‹ Louis XVII en ChampagneChapitre 5 sur 11 · 5

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Le tribunal, dans les considérants de son jugement, avait constaté « que les opinions conçues sur Hervagault n’étaient pas encore entièrement détruites ». On s’en aperçut bien deux ans plus tard.

Sur la fin de thermidor an IX, la dame Saignes, marchande, l’une des bienfaitrices de l’enfant, entrevue déjà au cours de ce récit, fit ses préparatifs de départ. Aux profanes elle annonçait qu’elle se rendait dans le nord pour des achats de marchandises ; aux initiés elle avouait très-confidentiellement que son magasin était pour l’heure le dernier de ses soucis, qu’elle avait en Normandie des affaires autrement importantes, que son voyage intéressait plus qu’elle-même, plus que la ville, plus que le département ; puis, baissant la voix, elle risquait enfin le grand mot : « Je vais à Vire chercher le DAUPHIN ! »

Par les soins prévoyants de la gendarmerie, nous possédons un exact portrait de la dame Saignes ; beaucoup d’hommes célèbres n’ont pas eu comme elle le privilège de laisser leur image aux siècles futurs. Certes, le modèle est peu flatté, et les tons de la peinture ne rappellent en rien la touche délicate de Boucher et de Watteau ; mais on songera qu’un maréchal des logis tenait la palette ; et d’ailleurs, en cette circonstance, l’artiste convenait assez bien au sujet.

Pierrette Julien, femme Saignes.
Âgée de 48 ans.
Taille : 1 mètre 636 millimètres.
Cheveux roux.
Visage rond et plein.
Yeux gris et petits.
Nez large.
Légèrement tachée de petite vérole.
Très-forte corpulée.

Ainsi bâtie, cette grosse personne avait profité de la loi sur le divorce pour se séparer de son époux, qui vraisemblablement s’était résigné sans trop de peine à ce malheur. Pas n’est besoin d’être grand physionomiste pour discerner sous cette figure quasi-virile un caractère obstiné, acariâtre et difficile au montoir. Telle de ces viragos à la rouge chevelure, par une passion entêtée et chicanière, peut accrocher et retenir un amant ; mais un mari, c’est autre chose, et la tranquillité du foyer conjugal ne s’accommode point de ces mégères domestiques. Quand les femmes de cette espèce arrivent à l’âge du retour, quelques-unes se font dévotes, et c’est tant pis pour le curé de leur paroisse ; le plus grand nombre se lance à corps perdu dans le commérage, la coterie et l’intrigue, et c’est tant pis pour les voisins.

La dame Saignes, dont le tempérament n’était rien moins qu’élégiaque et mystique, avait adopté le second parti : pour user cette vie surabondante, pour jeter au-dehors cette exubérance de sève, il lui fallait sans cesse parler, remuer, agir. L’arrivée d’Hervagault dans la prison de Châlons fut pour elle une bénédiction : que de cancans, que de secrètes démarches, quelles journées affairées ! Connaître, fréquenter, protéger l’héritier présomptif de la couronne de France ! Elle s’était éprise de cet enfant ; lorsqu’il fut condamné, elle ne crut point les juges ; lorsqu’il fut emprisonné, elle fit pour lui de la propagande ; lorsqu’il fut éloigné, elle lui écrivit et lui envoya de l’argent.

Jean-Marie dut apprécier d’autant mieux ces consolations littéraires et monnayées, que, depuis sa sortie de la maison d’Ostende, il avait eu de nouveaux malheurs. En lui rendant la liberté, la police l’avait muni d’un bon passeport pour Saint-Lô. Mais, avec cette pièce dûment signée et timbrée, il s’était empressé de suivre un autre chemin, et on l’avait repris à Vire. Fatigué cette fois d’un vagabondage si incorrigible, le tribunal du lieu lui avait infligé deux années d’emprisonnement. Ces deux années prenaient fin le 23 thermidor an IX, et la dame Saignes se proposait de le recevoir pieusement des mains du guichetier, le jour de son élargissement.

Les Champenois avaient trop bien justifié leur antique réputation pendant le premier séjour du Dauphin, pour qu’on leur refusât l’honneur de l’héberger encore une fois. Après une semaine d’absence, la marchande écrivit de Paris à sa fille de boutique qu’elle arriverait le surlendemain « avec ce qu’elle désirait », qu’il fallait prendre le plus grand soin pour écarter en ce moment tous les étrangers, et qu’on eût à préparer un bon souper. Au jour dit, vers neuf heures du soir, une voiture bien close déposa devant la porte deux voyageurs. Le citoyen F., un des fidèles, s’avança avec empressement pour les aider à descendre. « Eh bien, chuchota la dame Saignes, je vous l’avais bien dit, que c’était… ! Le voilà ! » Tous entrèrent, et la porte se referma à double tour.

Hervagault s’installa dans une chambre reculée, dont l’accès fut rigoureusement interdit au commun des visiteurs. Quant aux affidés, on ne les introduisait qu’avec mille précautions, comme dans un sanctuaire ; pour le voir, il fallait d’abord parler à la maîtresse de la maison, qui, d’ailleurs, ne le quittait presque pas ; une dame E., vieille amie, fut impitoyablement évincée : sans doute elle avait montré peu de dispositions à l’enthousiasme. Les domestiques, qui n’étaient pas au courant et n’y comprenaient rien, avaient ordre de le traiter avec les plus humbles égards. Un ignorant, qui eût observé les allures étranges de tous ces gens-là, n’aurait pu s’empêcher de croire à quelque sombre conspiration.

Et pourtant, en dépit d’une hospitalité si respectueuse, cette vie n’était pour le Dauphin retrouvé qu’une détention d’un autre genre, plus ennuyeuse peut-être que celle dont l’avait naguère gratifié le gouvernement. Il ne pouvait sans danger se risquer hors de l’appartement : tant de personnes l’avaient vu jadis, qu’on le reconnaîtrait à coup sûr. Or, il y avait des raisons de soupçonner que la police, ayant eu vent de son retour, ne manquerait pas de lui mettre la main au collet. Il fut donc décidé que Jean-Marie transporterait sa royauté compromise en lieu plus sain ; et Vitry, où il n’avait jamais paru, sembla très-convenable pour une Restauration au petit pied : la bonne volonté, la confiance naïve, le royalisme crédule ne faisaient point défaut dans la bonne ville de François Ier.

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