Chapitre 17
Lucie rentra dans la chambre de son mari d’un pas rapide, comme si elle avait voulu lui parler ; mais la vue du blessé, toujours immobile et endormi, l’arrêta près du lit. Elle se pencha sur lui, relevant le pli du rideau pour mieux le voir, et le contempla longtemps, pendant que des pensées tumultueuses s’entrechoquaient dans son esprit comme des armes mortellement affilées.
Voilà ce qu’il avait fait, l’homme qu’elle avait choisi, malgré les sages avis de sa mère, l’homme qu’elle avait aimé, auquel elle avait donné sa vie, sa jeunesse, sa fortune, tout ce qu’une femme peut donner… Que lui demandait-elle en échange de tous ces biens qu’elle ne lui avait pas repris, qu’il avait dédaignés ? Depuis longtemps elle ne réclamait plus que la paix du foyer et la considération due à une épouse irréprochable.
C’était peu, et pourtant il n’avait pas pu lui laisser cette misérable aumône, il avait détruit sa paix et entaché l’honneur de son nom, cet honneur qu’elle portait si haut, elle, l’épouse abandonnée ; il avait séduit la femme de son ami, et causé un irréparable scandale… un scandale qui la séparait à jamais de Georges.
C’est ici que la malheureuse femme sentit dans toute son âpre cruauté la douleur de sa blessure ; elle était pour jamais séparée de Georges, en effet, et cet homme qui gisait là, qu’on lui avait rapporté le matin, qu’elle soignait, qu’elle allait guérir, cet homme, parce qu’il était son mari, et parce qu’il était adultère, allait lui enlever la seule consolation qu’elle eût jamais connue : l’amitié secourable, l’estime compatissante d’un homme de bien ! Quelle justice y avait-il alors en ce monde ? N’eût-il pas été plus équitable que Max mourût ? La mort l’aurait sinon absous, au moins justifié !
S’il était mort, Lucie lui aurait pardonné, même d’avoir trompé Georges, même d’avoir déshonoré la maison de son parent, même de la séparer à jamais de l’ami de ses jours d’abandon. Mais il vivait, il allait guérir, et à peine guéri, il recommencerait sa vie de mensonges et de trahisons. À présent qu’elle avait découvert sa rivale, elle comprenait le charme qui retenait Max loin du foyer ; la beauté de Berthe était si provocante, si irrésistible, que l’homme aimé par elle ne saurait jamais se délier : la mort seule aurait pu rompre ce lien ; elle sentait que Berthe en venant chez elle, en cédant à l’impérieux besoin de voir son amant au risque d’achever de se perdre, avait affirmé une de ces passions qui ne connaissent pas d’obstacles ; une fois guéri, Max retournerait à Berthe… n’eût-il pas mieux fait de mourir ?
La pendule sonna : c’était l’heure de la potion. Lucie se dirigea machinalement vers la cheminée et prit le flacon pour mesurer la dose. Ce flacon portait une étiquette spéciale, afin de mettre en garde contre les imprudences ; le docteur avait recommandé à Lucie de verser elle-même, de faire bien attention à la dose : c’était un poison énergique et sûr ; dans des mains inhabiles, c’était un danger permanent… Une idée traversa l’esprit de la jeune femme ; elle se rapprocha du lit, et se reprit à contempler Max Rodey, dont le sommeil se troublait peu à peu et qui commençait à s’agiter sur l’oreiller.
S’il mourait, ce mari infidèle, cet ami déloyal, Lucie serait libre ; elle pourrait s’en aller avec sa fille dans quelque endroit paisible où la solitude endormirait ses chagrins… Un rêve d’eaux courantes, d’arbres verts, de clairières ensoleillées lui passa devant les yeux ; sous ces arbres, un homme venait à elle en souriant, c’était Georges. Délivré de Berthe répudiée, chassée de sa maison, il était libre aussi ; ils marchaient côte à côte le long de la rive verdoyante…
Si Max mourait, qu’importait le reste du monde ? Il n’y aurait plus rien entre eux, plus rien… Lucie regarda le flacon et pensa qu’en versant quelques gouttes de trop, elle serait libre. Son âme torturée, saturée d’humiliations, se révolta et cria vers la liberté. Elle mit lentement la main sur le bouchon de verre et resta pensive.
— À boire ! dit faiblement Max, sans chercher à ouvrir les yeux, mais en se tournant instinctivement vers elle.
Elle versa un peu d’eau dans le verre. La liberté… la liberté de quoi ? De voir Georges à toute heure, dans un lieu paisible… Elle tressaillit et posa le flacon sur la table. Elle aimait Varin ! Oui, elle l’aimait, non comme elle avait aimé Max, dans sa candeur innocente de jeune fille, mais avec l’amour conscient, éclairé, d’une femme qui a souffert et qui a brisé la fausse idole de sa jeunesse. C’était pour aimer Georges librement qu’elle désirait la mort de Max. Et l’adultère lui apparut dans toute son horreur, avec le crime et le remords pour compagnons.
— À boire, répéta Max avec l’impatience douloureuse d’un enfant malade.
— Tout de suite, dit-elle d’une voix étouffée qui lui semblait à elle-même sortir d’une tombe. Elle prit le flacon ; sa main tremblait ; elle le déposa, et courut se laver les mains dans de l’eau fraîche ; puis elle revint, et avec un geste ferme, cette fois, elle laissa tomber les gouttes dans l’eau qui devenait opaline. Une, deux, trois… Elle releva vivement la fiole, la boucha avec soin et présenta à son mari le breuvage salutaire. La dernière de ses joies avec son rêve coupable à peine entrevu venait de s’écouler, broyé sous l’étreinte de sa conscience.
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