, où il eût été vraiment à sa place, il avait commis l’imprudence de le rapprocher des environ de Dreux. Après trois mois d’hospitalité très-généreuse, la demoiselle eut la malencontreuse idée de ramener son hôte à ses parents. À cette proposition, l’enfant prit sans sourciller son parti, et résolut de pousser l’aventure jusqu’au bout. On monta donc dans une bonne voiture capitonnée, et on courut la poste vers Dreux. Mais là, Jean-Marie eut le regret d’avouer qu’il ne retrouvait ni parents, ni terres, ni château. Moment pénible pour tous deux ! La demoiselle perdait d’un mot bien des illusions, et le prince bien des réalités. La bonne fille pensa d’ailleurs qu’il serait cruel et ridicule de se venger d’une charité maladroite ; et l’on se sépara à l’amiable, sans dénonciations, plaintes ni menaces : elle reprit tristement le chemin des Joncherets, il repartit gaiement pour de nouvelles aventures. C’est quelques jours après qu’il s’était fait prendre à Mairy-sur-Marne et incarcérer à Châlons.
La police est si essentiellement sceptique et douteuse, qu’elle se défie de ses propres découvertes. Aussitôt qu’il fut clair comme le jour que l’inconnu était fils d’un petit tailleur, le ministre s’empressa d’imaginer qu’il pouvait bien en effet être tout autre chose, et que cette tardive reconnaissance cachait un adroit subterfuge pour sauver une tête précieuse. Le tribunal reçut donc du gouvernement des instructions ainsi conçues :
« … Les réclamations d’Hervagault n’offrent point une garantie suffisante pour considérer le détenu comme fils de celui-ci. Avant de procéder ultérieurement contre ce jeune homme, il est nécessaire de l’obliger à prouver sa résidence constante sur le sol de la République, et que son père prétendu justifie dans la meilleure forme, tant par pièces que par témoins, que l’individu qu’il réclame est son fils… Vous ferez donc examiner avec une attention particulière la prévention d’émigration qui s’élève contre le jeune détenu.
« Vous voudrez bien, citoyen, me faire part du résultat de ces nouvelles mesures, et veiller à ce que le prisonnier soit sévèrement surveillé… »
Cet excès de prudence retarda le jugement de deux grands mois, et valut à Jean-Marie un long voyage aux frais de l’État. Il parut indispensable de renvoyer l’enfant jusqu’à Saint-Lô, de brigade en brigade, sous bonne escorte ; et lorsque l’Administration Centrale eut rendu sur le chef d’émigration un arrêt négatif, on le réintégra dans les prisons de Châlons avec les mêmes cérémonies. Enfin, sur l’ordonnance du directeur du jury, il comparut devant le Tribunal correctionnel à l’audience publique du 7 pluviôse.
Étrange obstination de la foi ! L’accusé était convaincu d’avoir abusé de faux noms pour faire des dupes ; et personne ne consentit à se reconnaître dupé. On eût juré que les témoins s’étaient donné le mot pour contrecarrer la justice ; tous déclarèrent sous serment qu’ils ne portaient aucune plainte, qu’ils étaient fort satisfaits et recommenceraient au besoin. « Il est vrai, disait la concierge d’une voix attendrie, que le mémoire de mes avances monte à 2,400 francs ; je l’ai nourri, je l’ai habillé, je lui ai donné du linge ; mais je ne réclame rien, il ne m’a jamais trompée ; il est Hervagault, soit ; mais je conserve pour lui la même amitié. » Les fournisseurs, pour la première et sans doute aussi pour la dernière fois, refusaient le paiement de leurs notes, et se contentaient du louable plaisir d’avoir été charitables. Melchior, l’apothicaire, renonçait à ses 200 francs, parce que « ce jeune homme avait un bon caractère ». Hyacinthe, le tailleur, qui avait fait plusieurs habillements d’hiver et d’été, déclarait ne pas connaître son client, mais abandonnait sa créance. La dame Saignes, qui avait donné des meubles et des étoffes, ignorait même ce qui lui était dû. Le défenseur tira parti d’une situation si rare, en apostrophant le commissaire du pouvoir exécutif : « C’est un escroc, dites-vous ? Montrez ses dupes ! Vous cherchez, et ne trouvez que des amis. Prétendra-t-on que les bienfaiteurs n’avaient point le droit de prendre en pitié sa jeunesse ? Lui fera-t-on un crime d’avoir rencontré des âmes compatissantes ? »
Bref, après délibéré, le Tribunal, usant d’indulgence, condamna l’accusé « en un mois d’emprisonnement dans la maison de répression, dite Ostende », lui fit défense de récidiver sous plus fortes peines, et mit les dépens à son compte. Ces dépens étaient liquidés à six francs. Mais l’instruction avait coûté « des sommes énormes » à l’État.
La prison préventive avait duré onze mois et sept jours.
L’administration centrale fut vertement tancée par le ministre pour avoir ignoré, ou toléré, la façon dont Hervagault avait été traité pendant ce temps-là ; elle prit sa revanche en destituant Vallet de ses fonctions de concierge.