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Chapitre 12

Aux premiers jours du printemps, Rodey s’aperçut que décidément ses nouveaux titres ne payaient pas de coupon ; cette désagréable découverte, jointe aux rigueurs de Berthe, qui depuis la soirée qui avait suivi le retour de Rouen paraissait avoir oublié toutes ses coquetteries, inspira à Max un amour soudain pour la paix des champs. D’ordinaire, il n’aimait guère la campagne, préférant Trouville et Dieppe, voire même Maisons et Saint-Cloud, tout, en général, plutôt que le calme de la vie de province, restreinte au strict nécessaire en fait de voisinage. Mais le déficit de ses revenus ne pouvait se masquer que grâce aux ressources plantureuses de la campagne, et il pressa sa femme et sa belle-mère de partir, alléguant les avantages d’un air pur et fortifiant pour la santé de Lucie, qui paraissait ébranlée.

On était trop heureux, chez lui, de le voir adopter une mesure si sage, et toute la famille s’installa dans la jolie maison qui avait abrité la lune de miel des jeunes époux. Mais Lucie n’y jouit pas davantage de la société de son mari. À cinq ou six heures de là, sur une ligne de chemin de fer, se trouvait une grande ville, pourvue d’un théâtre et de tous les accessoires de la vie moderne ; ce fut pour Max un prétexte à de perpétuels voyages : il se faisait donner des commissions par tout le monde, même par la cuisinière, afin d’avoir une bonne raison pour prendre le chemin de fer. Parfois il revenait le soir même, souvent il ne rentrait que le lendemain, mais toujours de bonne humeur, affable et jouant à merveille son rôle de gentilhomme campagnard, pour lequel, du reste, il semblait fait.

Lucie ne disait rien de ces fugues ; après la première douceur du pardon, elle avait regardé en elle-même et dans sa vie, et s’était convaincue que, si elle avait pardonné une faute, il lui faudrait pardonner encore. Assez soucieuse de sa dignité pour ne pas consentir à excuser une seconde trahison bien avérée, elle avait pris le parti de ne pas chercher à savoir. Ce parti, le plus sage, lui avait été conseillé par sa mère ; repoussé maintes fois, le conseil avait fini par triompher de la fierté de l’épouse, grâce aux scrupules de la mère.

— Que deviendra ta fille, disait madame Béruel, si pour satisfaire ton orgueil tu bannis ton mari, ou si simplement tu lui rends son foyer désagréable ? Quel sera dans la vie le rôle d’une enfant abandonnée par son père, ou fille d’une mère séparée ? Ne sais-tu pas qu’une fille élevée dans de telles conditions ne trouve pas à se marier, et porte seule jusqu’au tombeau le poids des fautes qu’elle n’a pas commises ?

Lucie, après de nombreuses révoltes, finit par entendre ce langage, et résignée à ignorer aussi longtemps que faire se pourrait, elle ne s’occupa plus que de sa maison et de son enfant.

Une cruelle épreuve l’attendait encore : aux premiers jours de l’automne, madame Béruel mourut après une maladie de quelques jours ; elle mourut le cœur déchiré de laisser sa fille à vingt ans, aux prises avec les difficultés multiples d’une existence douloureuse, et contre laquelle il n’existe pas de recours.

Lucie ne sentit combien elle aimait sa mère qu’après l’avoir perdue ; ce sentiment n’est pas rare chez les jeunes femmes, soit qu’elles soient heureuses dans leur mariage, ou, ce qui est moins rare, qu’elles ne le soient pas assez. La présence d’un tiers, ce tiers fût-il une mère tendrement aimée, est une cause ou tout au moins un prétexte à maints petits ennuis, maintes menues querelles, qui semblent bien pénibles à un jeune cœur d’ingénue, disposé à faire pour le mieux.

Lucie s’aperçut, quand elle n’eut plus madame Béruel pour la diriger, que cette sagesse attristée était la seule vraie et possible à mettre en pratique. Elle versa bien des larmes sur elle-même et sur sa fillette, qui, en grandissant, serait exposée aux mêmes peines, autant que sur cette mère qui l’avait uniquement aimée. Max, après avoir payé un tribut de regrets fort décent à la mémoire de sa belle-mère, ennuyé de ces vêtements de deuil et de cette tristesse constante, décida de retourner à Paris, un peu avant le temps où la belle société s’y rassemble.

La première figure qu’il vit sur le boulevard fut celle de son cousin Georges, qui cependant ne s’y rencontrait guère.

— Toi ici, à cette saison ? fit Max en l’arrêtant.

— Je suis seul à Paris ; ma femme est à Dieppe avec sa tante ; je m’y ennuyais à périr ; je suis revenu pour quelques jours.

— Viens donc nous voir ! Ce n’est pas gai chez nous, Lucie a bien de la peine à prendre le dessus ; et je comprends cela d’ailleurs : ma belle-mère était une personne peu ordinaire… Viens dîner ce soir, hein ?

Georges tenta de se défendre, mais son cœur le poussait vers Lucie. N’était-elle pas dans la peine ? La pensée de lui prouver combien il ressentait son chagrin – il avait perdu lui-même sa mère quelques années auparavant, et se souvenait des douleurs cuisantes qu’il avait ressenties alors – tout se conjura pour lui faire accepter l’invitation.

Il trouva Lucie dans le petit salon situé au couchant ; les dernières lueurs du jour entraient librement par les fenêtres encore débarrassées de leur triple enveloppe de rideaux. Les meubles encapuchonnés de housses semblaient tristes et dépaysés, et la jeune femme, dans ses longs vêtements de deuil, lui parut plus grande et plus mince qu’autrefois. Tout ce qu’il voulait lui dire s’arrêta soudain sur ses lèvres à la pensée qu’autrefois madame Béruel lui avait interdit l’entrée familière et douce de cette maison… Il pouvait y revenir maintenant, nul ne s’y opposerait plus : il le sentit à la façon dont Lucie jeta ses deux mains dans celle qu’il lui tendait, ainsi qu’elle l’avait fait lorsqu’il avait été chercher le médecin pour l’enfant malade. Dans cette étreinte fraternelle, elle avait mis sans s’en douter toute son âme, et semblait lui crier : Je n’ai plus que vous !

Ils s’assirent l’un près de l’autre, sur les fauteuils couverts de housses, dans la clarté mourante du jour décroissant ; la petite Renée entra sur ses pieds encore chancelants, et vint s’asseoir entre eux, sur les plis de la robe de sa mère ; ils se mirent à causer comme des gens qui ont été longtemps sans se voir, et, en effet, ils ne s’étaient plus parlé ainsi depuis près d’un an. Les paroles leur venaient à tous deux amicales et douces, assombries encore par la pensée du malheur récent ; mais bientôt on ne sait quelle bouffée d’espérance, sinon de joie, sembla passer entre eux, comme un souffle tiède en avril, et soudain Lucie s’arrêta honteuse de son abandon : elle avait senti le doigt de sa mère se lever devant elle pour l’avertir.

Elle recula un peu son fauteuil et voulut reprendre un langage plus formaliste ; Georges la comprit aussitôt ; lui aussi avait pensé à madame Béruel plusieurs fois depuis le commencement de leur entretien. L’obscurité se faisait de plus en plus ; il pria Lucie de sonner pour avoir de la lumière, et quand l’appartement fut éclairé, Renée assise entre eux, près de la table où elle regardait des images, il parla courageusement.

— Votre mère, dit-il, chère cousine, m’avait presque fermé votre maison ; vous ne l’avez peut-être pas su, et certainement vous ne l’avez pas remarqué. C’était une femme d’une grande prudence et qui vous aimait de toute son âme. Elle avait raison au point de vue du monde ; je venais ici trop souvent, je suis le premier à le reconnaître. J’y étais attiré, vous le dirai-je, par ce parfum de paix domestique qui manque chez moi, où il n’y a pas non plus d’enfant. – Vous m’avez pardonné, j’en suis sûr, ce que mon importunité d’alors a pu vous occasionner d’ennui… Maintenant les choses ont changé : vous avez un an de plus, moi aussi ; votre fillette grandit… votre deuil vous interdira les visites oiseuses… Si vous le permettez, ma cousine, je viendrai vous voir quelquefois… Je n’abuserai pas, soyez-en certaine ; mais, ma cousine, ni vous ni moi nous ne sommes amis du monde : la vie a été dure pour nous…

Il s’arrêta : Lucie pleurait, le visage dans ses deux mains, et les larmes roulaient brillantes sur sa robe noire. Elle retira ses mains et le regarda avec toute la candeur de ses beaux yeux bruns :

— Je n’ai plus d’autre ami que vous, dit-elle, et j’avais souffert de ne plus vous voir… Je vous dois la vie de Renée…

Elle se pencha sur le petit visage inquiet, tendu vers elle, et baisa passionnément les joues de la fillette. Georges lui tendit la main, elle y mit la sienne… et, sans le savoir, leurs cœurs furent liés pour la vie.

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