‹ Louis XVII en ChampagneChapitre 8 sur 11 · 8

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Il n’était pas possible, en dépit des précautions prises pour écarter les profanes, que ces choses extraordinaires fussent longtemps ignorées du public. Bien qu’Hervagault sortît peu, et toujours le soir, quelques personnes l’avaient aperçu, et ces rencontres provoquèrent au plus haut point la curiosité de ceux qui les firent.

Voici comment A. G. racontait par la suite ce qu’un jour il avait vu : « J’étais, dit-il, sur le pas de ma porte, lorsque je vis sortir de la maison du citoyen J. de R. un jeune homme qu’accompagnait ledit citoyen ; ils passèrent tous deux devant moi, et la beauté de la figure de ce jeune homme, la recherche de son ajustement, la singularité et l’affectation de sa démarche, et plus encore les déférences et les attentions que semblait avoir pour lui ce citoyen, me firent croire que cet étranger était une fille déguisée. » Naturellement il fit part de cette découverte romanesque à sa voisine la demoiselle R., qui ne voulut point être en reste avec lui, et déclara qu’elle avait aussi conçu de pareils soupçons.

Or, Vitry est une petite ville de province ; que dis-je ? c’est le modèle de la petite ville de province, parfait dans ses qualités et dans ses défauts, abrégé de tout le bien et de tout le mal de la création. Ses habitants sont paisibles, un peu casaniers ; ils enferment volontiers leur bonheur dans l’étroit horizon d’une boutique proprette et d’une rue bien balayée ; tous rentiers plus ou moins, facilement satisfaits de plaisirs modestes, par exemple de la pêche à la ligne : ce goût est le symptôme certain d’une conscience apaisée. On répéterait volontiers de cette vie patriarcale le vers de Corneille

Souffrez que je l’admire, et ne l’imite point !

Mais toute médaille a son revers. L’aisance, l’oisiveté ont terriblement délié les langues de ces bourgeois, qui, n’ayant pas chez eux beaucoup à penser, tâchent de se distraire avec les affaires du voisin. Croyez bien qu’ils ne sont ni curieux ni méchants ; mais enfin la journée a vingt-quatre heures, et l’on ne peut pas avoir toujours les yeux et les oreilles fermés. D’ailleurs, Vitry possède le plus admirable outillage pour l’observation d’autrui : rues droites, tirées au cordeau ; place centrale, d’où le regard scrute en même temps tous les quartiers ; persiennes mobiles, qui s’ouvrent sur le passant comme des meurtrières et lui décochent à l’improviste le trait empoisonné. Quand on a de si bons instruments, on s’en sert. En quelques jours, le secret des royalistes vitriats fut le secret de Polichinelle.

Il se forma dès lors un parti de l’opposition, qui espionna les menées du soi-disant Dauphin et de son entourage. Tous les faits et gestes de la droite monarchiste étaient épiés, rapportés, commentés par la gauche républicaine, qui se gaudissait de la sottise de ses adversaires. N’était-il pas bien ridicule pour un homme comme J. de loger et de régaler un petit vagabond, déjà condamné comme escroc ? On faisait des gorges chaudes de ces prétendus nobles, de leur aveuglement, de leurs préjugés ; on affirmait même qu’Hervagault avait octroyé à quelques-uns des parchemins et des titres, et on ajoutait fort malicieusement que cette distinction était bien méritée et tout-à-fait digne d’un dévouement si généreux et d’une noblesse si antique.

Les rumeurs arrivèrent bientôt jusqu’à la justice, qui ne trouva point que tout cela fût si plaisant. Battellier était alors commissaire du gouvernement près le tribunal correctionnel de Vitry : il avait joué en 1793 un rôle trop caractérisé pour que sa conversion fût admissible : après avoir voté la mort de Louis XVI, le royalisme lui était nécessairement fermé. L’aristocratie le voyait d’un mauvais œil ; déjà on avait essayé de le perdre par des dénonciations et par des pamphlets. Ces circonstances firent de lui le chef des républicains mécontents ; il prit l’initiative des hostilités contre la royauté clandestine de la rue Pavée, et, de concert avec le tribunal, décida que des poursuites seraient exercées contre Hervagault.

Ce fut le 29 fructidor an IX, que la catastrophe arriva. Sur un mandat d’arrêt délivré par le substitut, le commissaire de police Drouard, escorté du brigadier Bonjour, se rendit chez J. vers six heures du soir. Cette mission ne lui plaisait qu’à moitié : il n’était pas bien sûr qu’au cas où J. lui refusât la porte, il eût le droit de pénétrer dans la maison. Des gens le virent se promener aux alentours pendant une demi-heure au moins, sans entrer. Lorsqu’enfin il se présenta, ce fut J. lui-même qui le reçut. Il y eut des pourparlers : J. chercha d’abord à reculer le moment fatal ; puis il comprit qu’un refus obstiné gâterait encore une situation très-compromise. Drouard fut donc introduit.

Le commissaire monta dans une chambre haute ; il y aperçut le jeune homme dans son fauteuil, et, à une distance respectueuse, plusieurs personnes, assises sur des chaises. Il se fit un silence solennel ; à la vue de l’intrus, tous sentirent que le dénouement approchait. Drouard lui-même était ému. Au lieu de produire sur-le-champ son mandat, il chercha quelques paroles polies. Bonjour gardait la porte. «  Le séjour de Vitry ne doit pas vous être bien agréable, dit Drouard à Jean-Marie. Je ne vous ai jamais rencontré dans les rues. – Vous savez fort bien pourquoi je ne sors guère », répliqua le Dauphin ; puis, s’adressant à ses courtisans, et désignant le commissaire par un petit geste de la main : « Si ce monsieur m’avait vu dehors, il m’aurait arrêté depuis longtemps. » Piqué au vif par le ton dédaigneux de cette réponse, le commissaire exhiba son mandat, et somma Jean-Marie de le suivre chez le substitut. «  Attendez, dit-il ; pour cette visite, il faut que je me mette décemment. » Il donna ordre à J. de lui apporter un vêtement. « L’abbé, dit-il encore à Joseph B., allez dans ma chambre et rapportez mes conserves. » B. s’en alla d’un air fort soumis et revint présenter les conserves avec une inclination de tête. Le jeune homme tendit la main négligemment, sans regarder son humble serviteur, et l’abbé, après une révérence profonde, se retira sur sa chaise à l’autre extrémité de la chambre.

Après ces lents préparatifs que Drouard n’osa pas interrompre, Jean-Marie, toujours impassible, dit : « Eh bien, partons maintenant. » Alors le petit Gaspard s’approcha de lui tout en larmes, et demanda la grâce de lui baiser la main. On sortit. Toutes les personnes présentes, navrées jusqu’au fond de l’âme, lui faisaient escorte. Dans la rue, les femmes se mettaient aux fenêtres pour voir cet étrange cortège ; une troupe d’enfants suivait d’un peu loin, et dans leur curiosité ignorante, ils se disaient entre eux à voix basse : « C’est le Dauphin ! »

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