‹ Lucie RodeyChapitre 15 sur 20 · Chapitre 15

Chapitre 15

Le bruit léger, étouffé à dessein, de la porte d’entrée qui se refermait, réveilla Lucie en sursaut. Elle écouta un instant, les yeux fermés, croyant entendre les gens s’occuper de leur service matinal… rien ne bougea dans l’appartement, mais la porte de la rue se referma lourdement, faisant trembler toutes les vitres.

Lucie ouvrit les yeux, et s’aperçut qu’il ne faisait pas encore tout à fait jour ; à peine une lueur grisâtre filtrait-elle sous les rideaux. Elle alluma une bougie et consulta sa montre : il était six heures moins le quart.

Elle resta immobile un instant, les yeux fixés sur sa montre, puis elle se leva brusquement, courut à la pendule, qui annonçait la même heure, puis à la fenêtre ; le jour triste d’une matinée de novembre sous un ciel de neige éclairait les maisons endormies, en haut et en bas de la rue.

Une clarté se fit dans son esprit encore engourdi par le sommeil, et qui avait peine à comprendre. Max était parti ! Parti avec cette femme qu’il aimait… La veille il était rentré tard, au moment où Lucie se retirait dans sa chambre ; il lui avait adressé quelques paroles amicales, avait jeté un regard sur Renée endormie, et l’avait embrassée avec effusion, puis il était rentré chez lui d’un air sérieux qui ne lui était pas habituel… plus de doute, il était parti, secrètement, comme un voleur… Au moins, lui aurait-il laissé une lettre pour la prévenir ?

S’enveloppant à la hâte d’un peignoir, les pieds nus dans ses pantoufles, grelottant de froid et de fièvre, elle courut à la chambre de son mari ; les grandes fenêtres laissaient entrer une lueur blafarde et glaciale dans le salon et la salle à manger. Sur le seuil, elle s’arrêta. Si elle s’était trompée, si elle avait rêvé, si Max était là, endormi, bien tranquille, que lui dirait-elle ? Comment prendrait-il cette étrange visite ?

Elle resta ainsi, la main sur le bouton de la porte, prêtant l’oreille avec une attention si contenue que l’air muet de l’appartement lui semblait plein de rumeurs éclatantes. Enfin, incapable de résister plus longtemps à son angoisse, elle fit jouer doucement le pêne… aucun bruit ne lui répondit : elle poussa la porte avec précaution… la chambre était noire, l’air était tiède, une bûche achevait de se consumer dans la cheminée ; elle marcha droit au lit et posa hardiment sa main sur l’oreiller : il était froid, la place était vide. Elle courut aux rideaux, les écarta violemment, et regarda sur le bureau… Il n’y avait rien.

Elle s’assit sur le fauteuil, ramassa machinalement les plis de son vêtement autour d’elle, pour se défendre du froid maladif qui l’envahissait rapidement, regarda le lit, le feu et la table, et resta sans pensée, sans force et sans colère.

Il était parti, sans un mot de regret ou de compassion pour la femme et l’enfant qu’il laissait derrière lui, après les avoir dépouillées de tout ce qu’il avait pu leur prendre ! Il n’avait pas même songé à leur faire l’aumône d’une bonne parole, d’un semblant d’excuse ; il était parti, – oui, comme un voleur ; c’était vrai, comme un voleur !

Un frisson parcourut Lucie tout entière, et elle se leva, réchauffée par la violence de son indignation. D’un trait, elle gagna la porte, et referma derrière elle cette chambre, saturée du parfum dont Max avait l’habitude de se servir pour sa toilette, et qui lui devenait insupportable. Elle retourna dans sa chambre, et regarda longtemps sa fille endormie, mais sans effusion de tendresse : son cœur était sec, les bonnes pensées l’avaient abandonné, il n’y germait plus que des émotions amères et mauvaises. Elle eût voulu voir le monde entier s’écrouler sous ses pieds ! que n’avait-il aussi en s’enfuyant emporté sa fille et le reste de son avoir ? Elle eût pu le haïr encore davantage, et cet excès de haine l’eût soulagée.

Lucie se mit à sa toilette lentement, soigneusement comme d’habitude ; le monde ne devait pas savoir ce qu’elle avait enduré, ce qu’elle endurerait encore. Après tout, il n’avait pas laissé de lettre, mais elle en recevrait probablement une dans la journée ; on ne quitte pas ainsi une famille, une position, tout un passé honorable, sans donner une explication, bonne ou mauvaise. Elle se prépara à lire tous les mensonges, toutes les lâchetés ; avec ce qui venait de se passer, rien ne l’étonnait plus.

Après une heure de réflexions, Lucie s’aperçut à quel point elle était détachée de Max. Il pouvait encore la faire souffrir, mais elle n’avait plus de jalousie. Soudain sa mémoire lui représenta la scène du jour de son mariage, quand elle avait senti la première douleur de l’amour méconnu se glisser dans son âme au sujet de Berthe. Qu’il était loin, ce temps ! Trois ans et demi seulement l’en séparaient, mais c’était aussi loin que si depuis elle avait vécu tout une autre existence. Elle avait épuisé tous les tourments de la jalousie, sans jamais se permettre un reproche, ou même une allusion. Lors de l’aventure de Rouen, toute autre femme eût eu la part belle pour prendre de l’importance dans son intérieur ; Lucie n’avait pas voulu paraître se souvenir de cette erreur ; pour elle, le pardon comportait sinon l’oubli, du moins un silence éternel. Elle avait pardonné de même les autres fautes, non sans un peu de pitié, peut-être un peu de mépris, – mais elle avait pardonné.

Non, elle n’aimait plus du tout son mari ; elle rougit et frémit en pensant qu’un jour, il aurait pu par caprice vouloir se rapprocher d’elle et reprendre momentanément leur vie d’époux unis… Comment aurait-elle supporté cette nouvelle épreuve ? Elle détourna la tête pour n’y pas songer : un tel malheur, une telle humiliation, dépassaient pour elle la limite de ce que l’on peut prévoir. À tout prendre, elle aimait mieux encore qu’il fût parti… Mais parti de cette façon honteuse… Elle secoua la tête avec dédain. Ce n’est pas ainsi que se conduit un honnête homme, pensa-t-elle.

La maison s’était éveillée ; Renée dans sa petite baignoire procédait à la toilette de son baigneur de porcelaine, tout en faisant à sa bonne mille confidences enfantines ; Lucie allait et venait dans l’appartement, vaquant à ses devoirs de mère et de maîtresse de maison, donnant des ordres, comme si rien n’était changé dans cette demeure où sa vie venait de prendre une forme nouvelle ; de temps en temps, à son propre insu, elle se dirigeait vers la fenêtre, écartant un peu le rideau et regardait dans la rue, comme si elle attendait de l’extérieur un document, une preuve matérielle, quelque chose qui lui affirmât son abandon définitif.

La rue était sale, le jour blafard ; la neige tombait lentement par gros flocons qui fondaient en touchant le sol ; le froid de l’hiver pénétrait partout, malgré le feu flambant dans la cheminée ; une indicible et mortelle tristesse entrait dans la maison avec la clarté jaunâtre et terne, avec l’abandon du chef de famille.

La pendule sonna dix heures, et Lucie, réveillée en sursaut de la rêverie douloureuse où elle se plongeait depuis le matin, demanda le courrier. On le lui apporta comme à l’ordinaire ; elle éparpilla d’un geste nerveux les journaux, les imprimés, les réclames, tout le fatras quotidien d’une maison riche, cherchant une lettre à son nom ; – il ne s’en trouva point. Longtemps elle regarda deux enveloppes à l’adresse de son mari, se demandant si la clef du mystère ne se trouvait pas là ; mais non, c’étaient des lettres banales, d’écritures familières…

— Portez cela chez monsieur, dit-elle à la femme de chambre. Puis elle fit un mouvement pour la retenir. Qu’allait dire cette femme en voyant le lit intact ?… Avec un sourire amer, madame Rodey se dit que c’était arrivé bien d’autres fois, et que cette fois comme les autres on viendrait lui dire à l’heure du déjeuner, avec un visage mystérieux et discret qu’elle ne connaissait que trop :

— Monsieur n’est pas rentré : madame est servie.

Mieux valait l’absence, dût-elle être éternelle, que la répétition constante de ces piqûres d’épingle.

Tout à coup Lucie s’aperçut que Georges n’était pas venu, qu’il n’avait rien fait dire ; dans cette circonstance extraordinaire, de qui prendre conseil, sinon de son seul ami ? Elle envoya chercher M. Varin, le priant de venir sur-le-champ.

Le domestique revint au bout d’un quart d’heure. M. Varin n’était pas chez lui : il était sorti dès le matin. Cet homme avait encore quelque autre chose à dire ; mais ne se voyant point interroger, il garda le silence et se retira discrètement.

Lucie se sentit tout à coup inquiète. Le calme d’une solution définitive, telle que la fuite de son mari, l’abandonna pour faire place à mille perplexités confuses. Qu’était devenu Georges ? Pourquoi cette coïncidence de sorties matinales ? Un instant une partie de la vérité se fit jour dans son esprit ; elle pensa que Max s’était peut-être battu, que Georges lui avait servi de témoin… Mais quelle était alors la femme pour laquelle Max pouvait se battre ? Ce n’était donc plus une fille comme les autres fois ?…

Le roulement d’une voiture, amorti par la neige fondante, s’arrêta sous ses fenêtres ; elle sentit sa respiration se suspendre, et toute pâle, la main pressée sur son cœur, elle écouta… On sonna. Qui que ce fût, il serait le bienvenu ; tout valait mieux qu’une telle attente.

Georges se présenta devant elle, si pâle et si défait qu’elle n’osa l’interroger autrement que du regard. Il avait dans les yeux tant de désespoir, tant de colère impuissante contre la cruauté de sa destinée, qu’elle se sentit frappée d’un grand malheur, plus grand peut-être que tout ce qu’elle avait redouté.

— Max s’est battu, dit-il, sans détacher les yeux du visage de Lucie ; il a été blessé…

— Pour une femme ? dit-elle durement.

Il hésita une seconde, puis répondit d’une voix ferme : Oui, pour une femme.

— Grièvement ?

— Grièvement, à la tête. On en meurt tout de suite, ou bien on en guérit vite.

Elle laissa retomber la main qui lui tenait le cœur. Si ce n’était que cela, elle pouvait le supporter, elle pouvait endurer la mort de Max, comme aussi sa guérison ; un tel coup ne la frappait pas dans l’essence même de sa vie.

— On l’apporte ici ? dit-elle d’une voix calme.

— Oui… Lucie, vous aurez patience, n’est-ce pas ? vous serez indulgente, vous ne maudirez pas…

— Lui ? fit-elle en secouant la tête ; je ne puis pas le maudire, il m’est indifférent !

— Non pas lui ; Lucie, votre main, souvenez-vous que je vous aime, que je vous vénère, que…

Il fit un geste désolé, et se dirigea vers la porte ; elle le retint.

— Nous sommes bien malheureux ! s’écria-t-il d’une voix brisée, plus malheureux que personne au monde… Laissez-moi, vous comprendrez plus tard… ne dites pas que vous m’avez vu…

Une rumeur confuse sous les fenêtres lui donna le courage de s’arracher à la main de Lucie qui s’attachait désespérément à la sienne.

— Le voilà, il faut que je m’en aille, il le faut ; adieu, Lucie, adieu !

Il s’enfuit comme s’il avait commis un crime, et elle resta un instant immobile, frappée de stupeur, n’osant chercher à comprendre, et ne comprenant pas. Tout à coup, le bruit des pas dans l’escalier la rappela à son devoir ; elle sonna, donna rapidement des ordres, entra dans la chambre de son mari et prépara le lit pour le recevoir.

Lorsque le chirurgien se présenta pour la prévenir, il trouva madame Rodey calme et courageuse, prête à lui servir d’infirmière.

— Il se peut que le danger ne soit pas grave, madame, lui dit-il pour la rassurer.

Elle fit un geste qui signifiait : Je suis prête à tout, et se tint auprès de lui pour l’aider.

q

Page 1