Chapitre 10
« Je ne l’aime plus ! » Que de fois ce cri désespéré a jailli d’une âme à la dérive, qui sentait tout sombrer autour d’elle ! Parfois il s’est échappé comme un défi de lèvres hautaines, et alors il n’était pas toujours sincère ; plus souvent il est tombé comme une larme sur les cendres d’un passé de joie et d’amour, emportant avec lui tout ce qui avait été l’orgueil et la félicité d’une âme humaine. Souvent, plus souvent encore, il a essayé de masquer sous une indifférence résignée la plaie inguérissable d’un cœur trop fier pour avouer son mal, et trop franc pour jouer la satisfaction orgueilleuse d’un captif volontaire qui reprend enfin sa liberté longtemps enchaînée.
Mais ce n’est pas à la première épreuve qu’une femme vraiment aimante et dévouée peut reconnaître en toute sincérité qu’elle n’aime plus son mari. Combien de fois faut-il que la cruelle vérité flagelle l’épouse avant qu’elle arrache de son cœur l’amour et l’estime pour celui dont elle porte le nom ? Cela dépend des épouses et aussi des époux, ainsi que de leurs fautes ; mais le cœur, blessé par la première découverte d’une trahison, revient presque toujours sur lui-même et pardonne, avec un espoir de retour, le plus souvent trompé.
C’est ce que madame Béruel essaya de faire comprendre à sa fille, pendant les trois heures de solitude que le prompt départ de la jeune femme leur accordait avant l’arrivée de Max. Lucie l’écoutait sans répondre. Comprenait-elle seulement ces raisonnements, fruits d’une haute sagesse et de longues méditations, mais qui semblent si arides et si secs aux pauvres âmes froissées ? Elle écoutait, le visage tiré par une amertume intérieure, se disant que toutes ces belles consolations philosophiques ne guérissaient pas sa peine. La mère se tut, voyant le peu de succès de sa morale ; puis, après un court silence, elle reprit :
— Te souviens-tu, Lucie, qu’au moment où tu m’as demandé de consentir à ton mariage, je t’ai fait pressentir ce qui arrive aujourd’hui ?
La jeune femme tressaillit et regarda sa mère. Oui, c’est vrai, elle se souvenait, madame Béruel lui avait dit que son mari pourrait la tromper, et elle, insensée, avait refusé de la croire.
— Je te dis alors, ma fille, que tu n’aimerais pas assez ton mari, si tu ne pouvais pas lui pardonner des injures ou… je n’osais dire des infidélités ; mais tu m’avais bien comprise, puisque c’est toi-même qui m’as demandé si je croyais qu’il te tromperait. Pour ne pas froisser ta pudeur de jeune fille, ton amour de fiancée, j’ai répondu : Non ; et cependant c’est oui que j’aurais dû répondre. J’expie aujourd’hui mon manque de franchise. Mais, en disant la vérité, Lucie, je craignais de perdre ton cœur… Ne m’as-tu pas moins aimée, depuis que tu m’as vue juger sévèrement ton mari ?
La jeune femme se jeta sur le sein maternel, qui, de son côté, avait renfermé silencieusement tant de peines, et ses larmes se firent enfin jour.
— Oh ! mère, dit-elle, je vous ai méconnue !
Madame Béruel essuya les yeux de sa fille et passa tendrement la main sur ses beaux cheveux de soie. N’est-ce pas le sort des mères dévouées que d’être méconnues ?
— Tu croyais que j’étais jalouse de ton mari ? dit-elle avec un triste sourire.
Lucie n’osa répondre, mais elle serra plus étroitement sa mère dans ses bras.
— Je le surveillais, reprit madame Béruel. J’avais si peur de ce qui arrive aujourd’hui ! Je désirais tellement t’éviter des découvertes inutiles, que je m’efforçais d’empêcher d’arriver jusqu’à toi ce qui pourrait troubler ton repos ; j’obligeais, par ma surveillance, ton mari à une prudence dont il ne soupçonnait pas la nécessité, puisque cette fois…
Lucie avait relevé la tête, et, la main sur le bras de sa mère, elle regardait avec des yeux pleins d’horreur.
— Cette fois, dit-elle lentement, car ses lèvres se refusaient à formuler les mots ; ce n’était donc pas la première fois ?
La mère se sentit impuissante à mentir ; avec les précautions les plus délicates, avec tout ce que sa tendresse put lui suggérer de douceur et de ménagements, elle essaya de faire comprendre à Lucie le caractère de son mari, si toutefois cela peut s’appeler un caractère.
— Tu seras toujours la plus respectée, la plus aimée, conclut-elle, mais non la seule ; tel est ton destin, ma fille. Le nœud qui te lie à Max est indissoluble ; efforce-toi donc de te résigner à subir de temps en temps des abandons qu’il s’efforcera ensuite de te faire oublier par un retour…
— Eh quoi ! ma mère, s’écria Lucie en se levant avec indignation, vous voulez que je pardonne et que je consente à recevoir le rebut des caresses dont une fille n’aura pas voulu ? Mais ma pudeur de femme, ma dignité d’épouse, que deviennent-elles dans ce honteux marché ? Jamais…
— Le mariage est indissoluble, reprit doucement madame Béruel, et la loi ne te permet pas de t’isoler dans le mariage ; tu dois être la femme de ton mari, sa femme soumise aussi longtemps qu’une séparation de corps ne t’aura pas permis d’avoir un domicile privé. Cette séparation, je ne te conseille pas de la demander ; aucun de ceux que tu consulteras ne te la conseillera : tu ne l’obtiendrais pas.
— La trahison de mon mari ne me délie pas de mes devoirs ? demanda Lucie, les yeux étincelants de colère.
— Aucune trahison ne délie, sauf quelques cas exceptionnels. Nous n’en sommes pas là, d’ailleurs, et ton mari ne mérite pas que tu aies recours à des mesures extrêmes.
— Vous ne trouvez pas qu’il le mérite ?
— Ce que je pense là-dessus comme femme et comme mère n’est pas ce que pensera le monde, et je te parle au point de vue du monde.
— Que me conseillez-vous alors ? fit Lucie d’un ton irrité, presque agressif.
— Le pardon.
Lucie jeta à sa mère un regard de colère, où le dédain et le sentiment de son impuissance se mêlaient de la façon la plus douloureuse.
— Le pardon, reprit madame Béruel, afin qu’il t’aime et te vénère pour ta douceur et ta bonté. Il pourra te trahir encore, mais avec des remords ; toutes les fois que la folie d’un caprice l’emportera loin de toi, il se reprochera sa conduite, et tu le verras revenir repentant, affectueux…
— … me rapporter les débris de ses vieilles passions, murmura Lucie avec dédain.
Madame Béruel regarda sa fille, et comprit qu’elle n’avait pas frappé assez fort.
— Ce ne sont pas des passions, reprit-elle, ce sont des caprices ; mais prends garde que, grâce à ton orgueil, à ta rancune, il ne laisse pénétrer jusqu’à son cœur un amour sérieux. Jusqu’à présent, l’écorce seule est entamée ; mais si tu laissais atteindre la moelle…
— Vous pensez qu’il pourra aimer sérieusement une autre femme ? s’écria Lucie. Ah ! s’il le faisait jamais, je quitterais la maison qu’il déshonore…
— Et il t’y ferait ramener par le commissaire de police, si la fantaisie lui en prenait. Crois-moi, ma fille, évite le scandale, et surtout tâche de garder prise sur ce cœur fragile ; sois respectée, surtout : c’est par l’estime seule que tu garderas quelque empire sur lui, et, si ce n’est pour lui, que ce soit pour elle…
Elle indiquait l’enfant endormie dans le berceau près d’elles.
— Soit, dit Lucie en laissant couler, rapides et pressées, les larmes résignées d’un cœur brisé qui renonce à la lutte ; pour elle, je garderai la paix du foyer conjugal ; mais ne me demandez pas de pardonner, ma mère : je ne saurais pardonner.
Madame Béruel ne répondit pas ; elle savait précisément que c’est le pardon qui s’accorde le plus facilement, quand on aime ; et Lucie aimait son mari : c’est pour cela que sa souffrance était si aiguë.
Max arriva vers le soir, fort penaud, très embarrassé de sa personne, mais décidé à sauver la situation au moyen de sa gaminerie, qui le rendait si drôle et si amusant. Il sut vaincre la dignité sévère de sa femme en se moquant de lui-même d’une façon si extraordinaire, si comique et si naturelle, que le rire venait irrésistiblement. Il raconta son odyssée avec Julie de façon à la rendre ridicule et sotte ; il se peignit comme la victime des charmes d’une Circé audacieuse, et fit si bien qu’il obtint son pardon, habilement préparé, grâce à une effusion de sentiment, très sincère d’ailleurs, qui vint admirablement couronner son œuvre.
— Pour l’amour de Renée, dit-il, en se laissant glisser aux genoux de Lucie, qui l’écoutait en pleurant silencieusement ; pour l’amour de la petite innocente que nous avons failli perdre, que tu as sauvée, ma chère et courageuse femme, pendant que je courais les grandes routes… Tiens, je suis un misérable, et tu devrais me frapper de ta jolie menotte, si douce et si fine…
Lucie le regardait avec une nuance de pitié, dans sa tendresse de mère et d’épouse ; elle plaignait vraiment ce grand enfant d’être si faible, et sentait une profonde tristesse l’envahir en pensant qu’elle avait considéré comme un héros, comme un demi-dieu, l’homme qui s’accusait si complaisamment en implorant son pardon.
— Pour l’amour de la petite que tu as sauvée, répéta Max en couvrant de baisers la main qui ne se refusait plus.
Lucie fit un brusque mouvement et retira sa main.
— Ce n’est pas moi qui l’ai sauvée, dit-elle, c’est le docteur B… Et le docteur ne serait pas venu, si Georges n’avait pas été le chercher ; ils ont passé la nuit ici à veiller… Il faut aller les remercier.
— Demain, fit Max d’un air câlin. Vas-tu me renvoyer tout de suite ? J’arrive ; je n’ai pas dîné ; je pourrais même dire que je n’ai pas déjeuné, car je rentrais à Rouen pour déjeuner, quand… Mais c’est bien fait, c’est bien fait ! reprit-il vivement en voyant se contracter les traits de sa femme ; je mérite d’être au pain sec et à l’eau pendant trois mois entiers ; seulement, ma bonne, chère et généreuse Lucie, permets-moi de prendre un potage…
— Madame est servie, fit la femme de chambre en frappant à la porte.
Max se dirigeait avec empressement vers la salle à manger ; Lucie lui mit la main sur le bras.
— C’est ma mère, dit-elle, qui vous a excusé et qui m’a conseillé de vous pardonner. Il faut que vous le sachiez, car vous n’êtes pas juste envers elle. Sans ses avis, j’aurais quitté cette maison avec ma fille…
— Eh ! mon Dieu ! que serais-je devenu ? s’écria joyeusement Max en passant le bras de sa femme sous le sien. Allons, ma chère petite femme, conjurons ces affreuses images par un bon dîner…
En entrant dans la salle à manger, il aperçut madame Béruel, qui ne put s’empêcher de sourire, à la vue de l’entente qui régnait entre les deux époux. Une heure avant, Lucie n’avait-elle pas déclaré qu’elle ne pourrait jamais pardonner ?
— Je sais ce que je vous dois, maman, dit-il en portant à ses lèvres la main de sa belle-mère. Et il ajouta, avec une grimace éloquente : Vous êtes la plus parfaite des mères, et une belle-mère plus admirable encore. Admettez à merci le pécheur repentant !
Après le dîner, au moment où le bien-être de la bonne chère et de la réconciliation avait reposé les esprits et les visages, Max tira distraitement sa montre.
— Neuf heures et demie, dit-il. Est-ce que ce n’est pas aujourd’hui le jour de madame Varin ?
— C’est une excellente idée, s’écria Lucie ; tu vas les trouver au salon ; tu remercieras Georges, et tu reviendras tout de suite, n’est-ce pas ?
— Je volerai comme un pigeon ramier qui revient au nid, fit Max en baisant la main de sa femme ; tu n’auras pas seulement le temps de couper la moitié de ce livre.
Il fit un peu de toilette et partit, le cœur léger, tout content de se sentir réconcilié avec sa femme et sa belle-mère. Par principe et par habitude, il détestait les dissentiments qui mettent dans la vie de famille une aigre saveur ; il trouvait cela mauvais genre, et puis cela l’ennuyait personnellement ; il n’aimait autour de lui que des visages souriants.
q