Chapitre 11
A son entrée chez Georges, il trouva les hôtes au salon ; le plateau de liqueurs circulait dans l’air agréablement tiède ; tout le monde semblait satisfait ; seule, à son entrée, madame Varin fronça légèrement les sourcils. Ils ne se voyaient plus qu’en présence de nombreux témoins, et Berthe, qui pensait souvent à Max, ne tenait pas à le rencontrer. Il y avait entre ces deux êtres une sourde colère, provenant de leur lutte inavouée. Chacun en voulait à l’autre de n’avoir pas compris ce que cachait sa résistance.
Georges revint du fumoir au moment où son cousin s’inclinait devant Berthe, qui lui répondait par un signe de tête cérémonieux. Elle était extraordinairement jolie ce soir-là, en satin noir, avec une rose rouge dans ses cheveux blonds, et une autre dans l’échancrure de sa robe très décolletée, qui faisait valoir la blancheur nacrée de sa peau. En la voyant, Max sentit un léger frisson lui courir entre les deux épaules. Comment avait-il pu se figurer que Julie ressemblait à cette admirable créature ! La chanteuse de Rouen n’était pas digne d’un regard, quand on avait vu Berthe telle qu’elle était ce soir-là.
— Te voilà, dit Georges assez froidement ; tu reviens de Rouen ?
La froideur de Varin provoqua chez sa femme un revirement subit.
— Asseyez-vous donc là, cousin, dit-elle en rangeant les plis de sa robe.
Max allait obéir de fort bonne grâce, mais Georges le retint en posant la main sur son bras.
— Je voudrais te dire deux mots… commença-t-il.
— Je sais, fit Max gaiement, tu as un sermon à me faire ; je te dois trop pour ne pas t’écouter avec un respect religieux. Emmène ta victime dévouée et reconnaissante, et si le lieu du supplice t’est indifférent, allons fumer un cigare. Me garderez-vous ma place, cousine ?
— Nous verrons, répondit Berthe par-dessus son épaule ; allez à confesse, puisque, paraît-il, vous en avez besoin.
Quand les deux hommes furent seuls au bout de l’appartement, dans la pièce que Georges s’était réservée, au lieu d’attendre les reproches de son cousin, Max lui saisit les deux mains et les serra avec effusion.
— Je sais ce que je te dois, dit-il, et son émotion n’était pas jouée. Je sais que rien ne pourra jamais payer cette dette de reconnaissance ; laisse-moi te remercier, insista-t-il en voyant Georges hausser les épaules, c’est un besoin pour moi… Si tu savais combien ma femme te sait de gré de ce que tu as fait !…
Varin dégagea ses mains, mordit sa moustache et s’assit dans un fauteuil, pendant que son cousin s’allongeait sur une ottomane.
— Voyons, Max, dit-il, je déteste les sermons, tu le sais, et d’ailleurs je suis un mauvais prédicateur ; mais ne pourrais-tu pas mettre de l’eau dans ton vin ?
— De l’eau, mon ami ! s’écria Max en se relevant pour prendre un coussin qu’il ajusta douillettement sous sa tête, ne m’en parle pas ! Ne parle pas d’eau à un homme qui a reçu de la pluie pendant quarante-huit heures consécutives ! Ne te fâche pas ; je puis aussi être sérieux quand il faut, ajouta-t-il en voyant son cousin prendre un air très sérieux. Oui, j’en conviens, je suis un vilain garçon et de plus un imbécile, car au fond, tu sais, ça ne m’amuse pas du tout !
— Où étais-tu donc ? reprit Georges, qui eut peine à s’empêcher de rire de cette dernière affirmation.
— Partout où la pluie peut tomber, mon ami : à la Bouille, à Jumièges… Oh ! les Énervés de Jumièges, racontés par un cicérone qui bredouille, sous l’averse, avec chacun son parapluie ! Je les connais, les Énervés de Jumièges, et je peux t’en jouer un au naturel, car je l’ai été joliment, énervé !
— Pourquoi n’avais-tu pas laissé d’adresse plus positive ? reprit Georges avec douceur ; les télégrammes sont revenus ce matin… À propos, comment madame Rodey a-t-elle pu te trouver ?
Max regarda son cousin ; il parlait sérieusement et ne paraissait pas disposé à la raillerie. Au fait, il ne savait rien de cette rencontre si désagréable, dont le côté comique apparaissait irrésistiblement au mari de Lucie depuis qu’il était rentré en grâce.
— Elle ? Elle ne m’a pas trouvé, mon cher, elle m’a pincé ! Pincé au moment où je descendais de voiture, pas seul, comme bien tu le penses ! Je tenais un parapluie d’une main… Ah ! mon ami, les parapluies m’ont toujours porté malheur !… J’avais un pressentiment de la chose, lorsque, au départ de l’hôtel, j’ai vu remettre au cocher trois de ces objets de ménage…
Georges écoutait, les sourcils un peu froncés, renversé dans son fauteuil, avec l’air d’un homme qui entend une histoire intéressante. Pendant que son cousin, de la plus belle humeur du monde, lui racontait comiquement les détails de son expédition, à partir de l’envoi du bijou, Varin évoquait mentalement la pensée de la chambre violemment éclairée, de l’enfant nu, inerte sous la main cruelle du médecin, du visage de Lucie, dont les traits avaient pris une rigidité de statue, dans l’attente de ce qui allait se passer… et il se disait que les destinées qui semblent indissolublement liées sont parfois en réalité bien différentes.
— Et tu t’es bien amusé ? dit-il à Max avec une ironie non déguisée.
— Moi ? pas du tout ! J’avais, te dis-je, comme une vague idée que cela finirait par quelque chose de désagréable.
Max croisa ses jambes l’une sur l’autre, de l’air d’un homme qui vient de subir une épreuve et qui s’en est tiré à son honneur. Georges le regardait toujours avec une sourde envie de le secouer par les épaules en l’appelant misérable.
— Ta femme a passé deux jours dans une angoisse mortelle, auprès de ton enfant… Est-elle remise de sa fatigue ?
— Lucie ? Mais, mon cher, ce n’est pas une femme, c’est une source d’inquiétude. Après la maladie de Renée, elle s’est figuré que j’étais noyé, ou qu’un tramway m’avait coupé en deux, ou quelque chose de ce genre ; elle a sauté dans un wagon, et, après avoir mis sens dessus dessous, en me cherchant, cette bonne ville de Rouen, elle est rentrée chez elle, où je l’ai trouvée qui faisait du crochet ! On n’a pas idée d’une femme pareille !
Georges se leva et fit un tour dans la pièce ; il avait besoin de calculer la portée de ses paroles, car il se sentait bien près de ne plus pouvoir maîtriser sa colère.
— As-tu l’intention de retourner là-bas ? dit-il d’une voix modérée à dessein, en s’arrêtant devant Max.
— Dans cette ville aquatique ? Jamais de la vie, mon ami. En voilà pour toute une existence.
— Écoute, Max, reprit Varin en s’asseyant, je vais te parler sérieusement… – Il continua malgré le geste drôle d’effroi simulé que fit son cousin. – Tu rends ta femme malheureuse, et ce n’est pas bien. Ce n’est même pas honnête, car tu sais bien qu’elle ne te rendra pas la pareille.
— Que le Seigneur nous en garde ! fit Max en levant les bras au ciel. – Il était si fort en gaieté que tout lui semblait amusant.
— Je veux dire qu’elle n’emploiera jamais avec toi aucun procédé qui eût pour résultat de rendre ta vie aussi pénible que l’est la sienne auprès de toi.
— Mais je l’adore ! s’écria Max, un peu inquiet, malgré lui, de tant de solennité.
— Ceci est un détail sans importance. Si tu l’adores en la rendant malheureuse, tu m’accorderas qu’il vaudrait mieux la rendre heureuse sans l’adorer. Tu la fais souffrir ; elle est sans cesse dans de terribles inquiétudes à ton sujet ; si tu ajoutes à cela qu’elle pourrait être jalouse, qu’elle l’est peut-être, vois un peu ce que devient son existence… Est-ce donc si difficile pour toi de vivre comme un homme sérieux, comme un père ?
— Bon époux, bon père et le reste ! conclut Max en éclatant de rire. Mon honoré cousin, tu parles comme un livre, un livre vertueux, un ouvrage d’éducation propre à être mis entre les mains des jeunes gens qui se destinent à la carrière du mariage. Mais, mon cher, toutes les natures ne sont pas semblables ! La tienne est de remplir tous tes devoirs, après t’être assuré dans le traité du Bien-Vivre que tu n’en oublies aucun, de te lever de bonne heure, de veiller à tes intérêts et à ceux de ta maison, d’aller aux premières ; hors de là, jamais de théâtre ; pas d’amours illicites, pas de soupers extrafins, pas de dettes, pas de… rien enfin, rien qui ne soit permis et même louable ! Tu es parfait, toi ; et je professe pour toi, en dehors de mon amitié personnelle, une véritable vénération, comme on la doit à tout être qui s’élève au-dessus du niveau commun de l’humanité. Mais je ne suis pas fait comme ça, mon bon, oh ! pas du tout ! Et cependant il ne me semble pas que je sois un si grand criminel…
Georges gardait le silence, Max lui prit la main.
— Ne me gronde plus, mon philosophe ; vois-tu, cela ne servirait à rien. J’aime ma femme, tu le crois, j’espère ; je tâcherai de ne plus lui donner de chagrin ; je tâcherai, veux-je dire, qu’elle n’apprenne jamais rien qui puisse lui donner du chagrin ; et pour le reste, oh ! mon Dieu ! laisse-moi faire à ma fantaisie ! Je ne suis pas si mauvais, puisque j’aime ma femme, mon enfant, toi, et même, j’espère que cela sort du commun, j’aime ma belle-mère.
Georges soupira, et rendit faiblement la chaleureuse étreinte de son cousin.
— Allons dans le monde, reprit celui-ci en se dirigeant vers la porte. Arrivé sur le seuil, il se retourna en écartant la portière. – Sais-tu, Georges, dit-il, c’est grand dommage que tu n’aies pas épousé ma femme ! À vous deux vous auriez fait le ménage modèle, et les siècles futurs se seraient livrés à l’admiration de vos vertus !
Il passa dans la pièce voisine, et Georges, resté en arrière, s’arrêta avant de le suivre.
— Oui, se dit-il, nous aurions été heureux, et peut-être meilleurs… Mais notre malheur est irréparable !
Madame Varin, pelotonnée dans un grand fauteuil de satin cerise, au coin de la cheminée, tenait tête, elle seule, à tout un groupe d’assaillants. Ils étaient bien là cinq ou six, le gilet en cœur, la chemise décolletée, bien coiffés, bien lissés et lustrés, mis en appétit par la beauté provocante de la jeune femme, qui devinait toutes les impressions, et qui jouait d’eux comme d’un clavier vivant. Ils ne s’écoutaient guère entre eux, ne prêtant l’oreille qu’aux phrases de Berthe, phrases courtes et malignes, qui perçaient comme autant de flèches les beaux plastrons de toile fine soigneusement gommée ; le blessé se défendait, pendant que la galerie riait à ses dépens ; mais la partie était égale au fond, car chacun était touché à son tour. Et de toutes ces railleries, de ces épigrammes parfois cruelles, se dégageait pour eux un vif désir, presque une frénésie, d’emporter cette méchante et de la dévorer à belles dents part à chacun, d’en faire une curée… Madame Varin sentait cela, et ce désir insolent ne la blessait pas ; elle ne trouvait rien d’insultant à être ainsi admirée dans sa beauté charnelle ; elle savait que chacun de ces hommes, seul avec elle, lui eût témoigné tout autre chose qu’une admiration respectueuse… elle le savait, et n’en était pas froissée ; sa pudeur lui permettait de mesurer le peu de distance qui sépare l’homme de l’animal, quand ses pires instincts sont seuls en jeu. Elle était admirée, elle était désirée ; cette forme de l’amour suffisait pour lui plaire en ce moment-là, et, au contraire, le spectacle de ces appétits brutaux lui donnait une satisfaction orgueilleuse, celle de se sentir maîtresse d’elle-même alors que ceux-ci étaient fous.
L’entrée de Max ne fit pas cesser ce combat à armes polies, sinon courtoises, et l’ancien feu, si peu et si mal calmé, se ralluma soudain dans le jeune homme, au spectacle de ce que pouvait permettre Berthe. Il se dit qu’il l’avait mal jugée, et se promit d’oser plus… La vue de Georges, qui entrait dans le salon, lui fit sentir la nécessité de la prudence, et instinctivement, comme s’ils eussent déjà été complices, il se jeta dans la conversation, avec un coq-à-l’âne, afin d’éviter à la jeune femme le froncement de sourcils de son mari.
Si Georges avait entendu ce qui s’était dit en son absence, s’il avait vu les regards que ces jeunes gens attachaient sur sa femme, sa colère l’eût peut-être emporté loin ; mais quand, à peine remis encore de la pensée douloureuse évoquée par son cousin, il promena ses yeux autour du salon, il ne vit plus qu’une réunion brillante d’hommes empressés autour d’une aimable maîtresse de maison. Berthe avait compris, et ses soupirants n’osaient recommencer leurs passes d’armes en présence du nouveau venu.
Profitant de son avantage, Max s’assit sur un pouf en face de sa cousine, de façon à la regarder dans les yeux, et aussi à tourner le dos à l’assemblée. Les groupes s’étaient disjoints et reformés plus loin ; il pouvait lui parler à demi-voix sans crainte d’être entendu.
— Vous revoilà, mon vertueux cousin, dit ironiquement la jeune femme ; j’espère que votre équipée vous a valu un joli sermon ? Avouez !
— Tout ce qui sort de cette maison est aimable et charmant, fit Max en s’inclinant avec grâce ; aussi suis-je tout disposé à subir une homélie, pourvu qu’elle soit prononcée par vos lèvres.
Berthe sourit et montra ses dents aiguës, si fines et si tentantes.
— Je ne fais pas de sermons, moi, dit-elle ; c’est assez d’en entendre ! – Elle désignait par un geste imperceptible son mari, qui causait à quelques pas d’eux. – Et dites-moi, mon cousin, au moins en valait-elle la peine ? Était-elle jolie ?
Max haussa les épaules.
— Vous le savez bien, dit-il ; Georges vous a assez parlé d’elle !
— Comment ! c’était la même ? fit Berthe en se soulevant légèrement pour plonger ses yeux railleurs dans ceux du jeune homme. La même ? De la fidélité, alors ? Voyage et fidélité !
— Voyage, soit ; fidélité, non. Je l’avais laissée partir ; elle m’ennuyait ; et puis elle m’a écrit une lettre drôle.
— Et vous êtes allé au rendez-vous ? C’est sublime ! C’est tout simplement sublime, mon cousin. Et quand y retournez-vous ?
Elle disait cela avec une si singulière négligence, que Max saisit entre deux doigts un ruban de sa robe qu’il se mit à rouler délicatement.
— Jamais, répondit-il à voix basse.
— Votre femme vous l’a défendu ?
Un nuage passa dans les yeux de Max ; il n’aimait pas à entendre Berthe lui parler de sa femme ; si peu soucieux qu’il fût des sentiments intimes de Lucie, il les sentait froissés par la main cruelle de madame Varin.
— Ma femme ne me défend rien du tout, dit-il, et vous le savez bien !
— Vous voilà rentré en grâce ; alors on vous a pardonné ?
Il se taisait, roulant toujours le ruban de satin noir ; elle le lui arracha vivement.
— On vous attend chez vous avec toute la miséricorde de la femme légitime qui excuse les fautes de son coureur de mari, parce que « là où la chèvre est attachée, il faut qu’elle broute ».
Elle souriait, et ses dents semblaient déchirer la femme légitime en mille menus morceaux.
Max réprima un mouvement d’humeur.
— Elle m’aime, dit-il, la pauvre âme ! et elle mérite qu’on l’aime.
— Entre temps ! répliqua négligemment Berthe. De sorte que vous voilà en disponibilité ?
Rodey eut envie de la battre, tant elle mettait de dédain et de hauteur dans ses attaques ; mais ces exécutions-là réclament le huis clos. Ne sachant que trouver pour lui rendre ses méchancetés, il dépassa le but.
— À propos, dit-il, et cet Italien si aimable, Cialdi, je crois ? l’avez-vous blessé à mort, qu’on ne le revoit plus ? L’avez-vous doucettement dépecé et enterré dans un petit coin ? C’est très bien porté pour le moment, vous savez ?
Elle ne répondait pas ; il la regarda, et fut surpris de la profondeur de rage qu’il lut dans ces yeux étranges et brillants.
— Il est parti pour l’Italie, dit-elle ; mais le timbre de sa voix s’était assourdi. On voit bien que vous revenez de Rouen, mon cher ! Il est parti depuis six semaines au moins.
Max se souvint de certains propos, soudainement réduits à néant par une conduite en apparence très régulière… et il comprit tout d’un trait mille choses obscures jusque-là.
— Six semaines ! répéta-t-il d’un air distrait ; comme le temps passe !
Ils restèrent silencieux, les yeux baissés, chacun revivant dans son esprit les quelques mois qui venaient de s’écouler, et tout à coup ils se regardèrent… le même sourire leur vint aux lèvres.
— Berthe, dit tout bas Max en ressaisissant le ruban noir, je vous aime toujours, plus que jamais…
Il avait parlé si bas que personne, pas même elle, n’avait entendu ; mais elle lisait la parole sur ses lèvres. Elle se rejeta au fond de son fauteuil, arrachant ainsi le ruban aux doigts de Rodey, puis elle ôta la rose de son corsage et se mit à en mordiller les pétales, qui tombaient un à un sur sa robe noire.
Elle n’avait rien dit, et Max sentit un tremblement soudain passer sur lui. Elle le regardait d’un air indifférent, promenant ses yeux clairs de lui à son mari, comme lasse d’une conversation banale… Il fit un mouvement.
— Vous rentrez au bercail ? dit-elle en arrachant les derniers pétales de la fleur.
Il se baissa, ramassa deux ou trois feuilles de roses froissées et mordues qui gisaient sur la traîne de satin, et les broya sous ses dents. Elle continua à le regarder du même air placide.
— Moi, dit-elle, si j’avais aimé, j’aurais aimé jusqu’au bout, malgré les obstacles, par-dessus tout ; mais on n’aime pas comme cela : aussi, quand on se figure qu’on aime, on méprise parfois tout simplement… Mais je n’ai pas aimé.
— Aimerez-vous ? demanda Max appuyé à la cheminée. Ils avaient l’air de parler du dernier roman à la mode.
— Chi lo sa ? fit-elle impudemment. Mais j’oublie que vous n’aimez pas l’italien !
Elle se leva avec une souplesse féline et se dirigea vers un tête-à-tête de barbes grises, où elle apporta aussitôt le joli babil frivole de son âge et de son milieu. Max fit un signe de tête à son cousin, un salut cérémonieux à Berthe, et rentra chez lui.
Lucie l’attendait auprès du petit lit de Renée ; ses yeux étaient un peu rouges, car depuis le dîner elle avait encore et beaucoup pleuré ; mais l’abat-jour de la lampe empêchait de voir cette rougeur, et l’ovale pur de son visage, penché sur le livre qu’elle lisait, parlait d’une résignation sereine.
Au bruit que fit Max en refermant la porte, elle se retourna, et, pour effacer toute pensée de dissentiment ou de rancune, elle sourit… Les saints et les martyrs connaissent ces sourires-là.
Max s’approcha d’elle et la regarda un instant dans sa douceur et sa mansuétude, puis il l’attira violemment sur sa poitrine.
— Tu es meilleure que tout au monde, dit-il ; et le reste des femmes est bien peu de chose auprès de toi. Sais-tu, Lucie, que tu es une sainte ? Se peut-il que tu m’aimes vraiment, tel que je suis ?
— La femme doit aimer son mari, répondit-elle, pendant que des larmes où restait un peu d’amertume montaient à ses yeux du fond de son cœur résigné, non joyeux ; si je n’aimais pas mon mari, que ferais-je en ce monde ?
Il la serra plus étroitement, et une fois encore elle eut l’illusion d’un amour sincère.
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