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Chapitre 9

Un brouillard floconneux suivait le cours de la Seine, et Lucie, le visage appuyé contre la vitre, ne pouvait rien voir ou presque rien du paysage ; rien ne trompait son impatience et son anxiété, et elle retournait incessamment dans son esprit les craintes douloureuses du jour précédent. Entre sa fille à peine échappée à la mort et son mari disparu, elle se sentait flotter comme une épave. L’enfant allait mieux, elle ne voulait plus songer à l’effroyable crise qu’elle venait de traverser, elle mettait la main sur ses yeux et sur ses oreilles pour empêcher la mémoire de la vue et de l’ouïe de lui représenter de si pénibles souvenirs, et aussitôt son imagination fiévreuse jetait devant elle l’ombre de son mari mourant, mort, étendu au fond du fleuve, ou rapporté sans vie dans une froide chambre d’hôtel qu’elle n’avait jamais vue, mais qu’elle se représentait dans ses moindres détails.

Parfois son cerveau fatigué lui faisait grâce de ces horreurs : elle voyait alors Max rentrant à l’hôtel après une absence nécessitée par ses affaires, prêt à décacheter le terrible papier bleu du télégramme qui devait lui causer une si forte commotion ; elle s’avançait alors, les yeux brillants de joie, et lui disait : « Ce n’est rien, c’est fini, partons ensemble pour retourner auprès de la petite chérie ! »

Le train redoubla de vitesse sur une courbe prononcée ; machinalement, Lucie regarda à la fenêtre, et le brouillard enlevé par un coup de vent subit s’envola suivant le cours de l’eau ; la jeune femme aperçut une vision de clochers aigus et gracieux, de tours royales, surmontées d’une couronne, d’arbres, d’eau, de dentelles de pierre, puis la locomotive s’engouffra sous la montagne Sainte-Catherine, redoublant d’efforts pour gravir la rampe, et s’arrêta sous une grande halle vitrée, presque sombre… Lucie interdite ne pouvait encore revenir à la vie réelle, quand un employé passa devant elle en criant à pleine gorge : « Rouen, dix minutes d’arrêt ! » Madame Rodey saisit son petit sac, sauta sur l’asphalte et se précipita vers la porte. Il lui semblait qu’elle n’arriverait jamais assez vite.

Elle se fit conduire en voiture chez le correspondant de leur maison. Un caissier de province à lunettes et à cheveux gris la reçut derrière un grillage, et parut très étonné de voir, avant onze heures du matin, une si jolie dame lui demander des nouvelles de son mari.

— Nous n’avons pas vu M. Rodey, dit-il avec hésitation. Sa vieille habitude d’employé blanchi sous le harnais lui donnait une prudence peu ordinaire, et il sentait bien que si madame Rodey cherchait chez eux son mari que personne n’avait vu, c’est qu’un mystère se cachait là-dessous.

— Mais vous lui avez écrit ? insista Lucie ; sinon vous, les chefs de la maison. Il est parti au reçu de votre lettre…

Le vieux caissier s’inclina avec une commisération réelle pour cette jeune femme qui croyait si aveuglément en la parole de son mari.

— Nos chefs ne nous disent pas tout, madame, répondit-il, cherchant par charité pour Lucie à ménager une échappatoire à Rodey, auquel il ne s’intéressait pas le moins du monde ; il se peut que M. Rodey ait reçu un message dont je ne sois pas informé. Le nombre des hôtels où peut descendre M. votre mari est limité… le mieux serait de le chercher là…

— Merci, monsieur, dit Lucie en tirant son voile sur son visage.

Elle en voulait à ce vieux égoïste de ne pas lui donner plus d’éclaircissements. Bien certainement, il en savait plus long qu’il ne voulait en dire ; n’était-ce pas une véritable cruauté que de lui faire chercher des renseignements qu’il pouvait lui donner ?

Sur la porte, elle se retourna.

— Vous n’avez pas entendu parler, dit-elle d’une voix altérée, de quelque accident arrivé à Rouen depuis peu ?…

— Rien, madame, absolument rien. Je puis, autant qu’il est possible d’affirmer une chose semblable, vous certifier que, depuis deux ou trois jours, il ne s’est présenté ici aucun cas fortuit, aucun…

— Aucune mort subite ? insista Lucie.

— Absolument aucune.

Elle resta immobile, puis une idée lui vint.

— Vous avez reçu pour M. Rodey deux télégrammes de Paris ; que sont-ils devenus ?

Le caissier se leva et se dirigea vers une boîte vitrée dans laquelle gisaient pêle-mêle des enveloppes de toute provenance. Ne voyant là rien qui répondit à la question de Lucie, il passa un instant dans la pièce voisine et revint aussitôt.

— Nous avons en effet reçu deux télégrammes, dit-il ; comme M. Rodey n’avait pas donné d’ordres, on les a gardés vingt-quatre heures, puis on les a expédiés par la poste à Paris, où ils ont dû être remis chez lui avec le courrier du matin.

Lucie comprenait de moins en moins, et croyait marcher dans un rêve. Les hommes et les choses paraissaient décidément conjurés pour lui cacher le sort de son mari.

Elle remercia d’un signe de tête, et remonta dans la voiture qui l’attendait à la porte. Une pluie fine et pénétrante commençait à tomber, donnant à tout un air de tristesse misérable. Les façades grises devenaient noires, les chevaux couchaient les oreilles et baissaient la tête, habitués à de telles aubaines dans une ville où il pleut presque toujours. Lucie trouvait les rues interminables et ne pouvait contenir son impatience nerveuse.

— Oh ! mon Dieu ! murmurait-elle, nous n’arriverons jamais.

La voiture tourna sur le quai et déposa la jeune femme devant un hôtel de bonne apparence. Le garçon s’approcha, empressé, respectueux.

— Avez-vous ici M. Rodey ? demanda Lucie.

— M. Rodey ? répéta le garçon à un autre fonctionnaire qui se tenait sur le seuil. Celui-ci renvoya la question à un autre, et le nom du mari de Lucie fit ainsi le tour de la valetaille sans trouver d’écho.

— Nous n’avons pas ici de M. Rodey, revint dire le garçon obséquieux ; mais si madame veut prendre la peine de descendre ici, nous enverrons savoir dans les autres hôtels si le monsieur que demande madame ne s’y trouve pas.

— Merci, répondit sèchement Lucie ; je descendrai où se trouve mon mari.

La voiture recommença à rouler lentement sur le pavé glissant, le long des quais populeux, où les grues à vapeur opéraient les déchargements avec un bruit grinçant et régulier qui donnait sur les nerfs à Lucie ; puis elle s’arrêta devant une autre maison de non moins bonne apparence, située près du théâtre.

— M. Rodey ? demanda-t-elle comme la première fois.

— Il est ici, madame, répondit le préposé à l’arrivée.

Le cœur de Lucie se souleva soudain dans sa poitrine ; il lui parut qu’elle avait des ailes. Elle descendit à la hâte, paya le cocher et se dirigea vers la porte.

— Il n’est pas malade ? demanda-t-elle, par acquit de conscience.

Puisqu’elle avait retrouvé sa trace, tout devait aller pour le mieux désormais.

— Je ne crois pas, madame. Si madame veut prendre la peine d’entrer…

Elle entra dans l’endroit qu’on est convenu d’appeler le bureau, et une petite femme replète vint à sa rencontre.

— Madame désire une chambre ?

— Non, je repars. Je voudrais voir M. Rodey.

Le visage de la petite femme s’allongea, et elle jeta un regard plein de reproches au garçon qui tenait encore à la main le sac de la visiteuse ; puis elle passa sous le péristyle, et Lucie entendit le bruit étouffé d’une gronderie à laquelle les domestiques répondaient à voix basse, et où le mot « la dame » revenait fréquemment. Incapable de se contenir, Lucie s’avança au milieu de deux ou trois garçons et autant de filles de service.

— Je suis madame Rodey, dit-elle, et je veux savoir où est mon mari.

Elle avait parlé d’une façon si souveraine que, parmi ces gens accoutumés à toutes les aventures, il ne s’en trouva pas un pour douter qu’elle ne dit la vérité. Les femmes échangèrent des regards significatifs, et les hommes se détournèrent, peut-être pour rire.

— Mon Dieu, madame, reprit la gérante, M. Rodey est parti hier…

— Avant-hier, rectifia le sommelier.

— Oui, c’est juste, avant-hier, pour la Bouille, où il voulait faire une petite excursion… Il aura peut-être poussé jusqu’à Jumièges… Mais il ne peut tarder à revenir, car voilà le mauvais temps… Si madame veut l’attendre, on peut préparer une chambre à madame…

— À quelle heure revient-on de l’endroit que vous dites ? demanda Lucie, écrasée sous le coup d’un étonnement prodigieux, au milieu duquel elle sentait poindre la quasi-certitude d’un malheur, sans savoir d’où ce malheur viendrait.

— M. Rodey a pris une voiture, la calèche de l’hôtel ; il reviendra à son loisir. Si madame veut prendre la peine de monter…

Lucie suivit machinalement la gérante, et se trouva aussitôt dans une chambre au premier, avec balcon sur le quai. Elle déposa un ou deux objets qu’elle tenait à la main, approcha un fauteuil de la fenêtre, et s’y laissa tomber, les yeux noyés dans le triste espace, rayé de pluie.

Pendant qu’elle veillait auprès de leur enfant mourante, Max se promenait en voiture, de la Bouille à Jumièges, Dieu sait où, ne passait pas chez le banquier pour prendre sa correspondance, ne donnait pas d’adresse, et disparaissait, comme un homme pour qui la vie n’a ni liens ni soucis.

Que voulait dire cette étrange manière d’agir ? Est-ce ainsi que se conduit un père de famille soucieux de ses intérêts et de ses devoirs ?

Lucie passa deux ou trois fois les mains sur son front et sur ses yeux fatigués, puis les laissa retomber, et reprit le cours de sa méditation douloureuse.

Bien des fois elle avait remarqué dans la manière de vivre de son mari des lacunes qu’elle ne pouvait s’expliquer. Il n’avait pas été au cercle, il n’avait pas été au théâtre ni dans aucune maison qu’elle connût, et cependant les soirées, les journées, et parfois les nuits s’écoulaient sans qu’on le vit au logis. C’était la chasse, ou une absence nécessaire à ses affaires, ou toute autre excuse de ce genre, valable quand on aime et quand on croit, mais qui, du jour où les yeux sont dessillés, n’est plus que le plâtrage grossier et sans soutien qui masque un édifice de mensonge.

— Non, se dit Lucie, je ne puis croire qu’il me trompe, qu’il est ici pour une autre femme, qu’il nous a quittés, son enfant et moi, sans nécessité ! Que dis-je sans nécessité ? pour mieux me tromper, moi qui n’ai aucune méfiance ! Je ne puis pas, je ne veux pas le croire ! Il y a là-dessous quelque mystère tout simple, qu’il va m’expliquer d’un mot en rentrant tout à l’heure ; nous allons reprendre ensemble le chemin de Paris, et, en wagon, il va tout me raconter…

Hélas ! quand on ne veut ni ne peut croire à quelque malheur, c’est qu’on y croit déjà et qu’on lutte avec la certitude !

Il pleuvait toujours ; l’après-midi s’avançait. Lucie, qui n’avait rien pris depuis le matin, se sentait de plus en plus faible. Deux fois la fille de service était venue demander si madame n’avait besoin de rien, et la jeune femme l’avait expédiée avec un refus. Mais la nature n’est pas inépuisable, et madame Rodey était près de défaillir, quand le bruit d’une voiture qui s’arrêtait à la porte la fit se lever en sursaut.

C’était une calèche à capote relevée. Le cocher ruisselait, la pluie tombait à flots sur le tablier de cuir. Un homme descendit, et le cœur de Lucie bondit à l’étouffer, au moment où elle reconnut Max. Penchée sur le balcon, sans souci de l’eau qui tombait de la gouttière sur ses épaules, elle l’appela par son nom ; mais il ne l’entendit pas. Il prit un parapluie des mains du garçon qui l’apportait, se retourna vers la calèche, et, derrière cet écran improvisé, Lucie vit apparaître les jupons blancs et les souliers mignons d’une femme.

Frappée au cœur, elle se rejeta en arrière, comme si la vue de quelque monstruosité eût froissé toutes les fibres les plus délicates de sa pudeur, et resta immobile, les mains toujours fixées à la barre du balcon, perdue dans une sorte de morne indifférence. Que pouvait-il lui arriver désormais ? Sa foi et son amour gisaient morts au fond de son âme désolée, et elle ne pouvait même plus pleurer sur eux.

— Cela m’est bien égal, murmura-t-elle en s’efforçant de hausser les épaules. Puis elle ajouta aussitôt :

— Le misérable ! il aurait mieux fait de me tuer !

Elle n’avait plus aucune idée du lieu ni du temps, et fût restée là longtemps, si la voix de Max, dans l’escalier, n’avait frappé son oreille, mêlée aux éclats de rire d’une voix de femme. Lucie quitta vivement la fenêtre et se rapprocha de la porte.

— Ah ! oui, nous avons été mouillés, disait la femme, je vous en réponds ! Mais c’était bien drôle tout de même ! Et quelles auberges ! Seigneur Dieu, je n’avais jamais rêvé de pareilles auberges ! On monte dans le lit avec une échelle !

Les portes battaient, les domestiques couraient… Lucie boutonna son manteau, renoua les brides de son chapeau, prit son sac et ouvrit la porte. Elle n’avait plus qu’un désir : fuir sans être vue. Que dirait-elle à Max, si elle le rencontrait sur son chemin ?

Le palier était vide. Lucie s’élança dans l’escalier, afin d’atteindre le quai sans parler à personne ; mais au moment où elle passait devant le bureau, Max en sortit brusquement, le visage pâle, les traits contractés.

— La voilà, monsieur, dit la gérante en indiquant Lucie.

Les deux époux restèrent face à face le quart d’une seconde peut-être. La gérante les regardait d’un air curieux et effrayé ; elle craignait une scène, et, en même temps, elle avait envie de voir comment cela allait se passer.

— Dites au moins à ces gens que je suis votre femme, dit madame Rodey d’une voix calme et pleine de mépris. Même dans un endroit où je ne dois pas revenir, je ne veux pas qu’on puisse croire que c’est moi qui suis votre maîtresse.

Au premier mot, Max avait machinalement ôté son chapeau ; il voulut arrêter Lucie et étendit la main vers elle ; mais elle se recula comme à l’aspect d’un reptile, et sortit si vite qu’il ne put l’en empêcher.

— C’est votre femme ? dit la gérante.

— Parbleu ! fit Max en se mettant à la poursuite de Lucie.

Elle avait tourné le coin du quai. Comment la retrouver dans ce dédale de petites rues ? Il chercha une voiture et n’en rencontra point. Il se lança presque au pas de course vers la gare, supposant bien que sa femme avait dû s’y rendre ; mais, quand il arriva devant le guichet, le sifflet de la locomotive lui annonça qu’un train venait de partir.

— Le train de Paris ? dit-il tout essoufflé à un employé qui passait.

— Le voilà qui part, monsieur. Dans trois heures, le prochain.

Max éprouva l’impression d’un homme qu’on retire du feu pour le jeter à l’eau. C’était quelque chose que de n’avoir pas la scène tout de suite ; mais, tout de suite, la paix eût été plus facile à faire que quelques heures plus tard. Dans le premier moment, on donne de mauvaises raisons, et cela passe tout de même, tandis qu’à tête reposée, il faut des arguments plus solides.

Tout en rebroussant chemin, il se demanda qui diable l’avait dénoncé, car l’arrivée de Lucie était bien certainement le fruit d’une dénonciation, et sur-le-champ il nomma sa belle-mère. Mais comment Lucie avait-elle pu le trouver ? Quelle patience dans la perversité doit avoir une femme pour reconstituer ainsi une situation à l’aide des moindres indices !…

Comme il retournait ces pensées dans son esprit, animé d’une grande colère contre sa femme, qui le mettait dans une position ridicule, il passa devant la porte du banquier, et, se rappelant qu’il était soi-disant venu pour conférer avec lui, il voulut se ménager un alibi.

En le voyant, le vieux caissier leva la tête et parut surpris.

— Vous avez vu madame Rodey ? dit-il sans préambule.

Max fit un mouvement. Comment ! elle était venue là aussi ? Mais c’était donc une persécution !

— Je l’ai vue, dit-il. Eh bien ?

— Rien, monsieur. Les deux télégrammes que nous avons reçus pour vous de Paris ont été renvoyés chez vous hier soir, faute d’indications.

Max eut grande envie de s’appeler imbécile. Fallait-il que son imprévoyance fût la cause de ce désagrément ! C’était élémentaire : il aurait dû commencer par s’assurer le concours du banquier ou de ses employés, puisqu’il les avait indiqués comme ceux qu’il allait voir !

À l’aide d’une phrase quelconque, il se fit une sortie, et courut à l’hôtel, où mademoiselle Julie le reçut avec toutes les fureurs d’Hermione, coupées de railleries aiguës. Heureusement le temps lui manquait pour permettre à la jolie personne de déployer toute son éloquence ; il y coupa court en réglant sa note et en retournant au chemin de fer.

Au moment où il quittait Rouen, fort ennuyé de l’aventure, sa femme sonnait chez elle.

— La petite ? demanda-t-elle à la femme de chambre qui lui ouvrit.

— Mademoiselle va de mieux en mieux, répondit la bonne âme avec un air heureux. Elle joue dans son berceau avec la maman de madame.

Lucie ouvrit la porte de la chambre, et sa mère se leva en sursaut en la voyant.

La jeune femme avait vieilli de dix ans depuis quelques heures : un pli s’était creusé sous ses yeux, un autre au milieu du front, et ses traits rigides lui donnaient une beauté de statue qui faisait mal à voir.

— Lucie ! s’écria madame Béruel, qu’est-il arrivé ?

— Il m’a trompée, répondit-elle. Après un silence, elle arracha de son cœur cette courte phrase, qui résumait son agonie : Je ne l’aime plus !

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