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Dans le bailliage de Vitry, la révolution avait commencé par des signes insolites d’union, de concorde, d’apaisement : la vieille et incorrigible turbulence de cette population inquiète s’était tout à coup calmée ; ni les assemblées primaires, ni les assemblées générales n’avaient donné lieu à d’âpres disputes, moins encore à des troubles dans la rue ; il semblait qu’à l’approche d’une grande tempête chacun voulût se donner la rare jouissance de quelques mois de repos. Néanmoins les cahiers des communes exprimaient en termes assez vifs les besoins de la société et l’urgence des grands remèdes : presque tous réclamaient la suppression des privilèges et la vente des biens ecclésiastiques au profit de l’État ; mais la noblesse reconnaissait de fort bonne grâce que ses privilèges étaient devenus abusifs ; et, si le clergé tenait à ses biens, au moins avouait-il franchement que tout n’était pas pour le mieux dans le meilleur des mondes, et que de bonnes réformes auraient sa pleine approbation. L’abondance relative des grains à Vitry, en un temps de disette générale, entretenait peut-être et favorisait ces sentiments pacifiques : on n’était point trop disposé à crier misère, lorsqu’on voyait autour de soi des villes à demi-mourantes de faim. Troyes, Saint-Dizier, Châlons, Épernay, réduites à la dernière extrémité, imploraient chaque jour, par l’intermédiaire des intendants et des ministres, un secours de subsistances qu’on leur vendait assez chèrement.
Cet esprit de conciliation fut fortifié tout d’abord par quelques actes que l’opinion publique accueillit avec un réel enthousiasme. L’évêque de Châlons écrivit pour déclarer qu’au nom de son diocèse il renonçait aux privilèges temporels. La noblesse révoqua le mandat impératif qu’elle avait donné à ses représentants. Ce fut alors un échange de félicitations, dont les termes courtois paraissaient annoncer l’avènement prochain de la réconciliation universelle et de la paix indéfinie. On se remerciait de part et d’autre « d’avoir donné au Roi une preuve d’amour, à la nation un témoignage de patriotisme, aux députés une marque distinguée de confiance ». Lorsqu’éclatèrent les troubles du 14 juillet, le rétablissement de l’ordre fut annoncé en même temps que l’émeute : on sut que, dès le 17, le roi avait pu rentrer à Paris, et que partout il avait été reçu avec des cris de joie. Le maire, « pour rendre publique une nouvelle qui comblait le vœu des Français », fit tirer sur la place les douze boîtes de la ville, et le soir (20 juillet) le conseil, précédé de ses valets et de ses sergents, escorté par les compagnies de l’Arquebuse et de la Milice bourgeoise, se rendit solennellement à Notre-Dame pour y entendre un Te Deum que chanta le Chapitre.
Un peu plus tard, la passion patriotique avait gagné jusqu’aux adolescents, jusqu’aux enfants. En mai 1790, ces jeunes échappés de l’atelier, du collège ou de l’école se rassemblaient en pelotons dans les rues, et paradaient le fusil au bras. La municipalité loua une vocation militaire aussi précoce ; mais elle ne put s’empêcher d’observer qu’en ces mains inexpérimentées les armes de guerre étaient dangereuses. Les exercices ne furent donc plus permis que sous la surveillance d’un chef, et, dans l’intérêt des études, on restreignit les promenades militaires aux après-midi des jours de congé.
Il faut ajouter que les hommes faits avaient une bonne volonté plus rassise et moins prodigue : le registre ouvert pour la contribution volontaire ne se couvrait pas très-vite d’inscriptions. On essaya de stimuler ce dévouement un peu paresseux en envoyant à domicile un sergent de ville revêtu de ses insignes, qui distribuait de maison en maison un avis mémoratif des besoins de la patrie.
Au mois de mars 1792, quelques nuages parurent dans ce ciel bleu. Cent cinquante citoyens, au nombre desquels on remarque Battellier, demandèrent et obtinrent l’autorisation de former un club, sous le nom de Société des Amis de la Constitution. Ce club ne parut pas d’ailleurs bien inquiétant : son premier acte fut de faire célébrer un service religieux « pour le repos de l’âme de Mirabeau » ; toute la municipalité assistait à la cérémonie, qui sans doute ne manqua pas de splendeur ; car, depuis peu, l’on avait obtenu de l’administration départementale que Vitry fût desservi par huit vicaires, au lieu de quatre qu’il comptait auparavant. – Il est vrai qu’on planta bientôt sur la place deux arbres de la liberté « en forme de pyramide », et que cette verdure inoffensive fut couronnée du symbolique bonnet rouge ; mais ni ce bonnet, ni sa couleur n’éveillaient de tragiques souvenirs. La redoutable date de 1793 s’était présentée ici avec des sourires et de douces paroles : au mois de janvier, lorsque, pour obéir à la loi, on avait fermé la maison des sœurs grises de Saint-Lazare, le maire avait été expressément chargé par son conseil « de leur témoigner toute sa satisfaction pour les bons services qu’elles avaient rendus aux pauvres, et de les assurer qu’elles trouveraient toujours l’affection et la confiance que l’on doit à leurs vertus ». Bien plus, la Société fraternelle des Amis de la Liberté et de l’Égalité avait pris l’initiative d’une œuvre pieuse ; elle demandait la construction d’une tribune dans laquelle on placerait l’orgue de Trois-Fontaines, et voulait qu’on employât à cet usage bénin les collectes destinées d’abord à des achats de canons.
Enfin la Terreur arriva, mais non pas très-terrible à Vitry. Malgré les destitutions provoquées par Battellier, qui depuis le mois de septembre 1792 siégeait à la Convention, les royalistes eurent plus de peur que de mal. Il n’est point invraisemblable que la plupart d’entre eux avaient conservé des relations avec le camp ennemi ; dans tous les cas, on en pourrait citer plusieurs qui surent assez bien manœuvrer au milieu des difficultés du moment pour mériter les chaudes recommandations du député de la Montagne, sans compromettre toutefois l’avenir ; tel fut alors patriote distingué, qui se trouva plus tard impérialiste fervent, et plus tard encore légitimiste convaincu ; il eût même, pendant les jours douloureux de l’invasion, le talent de se rendre l’étranger fort sympathique, et, en demandant la croix à Louis XVIII, put prouver, par des témoignages officiels, que le général russe avait été très-content de lui. On voit que les révolutionnaires de Vitry étaient volontiers amis de tout le monde.
Pourtant il s’était formé dans la ville beaucoup de comités, où l’on usait et abusait des grands mots autant qu’en aucun lieu de France. La Société Populaire répandait des proclamations aux titres épouvantables : « Haine aux Tyrans ! La République ou la Mort ! » se détachaient en grosses lettres noires à la partie supérieure du papier. Mais, en fait, on ne mourait guère, et l’on n’exécutait que des insignes et des noms de rues. Par exemple, la petite rue de Vaux, jadis rue Saint-Louis, avait changé cette appellation mal sonnante pour une autre beaucoup plus gracieuse : elle s’était métamorphosée en rue des Sans-Culottes. En brumaire 1793, la commune donna ordre d’enlever les fleurs de lys qui déparaient Notre-Dame, et nomma une commission pour faire disparaître « quelques signes de féodalité au haut du clocher ». Le Conseil général permanent, à l’imitation des anciens Romains, édictait des lois politico-somptuaires contre les insolents qui osaient revêtir chemise blanche et habit noir le jour des anciens dimanches ; on ne lira pas sans intérêt un acte aussi important.
« Le conseil général permanent de la commune de Vitry-sur-Marne a vu avec indignation que le jour de la cy-devant Fête-Dieu plusieurs de ses concitoyens ont affecté de se promener dans les rues sous des habits distingués, et que ceux-là mêmes qui affectoient le plus des signes extérieurs n’avoient point la veille célébré la décade… Il est temps que les préjugés religieux s’anéantissent comme tous les autres ; il est temps que ces bigarrures que l’on apercevoit les cy-devant fêtes et dimanches et les jours de décade dans la commune de Vitry disparoissent enfin. Il est trop affligeant pour des républicains de voir que des Français refusent de marcher du même pas et veulent, pour des minuties et par entêtement, entretenir des divisions continuelles, dont le résultat nous éloigne toujours du but vers lequel tend le gouvernement révolutionnaire.
« S’il existe encore dans Vitry un être assez stupide pour croire que la religion consiste dans des habits, pour croire que c’est honorer la divinité que de paraître sous des habits distingués tel jour plutôt que tel autre, qu’il cache sa turpitude et sa honte dans l’intérieur de sa maison ; mais qu’il ne paraisse pas dans les lieux publics ; qu’il n’insulte pas aux républicains… »
Le conseil considérant…, etc.
Art. Ier. – Les citoyens et citoyennes qui travailleront extérieurement les jours de décades et de fêtes républicaines, seront condamnés pour la première fois en une amende et en trois jours de détention.
Art. II. – La détention sera d’un mois en cas de récidive.
Art. III. – Ceux qui affecteront de se promener en habits distingués les jours des cy-devant fêtes et dimanches et de ne pas s’habiller les jours de décade seront condamnés en une amende et en trois jours de détention.
Art. IV. – La détention sera également d’un mois en cas de récidive.
Art. V. – Tous ouvriers mis en réquisition, et qui refuseront de travailler les cy-devant fêtes et dimanches, seront sur-le-champ conduits à la maison d’arrêt et poursuivis comme réfractaires à la loi sur les réquisitions.
Art. VI. – Les boulangers qui cuiront les jours de décade et les citoyens qui auront porté ce jour-là du pain chez eux pour le cuire sans permission de la municipalité seront condamnés en une amende et en trois jours de détention, sauf plus grande peine en cas de récidive.
Art. VII. – Les commissaires nommés par la municipalité et par les comités de la Montagne et des Sans-Culottes sont chargés de surveiller l’exécution du présent règlement et de dénoncer les contraventions.
Il est d’ailleurs nécessaire d’ajouter que les archives correctionnelles et criminelles ne contiennent pas de dossiers de procès pour infraction à ces mesures terroristes. Cela n’empêchait pas les aristocrates d’avoir grand émoi, et de trembler bien fort à toute occasion. Quel sujet d’angoisse, que cet énorme drapeau avec lequel les Sans-Culottes se promenaient dans les rues, et qui était trop grand pour passer sous le cintre de la porte du Pont ! Pour comble de malheur, un homme zélé avait demandé au conseil la démolition de ce monument, dont les proportions trop exiguës forçaient l’insigne de la République à s’incliner au passage. Aussi les réactionnaires se tenaient-ils bien cois, et, au besoin, ils prenaient leur part de ces réjouissances lamentables. J’ai même lu, – le papier a de ces fâcheuses indiscrétions, – que le jour où l’on brûla sur la place quelques ornements d’église, plusieurs d’entre eux, et non des moindres, assistaient à la fête le bonnet rouge en tête, et dansaient la carmagnole autour du bûcher sacrilège. Par compensation, trois mois plus tard, lorsque Robespierre fut tombé, ils condamnèrent aux galères un pauvre diable qui avait fait son feu avec les débris d’un vieux Christ de bois jeté aux rebus.
On sent de reste que tout cela tenait plus de la parade que du drame, du mardi-gras que de la Saint-Barthélemy. Après le 9 thermidor, l’ancienne municipalité, un moment écartée, revint au pouvoir ; le tribunal, où des hommes d’ordre, attachés de cœur au régime déchu, n’avaient point cessé de siéger, reprit son indépendance indulgente, et, le 12 prairial an III, il eut le plaisir d’entendre, dans un réquisitoire violent contre les maîtres de la veille, ces paroles amères et menaçantes :
« Une grande et salutaire révolution, s’écriait l’accusateur public, vient de s’opérer dans la commune de Vitry ! Mais, citoyens, pouvez-vous vous flatter de jouir longtemps de ces bienfaits, tant que les agents de l’infâme Robespierre s’agiteront autour de vous ?… Ignorez-vous qu’ils se rassemblent fréquemment, qu’ils entretiennent une correspondance criminelle avec cette faction conspiratrice qui vouloit perdre la France et la Convention nationale ?… qu’ils forment de nouvelles listes de proscriptions, et qu’ils aiguisent déjà leurs poignards ? Pour prévenir ce malheur, il faut donc avoir le courage de les dénoncer à la justice, de dévoiler les horreurs auxquelles ils se sont livrés pendant quinze mois. Puisse cette dénonciation civique, en attirant sur leurs têtes la sévérité des lois, épouvanter à jamais ceux qui comme eux formeroient encore l’exécrable projet de tyranniser leurs concitoyens ! »
Dès lors l’esprit public, changeant de direction, s’emporta rapidement dans le sens contre-révolutionnaire. Battellier, le conventionnel, le régicide, au demeurant fort brave homme, un peu exalté, un peu épris des phrases sonores, mais point trop sanguinaire, et fort disposé aux accommodements, comme la suite le montra bien, n’y pouvait plus rien comprendre. Cette subite conversion des sentiments populaires l’étonnait et l’inquiétait ; déjà il avait perdu sa place de député, et il craignait de perdre encore celle de commissaire du directoire exécutif du canton de Vitry-sur-Marne, que lui avait procurée le bon souvenir d’anciens collègues plus heureux.
Dans une lettre du 28 pluviôse an V, il nous retrace les progrès de la réaction et sa propre perplexité.
« Les plus scrupuleuses observations, dit-il, m’autorisent à penser que la conjuration déjouée par le zèle infatigable de la police n’était pas étrangère à ce pays. – La statue de la liberté a été profanée, mutilée à trois ou à quatre reprises ; l’arbre de la liberté a été coupé dans plusieurs communes ; la cocarde nationale n’est plus portée ; les constituants républicains sont oubliés, dénigrés. Les bals se multiplient… ; il y a un an, on y distribuait des chansons royales ; il y a quelques jours on les faisait circuler par la poste dans le département. On écrivait : Vive le Roi ! sur les murailles ; on le crie dans l’intérieur des maisons. On disait naguère : prenez patience, dans peu il y aura du changement ; hier un administrateur municipal fulminait en plein conseil contre le directoire exécutif… et il était approuvé. La voix publique louange les prêtres d’avoir rétracté leur serment entre les mains d’un M. de Crancé, qui les a absous au nom de M. de Clermont-Tonnerre, évêque émigré, dont il se dit le fondé de pouvoir… Des prêtres furieusement fanatiques parcourent quelques cantons, en tourmentent les habitants, les irritent les uns contre les autres ; et on ne les réprime pas. Ils soulèvent le peuple contre les acquéreurs des presbytères ; on quête publiquement pour l’entretien du culte catholique ; celui qui ne donne rien est remarqué, on le signale comme un brigand, on en parle presque partout. Les cérémonies religieuses s’annoncent au son des cloches ; on charbonne les signes du culte jusque sur les enseignes des cabarets ; la croix rouge remplace le bonnet de la liberté… Enfin, mon ami, je te le répète, la royauté dort ici sur un lit de roses. »
Après un si prompt revirement, on imagine sans peine ce que devait être l’état des esprits quatre années plus tard, en l’an IX, lorsqu’Hervagault parut à Vitry. Tout ce qui se piquait d’être honnête homme et de bonne compagnie faisait profession de principes monarchistes, non pas encore publiquement, puisque la Constitution s’y opposait, mais dans les conversations particulières, dans les salons, dans les comités de gens bien-pensants ; et c’était un attrait nouveau que l’obligation de se cacher, ou de faire semblant, pour causer entre soi du Roi et de son prochain retour : l’orgueil de la persécution survivait au danger, et l’on se savait bon gré à soi-même d’organiser en paroles de petits complots, dont on ne redoutait aucune conséquence fâcheuse ; il y avait plaisir à se sentir en fraude et à s’entourer d’un inutile mystère. Il est probable même que quelques-uns prévoyaient un profit à retirer de ces intrigues de la veille : le souverain futur serait bienveillant pour ceux qui auraient osé souhaiter et préparer le rétablissement du trône ; il est toujours facile d’exagérer les dévouements latents, et de se faire un mérite d’une fidélité de coterie.
Ainsi, la mode, la vanité, l’intérêt s’en mêlant, beaucoup d’esprits étaient très-bien disposés pour accueillir les bruits discrètement répandus, les espérances mystérieuses. Le désir est un habile enjôleur, qui donne à l’impossible les apparences de la réalité. Dans cette société passionnément royaliste, tout Sosie pouvait sans trop de peine jouer le personnage du Roi.