Chapitre 16
Le pansement était fait, et le chirurgien déclarait la blessure légère : avec du repos, des soins éclairés, M. Rodey serait hors d’affaire en quinze jours.
— Il pourra faire lui-même ses visites de jour de l’an, dit le praticien, pour rassurer cette jeune femme si pâle, si grave, en apparence si tranquille. Mais vous devriez vous soigner, madame ; vous avez reçu une commotion qui me paraît vous avoir fort ébranlée ; si j’ose émettre un avis, je vous prierai d’envoyer chercher votre médecin ordinaire, il saura mieux que moi…
— Je suis très bien, je vous remercie, répondit madame Rodey sans effort. Elle avait en effet l’air très tranquille, et intérieurement ne se sentait pas troublée ; sa seule souffrance était un désir irrésistible d’être seule pour réfléchir, pour comprendre. Elle eut envie de demander au docteur pourquoi Georges n’était pas là, puis elle se rappela qu’il lui avait recommandé de ne pas parler de sa visite, et elle se contenta de reconduire le chirurgien, qui promit de revenir dans la soirée.
Elle alla voir sa fille, qui, soigneusement tenue à l’écart, n’avait rien remarqué d’insolite, et qui jouait paisiblement : elle donna machinalement un coup d’œil à l’appartement, s’aperçut qu’elle n’avait rien mangé depuis la veille, et haussa les épaules en pensant combien peu la nourriture lui manquait ; puis elle s’assura que le feu brûlait dans la cheminée du salon, et rentra dans la chambre de son mari, dont la porte était ouverte, afin de laisser circuler l’air en abondance.
La tête de Max endormi reposait sur l’oreiller avec un bandage qui cachait presque entièrement ses yeux ; sa barbe châtaine faisait paraître plus blanches ses lèvres décolorées ; ses mains reposaient inertes sur la couverture ; il avait l’air d’être mort. Lucie le regarda un instant avec la commisération naturelle envers ceux qui souffrent. Si ce fût arrivé deux ans plus tôt, l’année précédente encore, avant le voyage de Rouen, quelle angoisse pour son cœur déchiré ! Maintenant, elle ne craignait plus que pour la vie du père de famille : son amour éteint ne lui laissait pas de pitié pour l’homme qui s’était battu à cause d’une autre femme.
Quelle femme ? Georges le savait, et n’avait pas voulu le lui dire… elle le saurait pourtant ; car, après un tel esclandre, ce ne pourrait rester longtemps secret. Elle se mit à ranger les potions sur la cheminée, les séparant en remèdes inoffensifs et remèdes dangereux ; deux ou trois fioles redoutables se trouvaient là, elle les mit en lieu sûr, pour éviter les imprudences, et s’assit dans un fauteuil, assez loin du lit de Max.
Comme elle avait pleuré, l’année précédente ! Comme elle avait eu peur de perdre ce mari tant aimé ! Et maintenant, quel vide dans son cœur ! quelle irrémédiable amertume ! Pourvu que Max n’ait pas l’idée de se remettre à l’aimer, par reconnaissance pour ses soins ! il en était très capable ; elle se promit, dès que le danger serait entièrement conjuré, d’avoir une garde pour la remplacer, afin d’éviter ce nouveau caprice.
Pendant qu’elle méditait, le jour baissait ; elle alluma une lampe sur la cheminée. En retournant à sa place, dans l’ombre, elle crut entendre un coup de sonnette très faible suivi d’un murmure de voix étouffées dans l’antichambre. Pour éviter tout bruit, elle ouvrit la porte du salon, et demanda à demi-voix : Qu’y a-t-il ?
Une femme vêtue de couleurs sombres, enveloppée d’un voile épais, passa devant elle et entra dans le salon avant que Lucie pût s’y opposer ; elle leva son voile, et dans la demi-obscurité, la femme de Max reconnut, plus par l’intuition que par la vue, sa cousine Berthe Varin. Elle ferma la porte et attendit que celle-ci parlât.
— J’ai appris l’incident, dit Berthe, d’une voix qu’elle voulait rendre indifférente, et je suis venue savoir des nouvelles de mon cousin… Je ne suis pas visiteuse ; mais dans les moments de peines, on me retrouve… Comment va votre mari, cousine ? est-il mieux ?
Lucie ne répondit pas. Après la courte et mystérieuse apparition de Georges le matin, la présence de Berthe chez elle lui paraissait inexplicable. Madame Varin répéta avec instance, mais aussi avec une irritation contenue :
— Va-t-il mieux ? parlez donc !
— Il va mieux, dit lentement Lucie, cherchant toujours à pénétrer le mystère qui semblait s’épaissir autour d’elle.
— Est-ce dangereux ? demanda Berthe après un soupir aussitôt étouffé : soupir de soulagement ou de condoléance.
— Je n’en sais rien encore, fit madame Rodey, sans se départir de sa froideur glaciale.
— Il est là ? fit Berthe après un mouvement d’hésitation, en indiquant la chambre où Max dormait. Laissez-moi le voir, je vous en prie… Il n’a pas le délire ? Il ne parle pas ?
Elle s’avançait vers la porte, avec un geste à peine poli pour excuser sa précipitation, Lucie se plaça entre elle et la chambre du malade.
— Qui vous a appris l’accident ? dit-elle d’une voix contenue, étrangement vibrante. Est-ce votre mari ?
Madame Varin s’arrêta, ne sachant que répondre.
— Savez-vous avec qui, et pour qui mon mari s’est battu en duel ? continua Lucie, s’animant peu à peu : si vous le savez, dites-le-moi ; et vous le savez ; je sais que vous le savez…
Elle s’était inconsciemment rapprochée de Berthe et lui parlait avec une sorte de menace ; la jeune femme recula.
— Vous devez me le dire, reprit Lucie, j’ai le droit de le savoir, j’ai assez de tous ces mystères ; où est Georges ? pourquoi n’est-il pas venu avec vous ?…
— Georges ? murmura Berthe, ne sachant plus que dire, écrasée sous toutes ces questions auxquelles elle ne pouvait répondre. Soudain, retrouvant son énergie, sentant d’ailleurs qu’elle était perdue, quoi qu’elle fit, elle passa devant Lucie en disant :
— Je veux voir Max.
Elle s’arrêta au seuil de la chambre, n’osant pénétrer plus loin, retenue malgré elle par la terreur de la mort possible et prochaine. Le visage du jeune homme, mat et blême sur l’oreiller, les mains de cire inertes sur le drap, lui causèrent une insurmontable faiblesse, et elle dut s’appuyer au dossier d’un fauteuil pour se soutenir, pendant que ses yeux pleins d’une tendresse indicible, débordants de larmes brûlantes, se fixaient sur le blessé avec une compassion désespérée.
Lucie la regardait, n’osant achever de deviner ce que, depuis le matin, une intuition secrète semblait lui souffler. Mais le geste d’angoisse avec lequel Berthe tendit involontairement ses mains jointes vers le lit l’illumina brutalement, comme la lueur d’un éclair au bord d’un gouffre.
— C’est vous ! s’écria-t-elle en saisissant Berthe par le bras avec une telle violence, que celle-ci la suivit dans le salon, sans pouvoir résister. C’est pour vous qu’il s’est battu, c’est vous qui êtes sa maîtresse, et c’est Georges… Oh ! fit-elle en lâchant madame Varin et en reculant le plus possible. Oh ! c’est vous… la femme de Georges et mon mari… Oh !
Elle tomba dans un fauteuil, le visage caché dans ses mains, pour éviter la vue de cet excès d’opprobre et d’horreur.
— Eh bien, oui, c’est moi ! fit Berthe avec hauteur ; j’aime Max et il m’aime, j’en conviens. Que vous importe ? Il y a longtemps que votre mari ne vous aime plus…
Lucie se redressa et regarda son insolente rivale avec un mépris qui fit détourner les yeux à madame Varin, malgré toute son arrogance.
— C’est vrai, dit-elle, peu importe vous ou une autre, vous et les autres, vous êtes égales à mes yeux de femme honnête ; mais la tache que vous avez mise sur le nom de votre mari…
— Ah ! voilà ! fit Berthe avec un rire insultant ; il vous importerait peu que j’eusse pris votre mari, si en échange je vous avais laissé le mien…
Elle n’eut pas le temps d’achever. Lucie l’avait prise par la main, et conduite dans l’antichambre avant qu’elle eût pu proférer l’outrage commencé. La porte du salon était refermée ; Berthe jeta derrière elle un regard de haine et sortit sur-le-champ.
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