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Chapitre 14

La vie de Max Rodey se trouva subitement changée du tout au tout. Jusqu’alors ses liaisons faciles n’avaient apporté aucun embarras dans son existence ; la nécessité de trouver un asile pour recevoir Berthe lors de ses furtives visites, les précautions obligatoires pour se soustraire à la curiosité des inférieurs, lui donnèrent un air de conspirateur tout à fait intéressant. Sans la prudence de la jeune femme, il eût commis une quantité prodigieuse de bévues ; car, comme il le lui disait en riant, il n’avait pas l’habitude du danger ; grâce aux perpétuelles remontrances de son amie, il parvint à prendre peu à peu l’air d’un homme semblable aux autres, de façon à ne pas attirer sur lui l’attention de ceux qui le voyaient journellement. Il sut composer son visage, épanoui par le bonheur, et Lucie fut seule à s’apercevoir qu’un changement radical s’était fait en lui.

En effet, plus banalement affectueux que jamais avec sa femme et sa fille, plus régulier dans ses habitudes, il avait totalement cessé de s’occuper de Lucie ; elle était désormais reléguée au nombre des agréments solides, mais indifférents, d’une maison bien tenue. Elle l’entendait rentrer tous les soirs à une heure fort raisonnable, se coucher en fredonnant un petit air ; il avait bon appétit à déjeuner et l’embrassait au front avant de sortir, ne la contrariait jamais et lui donnait de l’argent autant qu’il était nécessaire pour leur train de maison ; plus de dépenses imprévues, plus d’embarras pécuniaires… Au lieu de la rassurer, ce nouvel état de choses la rendit toute soucieuse.

— Vous n’avez par l’air contente ? lui dit un jour Georges, qui venait souvent, une heure avant le dîner, passer quelques instants avec elle. Cette courte entrevue, presque journalière, était la principale joie de leur existence. – Est-ce que quelque chose ne va pas ?

Lucie secoua la tête ; tout allait très bien, elle ne pouvait se plaindre de rien ; elle sourit et garda le silence.

— Max a une nouvelle toquade ? Il se redérange ? fit Georges en souriant à demi. Il me semblait, au contraire, que depuis quelque temps il était très rangé ; on ne le voit plus nulle part, pas même chez moi… Au fond, je crois qu’il m’a gardé rancune de mon dernier sermon !

— Il ne va pas chez vous ? demanda Lucie avec un peu de surprise. Je croyais qu’il vous voyait très souvent !

— Au contraire, presque jamais. D’où vous venait cette illusion ?

— Je ne sais, dit Lucie en cherchant dans ses souvenirs… C’est une impression que j’avais… À propos, pourquoi Berthe ne vient-elle jamais me voir ? Je lui ai fait deux visites…

— Je lui demanderai si elle a quelque raison pour vous mettre en quarantaine, fit Georges d’un air contraint. Vous savez d’ailleurs, cousine, que vous ne perdez pas grand-chose : entre elle et vous il y a si peu de points de contact…

— Enfin nous sommes parentes, dit Lucie avec douceur ; mais ne la grondez pas à cause de moi, c’est bien assez que vous ayez grondé mon mari…

Ils gardèrent un moment le silence ; une harmonie parfaite régnait entre eux d’ordinaire ; mais ce jour-là le nom de Max et celui de Berthe, dont, par une entente tacite, ils ne parlaient presque jamais, semblaient avoir troublé leur accord intérieur.

— Vous croyez, reprit Varin, ramené malgré lui, que Max se dérange ? Mais sa vie est régulière en apparence…

— Il a une liaison sérieuse, dit Lucie en baissant les yeux.

— Vous croyez ?

— J’en suis sûre, tout à fait sûre… mille détails me l’ont prouvé ; d’ailleurs il se conduit bien avec Renée et moi… mais il ne nous appartient plus ; une autre l’a pris corps et âme.

Georges fut étonné de la tranquillité avec laquelle la jeune femme parlait d’une chose si importante.

— Cela vous afflige beaucoup, dit-il en hésitant, mais…

— Cela ne m’afflige pas, reprit-elle avec vivacité ; ses erreurs ne peuvent plus me causer de chagrin : je ne l’aime plus.

Il la regarda, surpris de son calme et de sa décision, doucement ému à la pensée qu’elle s’était tout à coup détachée de Max. Il ne demandait pas qu’elle l’aimât, mais il était heureux de sentir libre ce cœur si pur et si mal récompensé.

— Je ne puis plus aimer quand je n’estime pas, dit-elle avec une légère rougeur. Depuis la première faute, il y en a eu d’autres. J’en ai eu la preuve, des erreurs subalternes, des choses qui n’auraient pas dû arriver, que la passion ne justifie pas… Tenez, je lui aurais plutôt pardonné la maîtresse qu’il a en ce moment…

— Pourquoi ?

— Parce qu’il l’aime, celle-là ! Elle sait le rendre heureux, de bonne humeur : il est bon avec sa fille, il me témoigne des égards… autrefois il était souvent bourru… Et puis il l’aime, cela se voit, cela se sent…

Elle soupira : elle aussi avait aimé passionnément, et savait à quels signes la passion se décèle.

— Pauvre enfant ! dit Georges, votre vie n’est pas gaie…

— J’ai ma fille et vous, fit Lucie en souriant ; vous n’êtes pas gai non plus ; nous mettons nos tristesses ensemble et nous broyons du noir de conserve, c’est toujours cela.

Elle se mit à rire ; Georges la quitta, un peu plus préoccupé qu’il ne voulait le lui laisser voir, par la pensée de cette grande passion qui absorbait si fort son cousin.

Il cessa pourtant bientôt d’y songer, grâce à un changement qui venait de se faire dans son intérieur et qui lui donnait fort à penser. Depuis son retour de Dieppe, Berthe avait adopté envers lui une manière d’être fort différente du passé. Sa froideur agressive s’était transformée en une politesse irréprochable, mêlée çà et là de bienveillance ; la beauté même de la jeune femme avait pris un caractère plus calme ; aux yeux de l’observateur attentif, Berthe avait subi une crise et en était sortie aussi complètement modifiée que le permettait sa nature. Or Varin n’avait pas la moindre illusion sur les qualités morales de sa femme, et il se dit sur-le-champ qu’un pareil changement ne pouvait avoir pour cause que l’influence d’un sentiment profond. Ce n’était pas vers lui que s’était retournée cette âme instable et inquiète ; il se mit en conséquence à surveiller plus attentivement les actions de sa femme.

Celle-ci se montrait d’une prudence vraiment peu ordinaire. Sa vie, toujours décousue et sans règle apparente, lui permettait des sorties fréquentes, à des heures indéterminées… À moins de la suivre, sans repos, plusieurs jours de suite, Varin ne pouvait vraiment pas espérer de la prendre en défaut. Il se dit alors que la vertu de Berthe étant, aussi bien qu’il pouvait en juger, une chose absolument aléatoire, il n’aurait à compter avec elle que dans le cas où elle se trahirait, où quelque preuve flagrante établirait sa culpabilité.

De tels raisonnements eussent dû lui rendre la tranquillité ; ce fut tout le contraire : la pensée qu’il était trompé, qu’il n’en voyait rien, qu’il n’y pouvait rien, lui donnait des mouvements de colère qu’il ne savait pas toujours maîtriser complètement. Berthe s’en aperçut, et au lieu de le railler, comme elle n’eût pas manqué de le faire autrefois, elle se montra plus irréprochablement parfaite que jamais, ce qui acheva de confirmer les soupçons de Georges.

La droiture de son caractère lui rendait toute contrainte insupportable ; la dissimulation qu’il était forcé d’observer pour répondre à la conduite mystérieuse de sa femme lui devînt odieuse, et au risque, dans cette lutte inégale, de perdre encore la moitié de ses avantages, il se décida à parler, à déclarer la guerre.

Un jour que Berthe, en grande tenue de ville, debout devant sa glace, s’apprêtait à sortir, il entra dans son boudoir. C’était une chose qui lui arrivait peu ; et la jeune femme en fut si étonnée, en même temps si effrayée, qu’elle pâlit soudainement. Mais tout en continuant à tirer ses gants sur son poignet, elle prit l’offensive, en disant :

— Quel hasard vous amène ici ?

Georges ferma les deux portes du boudoir, détacha les embrasses et laissa tomber les portières, puis s’approcha de sa femme, et lui dit d’un ton froid :

— Vous souvenez-vous, madame, que l’an dernier, à propos de bruits offensants qui couraient alors sur votre compte, nous eûmes ensemble un entretien…

— Désagréable, interrompit Berthe ; oui, monsieur, je m’en souviens. Est-ce que nous allons recommencer ?

Toute l’insolence de sa nature orgueilleuse, un moment matée par la douceur insinuante de la passion, lui remontait au cerveau à cette attaque de son mari.

— Précisément, reprit Georges sans se troubler. Nous allons recommencer cet entretien désagréable, mais il aura un avantage sur le précédent : il sera court. Vous avez un amant, madame !

— Et quand cela serait ? fit Berthe en se retournant vers lui, les yeux pleins d’un feu sombre, le visage empourpré de rougeur sous l’insulte. Quand bien même j’aimerais un homme mieux fait que vous pour me plaire, monsieur ? Ne m’avez-vous pas dit, lors de cet entretien dont vous évoquez le souvenir, que vous tueriez cet homme, si vous parveniez à le trouver ? Cherchez-le, monsieur, et tuez-le. Mais, par grâce, épargnez-moi vos ridicules scènes de jalousie.

Elle se détourna avec un dédain et un dégoût qui n’avaient rien d’affecté. Georges réprima un mouvement de colère, s’assit sur une chaise et reprit tranquillement :

— Il n’est pas nécessaire de me braver, quand, au contraire, je viens vous prévenir loyalement qu’à partir de ce jour je vais chercher celui dont vous me livrez si complaisamment la vie. Je hais le sang versé, et surtout versé inutilement. Donc ce que je venais vous dire, le voici : Si vous aimez votre amant, gardez-le bien ; car quand je le trouverai, je le tuerai.

— Vous me l’avez déjà dit, fit Berthe sans se retourner.

— Soit ! alors vous êtes prévenue, et je n’aurai, quoi qu’il arrive, rien à me reprocher.

Il la salua et sortit du même pas tranquille dont il était entré. Nul que lui ne sut ce que ce calme apparent lui avait coûté d’efforts : aussi, pour s’en récompenser, deux heures après il alla chez Lucie, chercher un peu de cette douceur vaillante dans laquelle il se retrempait comme dans un fluide vivifiant.

Restée seule, Berthe, immobile, écouta le bruit décroissant des pas de son mari : l’heure fatale était donc venue ! Il faudrait lutter, se défendre ! Elle sentit une grande faiblesse s’emparer d’elle. Lorsqu’elle avait écouté Cialdi, elle avait cédé au plaisir de tromper ce gardien sévère, de ruser avec son habileté supérieure ; alors elle n’aimait pas, elle se sentait adroite et forte. Mais aujourd’hui elle aimait, et elle avait peur… Soudain, revenant à la réalité, elle mit sa voilette, descendit après avoir donné quelques ordres, et, une fois dans la rue, gagna le boulevard en marchant d’un air indifférent, comme une jolie Parisienne qui fait sa promenade quotidienne.

Il fallait prévenir Max ; aurait-elle le temps ? Son mari n’allait-il pas commencer sur-le-champ la recherche qu’il lui avait annoncée ? Une plus mûre réflexion lui inspira la certitude que, pour ce jour même, elle n’avait rien à craindre. Georges avait trop de chevaleresque dans le caractère pour ne pas lui laisser le temps de se garder. Cette conduite, ridicule, soit, mais assurément délicate, lui inspira une sorte de reconnaissance pour Georges, auquel au moins elle ne pouvait refuser de la grandeur d’âme. Pressant le pas, par mille rues détournées, elle arriva au lieu de ses rendez-vous. Max n’y devait pas venir ce jour-là. Mais en le faisant prévenir, peut-être pourrait-elle l’y amener. Elle dépêcha un commissionnaire, avec l’ordre de dire à Rodey qu’on le demandait au bureau, tout de suite, et de le chercher partout, s’il n’était pas chez lui. Ce signal avait été convenu entre eux, en cas d’urgence.

Max était précisément chez lui. Le déjeuner, un peu retardé par diverses menues circonstances, avait été remarquablement bon, Renée, particulièrement gracieuse et gentille dans ses câlineries enfantines ; un joli rayon de soleil enfilait toutes les fenêtres de l’appartement… Bref, Max, qui n’avait rien à faire ce jour-là, s’était attardé chez lui. Après avoir demandé et obtenu de Lucie, avec un sourire, la permission de fumer un cigare dans la salle à manger, il s’était installé sur le tapis à côté de sa fille qui faisait la dînette à sa poupée avec un morceau du dessert. Adossé contre une chaise, il jouissait délicieusement de la vie, pendant que Lucie brodait près de la fenêtre. Cet intérieur aimable, ce bel enfant, cette jolie femme, satisfaisaient son sens esthétique ; son cigare lui donnait un fin goût de jouissances matérielles, et les yeux demi-clos, il pensait au rendez-vous du lendemain près de Berthe…

— On demande monsieur au bureau, dit la femme de chambre en ouvrant la porte.

Max fut aussitôt sur ses pieds.

— Qui ? dit-il en se secouant.

— Un commissionnaire qui est reparti sur-le-champ.

La femme de chambre disparut, et Lucie regarda son mari.

— Au bureau ? Tu as donc un bureau maintenant ? fit-elle d’un air de doute.

— Certainement ! Sans cela, où veux-tu que j’aille toucher mes dividendes ? fit Max en s’étirant, avec un rire forcé. C’est ennuyeux de s’en aller ; on était bien ici !

Il fit deux tours sur lui-même, enleva Renée dans ses bras pour l’embrasser, posa un baiser sur le front de Lucie, et sortit.

À peine dehors, il sauta dans une voiture et se fit conduire en hâte à son domicile extra-légal. À son entrée, Berthe ne lui laissa pas le temps d’interroger.

— Il a deviné quelque chose, lui dit-elle avec un geste désespéré.

Max resta atterré.

— Il sait que c’est moi ? dit-il en allant droit au plus terrible.

— Non, mais il va me surveiller ; nous sommes perdus ; il ne faut plus nous voir.

— Ne plus nous voir ? s’écria Max ; mais tu veux donc que j’en devienne fou ! Ne plus nous voir, dis, Berthe, est-ce que c’est possible ?

Elle se dégagea avec un mouvement lent et désolé.

— Je ne veux pas qu’il te tue, et il te tuera ; il l’a dit. Je ne veux pas qu’il te tue. Oh ! Max !

Elle laissa tomber en sanglotant sa tête sur l’épaule de Rodey. Sa bravoure ordinaire, sa hauteur, son indifférence au danger l’avaient quittée depuis qu’elle aimait. Quand il s’agissait de Max, elle devenait plus faible qu’une enfant. Après un instant, elle s’essuya les yeux.

— Il faut être au moins quinze jours sans nous voir, reprit-elle, en fermant avec la main la bouche de Max qui voulait protester. Quinze jours, et puis nous verrons ensuite.

Il la regarda, éperdu, fou d’amour.

— Partons ! dit-il avec la vivacité d’un homme qui a trouvé la solution d’un problème.

Elle le regarda, effarée.

— Partir… et le monde ?

Max exprima d’un geste que le monde lui était indifférent.

— Et… ta femme, ta fille ?

Il hésita un instant.

— Pour Lucie, dit-il, ce sera un bon débarras ; car vraiment, je fais un vilain mari. Pour ma fille, sa mère l’élèvera bien.

— Et avec quoi vivrons-nous ? insista Berthe. La misère, ça doit être affreux !

— J’ai ma fortune, répondit Max ; je puis la liquider en partie, le reste sera pour Lucie, et, une fois à l’étranger, tu peux réclamer ta dot…

Ils restèrent pensifs tous deux. Ces questions matérielles sont pénibles à soulever dans les luttes de la passion.

— Nous ne reviendrons jamais en France ? dit Berthe tristement.

La patrie, à laquelle elle n’avait jamais songé, se dressait devant elle et semblait la retenir.

— Mais si ; plus tard, quand tout sera oublié ; nous vivrons comme mari et femme dans quelque endroit où les autres n’auront pas l’idée d’aller…

— Mari et femme ! Ah ! oui, j’aurais été une bonne femme si j’avais pu t’épouser…

Ils arrêtèrent un plan de fuite : ils ne se reverraient plus en ce lieu, désormais dangereux ; Max préparait tout ; il fallait bien une dizaine de jours pour réaliser une portion de sa fortune ; quand les préparatifs seraient terminés, un billet glissé par Max dans la main de Berthe, ou une visite quand elle serait seule, servirait à fixer le jour et le mode de départ. D’ici là, Rodey viendrait de temps en temps chez son cousin, comme à l’ordinaire, afin de ne pas exciter de soupçons.

— Dix jours sans nous voir ! fit Max avec regret, quand tout fut décidé. Comment allons-nous faire ?

— Nous ne nous quitterons plus ensuite, répondit Berthe en l’embrassant avec une tendresse fébrile.

Elle sortit après lui, pendant qu’il protégeait sa retraite, et rien d’insolite ne la troubla jusqu’au moment de son retour chez elle.

Les huit jours qui suivirent furent en tout semblables au reste de l’année. Chacun allait et venait librement en apparence ; cependant Berthe était étroitement surveillée par son mari, qui s’arrangeait pour connaître l’emploi de son temps. Elle avait résolu de ne faire aucun préparatif de départ, si caché qu’il fût, ne voulant emporter que de l’argent et des bijoux, choses qu’elle avait toujours eues en abondance. C’est avec une sorte d’ironie qu’elle rencontrait de temps en temps le regard sévère de Georges, comme pour le défier d’accomplir ses menaces.

Le neuvième jour, après avoir dîné en tête-à-tête avec sa femme, qui devait rejoindre une amie dans une loge du Vaudeville, Varin crut remarquer dans l’attitude de Berthe quelque chose d’insolite : une inquiétude anormale, des rougeurs fugitives qui allaient et venaient sur ses joues un peu pâlies depuis quelques jours. Son parti fut bientôt pris : aussitôt après le café, il quitta la salle à manger et sortit pour se rendre devant le théâtre, afin de s’assurer que sa femme y viendrait réellement, qu’elle y viendrait seule, et de voir si personne ne l’attendait sous le péristyle ou dans les environs. L’heure n’était pas avancée ; il savait que Berthe serait au moins une demi-heure à sa toilette. En passant devant la maison de Rodey, il eut envie d’entrer. La vue de Lucie et de l’enfant le calmerait peut-être ; car il sentait bouillonner en lui une singulière fureur. Il s’en voulait et il en voulait à Berthe d’être réduit à ce métier d’espion, dont il rougissait.

Il monta donc, et apprit que madame était seule ; entrant, sans se faire annoncer, dans la salle à manger, il trouva Lucie qui jouait avec sa fille sous la clarté de la grande lampe ; le repas était desservi, tout était calme et bien rangé.

— Où est Max ? demanda Varin distraitement.

— Je ne sais pas, répondit Lucie. Oh ! mon ami, il se passe quelque chose…

Georges la regarda et vit qu’elle avait pleuré.

— Quoi donc ? dit-il en posant affectueusement la main sur la tête de l’enfant. C’était son geste quand il n’osait presser la main de la mère.

— Il a vendu des valeurs, quatre-vingt mille francs de valeurs… Le notaire est venu me le dire en cachette à trois heures. Qu’est-ce que cela peut vouloir dire ?

Georges ne répondit pas. Une lueur confuse se faisait dans son esprit, mais il ne voulait pas la voir.

— Il a peut-être quelque dette à payer, dit-il évasivement.

— Je ne crois pas, fit Lucie, et, de plus, en rangeant chez lui tantôt, j’ai trouvé un Indicateur ouvert du chemin de fer de l’Est…

— Vous craignez qu’il ne s’évade, dit Georges avec un faible sourire.

— J’ai peur qu’on ne me l’enlève ! répondit-elle tout bas. Ce n’est pas pour moi, – nos vies sont aussi séparées maintenant que si nous ne nous étions jamais rencontrés, – mais pour l’enfant, pour la fortune de l’enfant et pour son honneur de jeune fille…

— Rassurez-vous, dit tout à coup Varin, après un silence, comme s’il se réveillait en sursaut, il n’y a peut-être rien… Je prendrai des informations…

— Et vous me les direz, n’est-ce pas ? insista Lucie avec tant de prière dans le regard qu’il se sentit ému.

— Je reviendrai vous rassurer, dit-il.

— Allez-vous-en tout de suite pour tâcher de savoir…

Georges tressaillit comme sous une commotion subite.

— Tout de suite, dit-il.

Néanmoins il restait immobile ; et elle le regardait, pensant qu’il était étrangement distrait ce soir-là. Soudain il se pencha vers elle et l’embrassa au front, près des cheveux.

— Adieu, cousine, dit-il.

Comme elle continuait à le regarder, pendant qu’une rougeur délicate montait à ses tempes nacrées :

— Vous savez que je vous aime sincèrement ; vous le savez, n’est-ce pas ? Eh bien, ne doutez jamais de ma tendresse ; non, Lucie, jamais, entendez-vous ?

Il disparut sans que Lucie, étonnée, eût le temps de répondre à cet étrange discours.

Au lieu de continuer sa route vers le Vaudeville, il se dirigea très vite vers sa maison ; la marche lui paraissant trop lente, il se mit à courir, et il arriva chez lui au moment où un homme, qui le précédait de quelques pas, entrait dans l’escalier.

— Y a-t-il quelqu’un chez moi ? demanda-t-il au concierge.

— Madame est chez elle, et voilà M. Rodey qui monte, répliqua l’homme.

Georges monta l’escalier lentement, pour laisser à Max le temps de se présenter ; sur le palier, il attendit encore quelques secondes ; puis, tirant de sa poche son petit passe-partout, il ouvrit sans bruit. Les gens dînaient à l’office, et il ne rencontra personne. Marchant avec précaution, il traversa le salon, puis la salle à manger, obscurs. Une traînée de lumière filtrait sous la porte du boudoir. Il s’arrêta ; puis, frémissant de honte à la pensée qu’il avait failli écouter, il entra brusquement et resta sur le seuil.

Max, debout au milieu de la petite pièce, tenait dans ses bras Berthe qui, renversée sur son épaule, le regardait avec ivresse en disant : « Demain ! »

— Monsieur Rodey, dit Varin, veuillez m’envoyer vos témoins.

Max tressaillit et voulut se dégager ; mais Berthe, le front haut, les yeux brillants, resta suspendue à son bras, en défiant son mari.

— Je vous avais prévenue, madame, ajouta Varin ; vous avez manqué de prudence.

— Georges… dit Max.

Un geste de son cousin lui imposa silence. Il reprit cependant :

— Vous pouvez me tuer, c’est votre droit ; mais du même coup vous atteignez ma femme…

Georges porta la main à ses yeux.

— C’est vrai, dit-il ; mais ce n’est pas moi qui l’ai voulu.

Max prit son chapeau, s’inclina devant Berthe, salua froidement Georges et sortit.

— Vous, madame…dit Varin.

— Oh ! moi, je m’en vais, fit froidement Berthe. Vous n’avez pas la prétention de me retenir, je suppose ?

Il s’effaça devant elle, et elle sortit l’air hautain, le cœur plein de fiel.

Georges, accablé, prit sa tête dans ses mains, en disant :

— Pauvre Lucie !…

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