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Chapitre 18

La convalescence de Max ne fut pas longue. Dès le cinquième jour, débarrassé du bandage, réduit à un simple pansement, il put regarder autour de lui, et s’inquiéter de ce qui l’environnait.
Après les premières vingt-quatre heures de prostration et de grand mal à la tête, il avait commencé à se préoccuper de Berthe. Qu’était-elle devenue ? Chassée par son mari, sans doute, avait-elle quitté Paris ? Mais l’aurait-elle fait sans lui donner signe de vie ? Un amour tel que le leur pouvait-il se rompre ainsi, sans autre dénouement que la brutalité d’une balle maladroite, qui avait blessé sans tuer ? Toute la surexcitation que donne la fièvre se porta sur ce point, et Max n’eut plus d’autre idée que de savoir ce qu’était devenue Berthe.

Lucie, tranquille, allait et venait dans la maison, veillant à ce que tout le bien-être possible entourât le malade ; deux fois par jour, elle amenait Renée, qui montait sur une chaise à côté du lit, se penchait sur « papa », l’embrassait bien délicatement du bout des lèvres, « parce qu’il était malade », et s’en retournait, trottinant gaiement sur ses petits pieds, au côté de sa mère dont elle saisissait la main.

Ce calme, le regard ferme des beaux yeux bruns de Lucie, les longs plis droits de sa robe traînante sombre et silencieuse, tout cela exaspérait Max. – Je sais bien que tu es parfaite, avait-il envie de crier à sa femme ; fais-moi une bonne querelle, et finissons-en avec ce reproche muet que tu apportes dans le verre que tu me présentes, dans la couverture que tu redresses, dans l’air que tu respires ! Mais Lucie ne semblait pas comprendre, ne voulait pas comprendre. Elle était loin d’éprouver le calme que lui attribuait son mari ; la pensée du crime, entrée dans son âme pour une seule minute, lui revenait maintenant avec les plus douloureux remords, et elle ne pouvait se pardonner de l’avoir conçue. Cette preuve qu’on peut faillir même après avoir apporté tous ses soins à se perfectionner soi-même, lui donna une grande indulgence pour son mari : non qu’elle pût jamais revenir à des sentiments autres qu’une indifférence bienveillante, mais elle comprit qu’il fût las d’elle, qu’il eût aimé Berthe, qu’il eût songé à fuir…

— Nous n’étions pas faits l’un pour l’autre, se dit-elle avec un soupir : je lui pardonne ses infidélités ; puisse-t-il ne jamais me haïr, c’est tout ce que je lui demande, à cause de l’enfant !

Max ne la haïssait point, il la craignait plutôt, et surtout il la considérait comme un gardien terrible, qui l’empêchait d’obtenir des nouvelles de Berthe. Le sixième jour, ne pouvant y tenir, pensant que peut-être, après tout, Lucie ignorait encore la cause du duel, il hasarda un simple mot : Georges ?

— Il a envoyé tous les jours prendre de vos nouvelles, répondit la pauvre femme ; elle était dans l’ombre du rideau et se recula encore un peu, afin qu’il ne vit pas la rougeur qui venait d’envahir son visage.

Max n’osa ajouter le nom de Berthe, Lucie garda également le silence, et ils restèrent tous deux dans un grand embarras. Quelques instants après, la jeune femme sortit de la chambre et fut remplacée par la garde-malade. Celle-ci ne paraissant pas incorruptible, une courte conversation régla les affaires entre elle et Max, et dès le lendemain, il eut un billet de Berthe ; chose d’autant plus facile que celle-ci venait tous les jours s’informer chez le concierge, et que Lucie, de toute la maison, était la seule à l’ignorer.

À la fin de la semaine suivante, Max fut assez fort pour se lever et faire le tour de son appartement ; le docteur permettait une promenade pour le lendemain.

En entrant dans sa chambre, un peu étourdi par la fatigue et le mouvement, Max s’étendit dans un fauteuil et se mit à repasser son existence. Après une heure de méditations, comme il arrivait à une conclusion identiquement semblable à celle qu’avait tirée Lucie, qu’ils n’étaient pas faits l’un pour l’autre, la jeune femme entra.

— Lucie, lui dit son mari, il faut pourtant que nous parlions ensemble de… des événements qui m’ont mis dans l’état où je suis…

Elle détourna la tête ; à quoi bon en parler ! Pourquoi remuer ces souvenirs douloureux, à peine engourdis, qu’elle eût tant désiré d’oublier…

— Je me suis battu avec Georges, continua le pauvre homme ; il pouvait me tuer, c’était son droit, je l’avais manqué ; et puis enfin, c’était son droit : il ne l’a pas fait ; je ne sais s’il n’a pas eu tort… J’ai vu son regard au moment où il visait ; sa main a tremblé ; le coup est parti malgré lui. Je vous dis ceci, Lucie, parce qu’il est bon que vous le sachiez : Georges s’est noblement conduit.

Il s’arrêta fort ému lui-même au souvenir du moment où il avait vu passer sur le visage sévère de son cousin une ombre qui ressemblait fort à de la pitié… C’est de Lucie et de Renée que Georges avait eu pitié, ce n’était pas douteux ; mais quel qu’en fût le motif, ce mouvement lui avait valu la vie.

— Vous connaissez la cause du duel ? reprit Max d’une voix altérée, réunissant tout son courage pour poser cette question.

Lucie fit un signe de tête affirmatif.

— Et vous m’en voulez beaucoup ?

Elle fit signe que non. Comment pouvait-elle lui en vouloir d’avoir aimé Berthe, alors qu’elle avait eu envie de le tuer !

— Puis-je espérer votre pardon ? demanda Max d’un ton presque inquiet ; car si Lucie lui pardonnait, il devenait cent fois plus coupable.

— Non, dit-elle, si par pardon vous entendez l’oubli. Je ne puis plus voir en vous qu’un étranger : – le père de Renée, le chef de la famille ; – mais, en ce qui me concerne, un étranger.

Max respira. Ce n’était donc pas lui seul qui dénouerait cette chaîne du mariage !

— Je vivrai dans votre maison, comme une épouse fidèle et soumise à ses devoirs ; mais jamais je ne verrai en vous autre chose qu’un protecteur donné par la loi. Vous trouverez en moi dans les détails de la vie de la déférence et le respect de votre nom. Quant à de l’amour… je vous ai trop aimé autrefois pour vous aimer encore.

Max resta pensif. Il ne pouvait rien désirer de mieux : qu’eût-il fait de l’amour de sa femme, lui qui avait le cœur plein d’une autre ? Cependant il ne put s’empêcher de songer à la part qui restait à Lucie dans cet arrangement de leurs vies : il gardait tous les avantages et lui laissait toutes les charges, tous les devoirs, toutes les peines.

— Voulez-vous une séparation ? lui dit-il doucement. Je suis prêt à faire les démarches nécessaires.

— À quoi bon ? fit Lucie avec un geste résigné ; la séparation me rendra-t-elle ma liberté ? m’ôtera-t-elle votre nom ? Que puis-je y gagner, du moment où vous consentez à ne réclamer de moi que ce qu’exigent les convenances d’une vie commune ? Ma fille et moi, nous ne pouvons que perdre au scandale inévitable d’une pareille démarche. Soyons séparés, puisque vous y consentez, sans faire intervenir la loi dans les déchirements de notre vie privée.

Elle poussa un soupir, et Max lui répondit de même. Ah ! s’ils avaient pu s’affranchir tous les deux de ce lien terrible qui les unissait de force, malgré le vœu de leurs âmes, qui les avait amenés tous deux aux dernières limites de la patience humaine, jusqu’au bord du crime, avec quelle reconnaissance mutuelle, avec quelle amitié sincère chacun eût délivré l’autre ! Mais ils ne pouvaient que baisser la tête et attendre la mort clémente.

— Lucie, dit doucement Max, je vous jure de vous respecter toujours, de vous laisser libre de vos actions : j’ai perdu le droit de rien exiger de vous ; je vous demande seulement, au nom de notre fille, de ménager l’honneur du nom que vous portez…

Elle l’interrompit avec un geste si fier qu’il se sentit petit et mesquin de l’avoir demandé.

— Oui, dit-elle, je sais que la partie n’est pas égale, que vous n’avez outragé que mon bonheur, et que moi, c’est votre honneur que j’outragerais ; il ne faut pas qu’un jour vous soyez exposé à faire à un autre ce que Georges vous a fait… Ma mère me l’avait dit, et d’ailleurs, notre orgueil à nous autres femmes, ce n’est pas de respecter un mari qui ne se respecte pas, c’est de nous respecter nous-mêmes, afin de n’avoir jamais à rougir, même quand nous sommes seules. Ma mère m’a appris tout cela, et je n’ai pas oublié ses leçons… Soyez sans inquiétude.

Max baissa la tête et avança la main vers Lucie.

— Je vous demande pardon, dit-il ; pardon de vous avoir épousée, car je n’étais pas digne de vous ; pardon de vous avoir méconnue et trompée, pardon de toutes les peines que je vous ai causées et que je vous causerai encore, car la destinée le veut ainsi. Voulez-vous me donner votre main ?

Elle tendit à son mari sa belle main amaigrie, cette main qu’autrefois il aimait à baiser, depuis l’ongle jusqu’au poignet… Il y déposa un baiser respectueux et tendre à la fois, car il avait vraiment de l’amitié pour cette pauvre femme, que le poids de la vie accablait si lourdement.

— Je vous pardonne, lui dit Lucie, en sentant ses yeux s’emplir de larmes au souvenir d’un passé qui un instant avait été si heureux. Je vous pardonne de tout mon cœur.

Il resta un instant incliné sur cette main, qu’il porta ensuite à ses yeux. Cette rupture paisible, qui ne laissait place ni à la colère ni à l’aigreur, leur semblait à tous les deux douloureuse comme la mort d’une personne aimée.

Leurs mains se séparèrent, et leurs vies furent disjointes pour jamais.

Le lendemain, comme Lucie rentrait avec sa fille de leur promenade quotidienne, elle trouva sur sa table une lettre de Max, qui contenait ces quelques lignes :

« Vous m’avez pardonné ; vous me pardonnez encore. La vie en commun nous était impossible, et d’ailleurs, je ne suis pas seul à porter les peines d’une situation douloureuse et difficile. Je pars, en vous laissant une portion de ma fortune qui suffira pour doter Renée ; ne lui apprenez pas à me haïr, car je vous assure, Lucie, que je ne suis pas méchant, et que je souffre aussi bien que vous. »

Elle courut à la chambre de son mari : elle était vide ; il avait emporté les deux portraits de sa femme et de sa fille dans le même cadre.

Elle resta anéantie. Elle n’avait pas prévu cela ; qu’allait-elle faire ? Quelques brèves interrogations aux gens de service la mirent au courant de toute l’affaire ; elle en sut même plus qu’elle n’aurait voulu, car sa femme de chambre, indignée, voulait lui raconter comment la garde avait machiné cela avec la dame… Lucie lui imposa silence, et l’envoya aussitôt chez Georges avec un billet qui contenait ce mot : Venez.

Il arriva sur-le-champ, et au frémissement des lèvres de Lucie, à l’éclat de ses yeux, il comprit ce qui s’était passé.

— Ils sont partis ensemble ! dit Lucie en l’apercevant. Je suis définitivement abandonnée. N’est-ce pas que c’est bien ?

Elle s’arrêta un instant et le regarda : il était fort pâle ; depuis le moment où Berthe avait quitté sa maison, il ne l’avait plus revue, et il ignorait absolument ce qu’elle était devenue. Deux mots de Lucie le mirent au courant, et il reprit sur-le-champ son sang-froid.

— Ils sont partis, dit-il, tant mieux ; ces êtres-là ne pouvaient être pour vous comme pour moi qu’une source de chagrins et de difficultés. Il respira longuement, puis reprit : Vous voilà toute seule, Lucie, et moi aussi ; qu’allons-nous faire ?

— Quitter Paris, répondit-elle ; je veux partir sur-le-champ : je suis incapable d’affronter les questions, les regards, les commentaires. Je vais aller dans le Midi, quelque part, avec Renée…

— Me permettrez-vous de vous y rejoindre ? demanda Georges en se rapprochant ; depuis qu’elle était seule et libre, il semblait au jeune homme qu’il pouvait lui parler en toute confiance. Elle le regarda, et leurs yeux se dirent tout ce qu’ils tenaient secret depuis longtemps. Leurs mains se joignirent, et ils restèrent immobiles, trop heureux, n’osant remuer, de peur de rompre le charme. Ce fut Lucie qui revint la première à la réalité.

— Non, dit-elle en laissant retomber ses mains le long de sa robe. Non, vous ne m’y rejoindrez pas. Leur faute n’excuserait pas la nôtre : nous deviendrions même plus coupables qu’eux ; car ils ne savent pas ce qu’ils font, et nous, nous le savons. Jamais, mon ami, je ne serai à vous tant que leur mort ne nous aura pas déliés, et probablement nous mourrons avant eux. Qu’importe ? Je vous aime, et vous m’aimez ; nous étions faits pour nous aimer, et n’est-ce pas déjà du bonheur que de nous être rencontrés ?

— Trop tard ! fit Georges avec amertume.

— Trop tard ? Mais nous sommes jeunes, la vie est longue, nous serons amis ; c’est un grand bienfait du ciel qu’une amitié telle que sera celle-là !

— Lucie, reprit Varin, nous sommes jeunes, en effet ; le danger est grand ; serons-nous toujours assez forts pour lutter contre nous-mêmes ?

— Et que serions-nous, fit Lucie avec son vaillant sourire, si nous ne l’étions pas ? Où donc serait alors la différence entre nous et ceux que nous blâmons ? Laissez venir l’été ; alors je m’installerai près de Paris, dans un endroit tranquille ; vous viendrez m’y voir, et avec ma fille entre nous, nous serons bien défendus l’un contre l’autre. J’aurai, moi, pour me protéger, le respect de mon enfant à qui je dois de conserver mon honneur sans tache, et vous, vous aurez le respect que vous avez pour moi… Allez, mon ami, on n’offense que les femmes qui le veulent bien…

Elle parlait ainsi, souriante et transfigurée, les joues teintées de rose par un peu de fièvre intérieure ; elle acceptait avec joie la longue existence solitaire, pourvu que de temps en temps elle y rencontrât, pour une heure, la main de son ami. Il la regardait, ému, charmé, subjugué, sentant que ce qu’elle voulait, il le voudrait, car il n’aurait jamais la lâcheté de lui coûter une larme…

— Mon ami, lui dit tout à coup Lucie, embrassez-moi pour la première et la dernière fois. Je vous donne toute mon âme ; prenez-la, et ce sera pour la vie.

Il lui ouvrit les bras, elle appuya la tête sur sa poitrine, et ils restèrent ainsi, muets, serrés l’un contre l’autre, avec une telle intensité de sentiment qu’ils ne pensaient plus à rien. Quand elle fit un mouvement, il desserra les bras, et ils se retrouvèrent face à face, sans qu’il eût même pensé à baiser sa joue.

— C’est pour la vie, répéta Lucie. À toujours !

Elle partit deux jours après pour le Midi, seule avec une femme et Renée : sur les bords de la Méditerranée, tantôt sous le souffle aigu du mistral, tantôt aux ardeurs cuisantes d’un soleil capricieux, elle fut longtemps avant de calmer les rébellions et les colères de son cœur ; en présence de Georges, elle n’avait songé qu’au côté héroïque de sa résolution : il lui coûtait peu alors de renoncer à toute société, à toute joie extérieure ; – mais quand elle se vit seule, obligée de lutter avec mille choses menues et futiles, pour obtenir cette indépendance nécessaire ; quand elle comprit que pour voir Georges chez elle, il fallait en chasser tout le monde, les amis et les indifférents, elle se dit que la tâche qu’elle avait choisie serait difficile, et elle faillit y renoncer. Pourtant le sentiment de l’honneur, et l’amour éclairé qu’elle avait pour sa fille, cet amour qui lui faisait prévoir l’avenir, lui donnèrent le courage d’aller jusqu’au bout.

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