‹ Louis XVII en ChampagneChapitre 7 sur 11 · 7

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Jean-Marie atteignait alors sa vingtième année et pouvait faire un prétendant très-convenable. Comme chacun sait, le corps, lui aussi, a son langage propre, sa rhétorique persuasive, ses arguments insinuants : autrement on ne prendrait point tant de peine pour embellir les portraits des souverains régnants ou déchus. Hervagault n’avait nul besoin des mensonges de la peinture pour plaire à ses partisans et pour décider les incertains en sa faveur. Il avait maintenant cette beauté caractéristique, qui n’est plus celle de l’enfance, sans être encore celle de l’homme ; la grâce n’a pas disparu, et la force commence à paraître ; la physionomie porte déjà l’empreinte d’une volonté plus ferme ; mais il reste dans les yeux, sur les lèvres, un reflet de candeur naïve. Cet âge réunit le charme des choses qu’on regrette et le charme de celles qu’on espère ; l’innocence s’en va, la passion vient : double raison de sympathie. De son long séjour dans les prisons, le jeune homme avait conservé un air de fatigue et de langueur ; une maladie récente avait encore pâli son teint. Nous supposons volontiers que les seules causes qui émoussent ou aiguisent le regard, qui rougissent ou décolorent les joues, sont de nobles sentiments et de grandes pensées : il y a bien des fripons et des cuistres qui profitent de ces jugements portés sur l’apparence.

Hervagault, en grandissant, avait pris de lui-même et des autres une opinion plus arrêtée ; comme un acteur qui a déjà fait connaissance avec la scène, il se sentait enfin sûr de lui-même, et capable de jouer son rôle sans hésitation ; il était en possession de tous ses moyens, et prenait un plaisir manifeste à la situation complexe, difficile et dangereuse que lui créait la foi entêtée de ses partisans. Il n’y avait rien en lui du vulgaire escroc ; et on ne ferait pas preuve de subtilité psychologique, si on le confondait avec un Persat, un Fontolive, un Mathurin Brunaut, ses successeurs au titre usurpé de Dauphin de France. Notre héros était un artiste, qui préférait l’honneur à l’argent ; ou mieux encore, c’était une espèce de politique, qui, s’il eût été réellement pourvu de la haute naissance qu’il s’attribuait, aurait bien porté ses destinées royales. Point de sotte fatuité, ni de basses convoitises ; point de défaillances, ni d’erreurs de conduite. Il était maître de lui-même, et par conséquent des autres, en vertu de la supériorité que donne sur les esprits mesquins une notion claire de leurs désirs puérils ou de leurs aveugles rancunes.

S’il faut déjà du talent pour bien user du succès, le génie est nécessaire pour mettre à profit l’adversité même. Hervagault ne se trouva point au-dessous des circonstances, et, en bon tacticien, tourna tout le passé à son avantage. Les tribunaux de Châlons et de Vire avaient démontré par mille preuves irrécusables qu’il était fils d’un petit tailleur ; il sut s’armer contre la justice des condamnations dont elle l’avait frappé, adopta avec empressement l’état civil qu’on lui imposait, et se rétablit dans son vrai nom comme dans un refuge assuré contre toute tracasserie nouvelle. Lorsqu’il vint à Vitry, il se garda bien de se donner pour un illustre personnage : ses partisans eurent au contraire le mot d’ordre pour redire au-dehors qu’il était d’une famille ouvrière, que les mauvais traitements de son père l’avaient un moment poussé hors du droit chemin, mais qu’on était assuré de l’honnêteté de ses mœurs, et, qu’on le recueillait par commisération, en attendant qu’il pût trouver dans le commerce un moyen de gagner sa vie.

Devant les étrangers, on devait affecter de l’appeler « Monsieur Hervagault » ; au besoin, il montrerait son passeport, et, par ce papier authentique, ferait taire les méchants soupçons et les propos malins ; que si jamais les juges prétendaient encore s’occuper de lui, il les confondrait par leur propre ouvrage : de quel droit lui reprocheraient-ils d’être un pauvre garçon sans ressources, après avoir pris tant de peines pour lui prouver l’humilité de son état ?

On comprend que, par un effet prévu, ce retour à la vérité favorisait admirablement le mensonge. Les fidèles trouvèrent le subterfuge très-adroit, et, en feignant de croire qu’il n’était en effet qu’Hervagault, ils s’imaginèrent être complices d’une ruse ingénieuse ; aussi, d’un commun accord, proscrivirent-ils toute allusion à sa dignité sous-entendue ; mais leur empressement, leur obéissance étaient bien plus expressifs que des mots respectueux. Son entourage agit avec lui comme on fait avec ces princes qui voyagent incognito : les démonstrations officielles furent supprimées, mais la déférence subsista, plus zélée, parce qu’elle était plus spontanée et plus secrète. Après l’avoir appelé « Hervagault », ne fallait-il pas lui faire entendre, à force d’égards et de soumission, que c’était une plaisanterie, et qu’on savait à quoi s’en tenir sur son compte ?

Deux personnes honorables de Vitry, dont l’une se piquait même de noblesse, M. Paraclet J. de R., et Mme M., sous prétexte d’affaires d’intérêt ou de conscience, le premier pour faire des achats de marchandises, la seconde pour se confesser au curé de Saint-Alpin, s’étaient rendus à Châlons et avaient ramené Jean-Marie. Un riche propriétaire, Claude J., offrit au nouveau venu, dans sa maison de la rue Pavée, une hospitalité luxueuse. Le plus bel appartement fut pour lui ; comme il aimait la musique, on installa un piano dans son salon ; il eut ses heures de réception, son petit lever, son petit coucher ; l’abbé Joseph B., un homme qui avait passé la quarantaine, faisait auprès de sa personne les fonctions d’aumônier et de valet de chambre ; le jeune Gaspard A., enfant de treize ans, fut son favori et « son petit page d’amitié ». Le Dauphin recevait ces hommages avec une aisance affable, pourtant un peu hautaine, qui semble chez les grands une qualité héréditaire, et que les petites gens ignoreront toujours.

Il se forma bien vite une cour autour de Jean-Marie, et les courtisans les plus assidus furent des hommes graves : Jérôme B., maître Claude A., notaire, maître H., avoué, Alexandre D. des L., Jean-Baptiste D., curé de Pringy, Antoine P., curé de Sompuis, Louis J. de S., vieillard septuagénaire, Athanase B., négociant notable, Théodore J. de V., la dame J. de P., avaient l’honneur d’être admis à ses soirées, ou de recevoir ses visites dans les châteaux qu’ils habitaient aux environs.

Certes c’était un spectacle singulier, que ces soirées d’Hervagault, où l’on pénétrait aussi difficilement que jadis à celles du Roi dans le palais de Versailles. Le jeune homme, assis dans un fauteuil, parlait peu, répondait par phrases courtes, et tenait les gens à distance. Il aimait la musique, et les plus habiles s’empressaient de lui donner ce plaisir ; le vieux Jérôme B. chantait des ariettes de sa composition, ou jouait un air de clavecin ; et son cœur se gonflait d’orgueil, lorsque le Dauphin l’avait remercié par un compliment. Parfois Jean-Marie prenait lui-même sa harpe, et se faisait accompagner au piano par son petit ami Gaspard A. ; un si précieux privilège était réservé à cet enfant. Il n’y avait non plus aucune autre personne qui eût l’avantage de jouer aux cartes avec lui. Ordinairement il quittait le salon de bonne heure, après que les invités lui avaient rendu leurs devoirs. Lorsque les réunions étaient très-intimes, on se permettait quelques licences : alors Claude J. osait l’appeler « mon prince », et protestait qu’il pouvait demander « tout ce qui lui plairait, qu’il serait servi à la parole ». Ces soirs-là, en se retirant, il donnait sa main à baiser, mais non pas à tout le monde, et Gaspard A. était encore le seul qui ne fût jamais privé de cette faveur. La veille de la Saint-Louis (6 fructidor an IX), on alla plus loin ; à la fin d’un grand dîner offert par madame J. de P., la maîtresse de la maison lui présenta un gros bouquet, et lui dit « que c’était le bouquet de sa fête ».

Le clergé, la noblesse se disputaient l’insigne bonheur de le posséder quelques instants. Avec J. de R. et l’abbé B., il alla voir quelques prêtres des environs, il soupa chez les châtelains de Pringy, de Soulanges. Ces repas étaient magnifiquement servis ; et, quand les bons vins avaient rendu l’enthousiasme éloquent et le dévouement expansif, il se produisait des incidents curieux à noter. Un jour, on s’oublia jusqu’à pleurer les malheurs de la famille royale ; Jean-Marie d’abord ne dit rien ; mais, un peu plus tard, il fit entendre qu’un certain cordonnier nommé Simon avait été son « précepteur ». Pourtant il ne prenait pas toujours du bon côté ces libertés respectueuses ; en une autre circonstance, le vieux curé de Sompuis s’émancipa jusqu’à lui dire en souriant : « Monseigneur, vous ne mangez pas ; j’ai pourtant ouï dire que les Bourbons avaient bon appétit. » L’« illustre convive » fut choqué de l’observation, et remit l’indiscret à sa place, en le priant de ne s’occuper désormais que de ses affaires personnelles.

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