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Chapitre 4

Le crépuscule tombait lentement, envahissant le salon, déjà sombre par lui-même ; la cheminée, pleine d’un amas de braise, jetait cette chaleur pénétrante, propre aux fins de réception, quand, l’heure s’avançant, les domestiques ne mettent plus de bois au feu. Il faisait trop chaud, et l’atmosphère de l’appartement, chargée de l’odeur des violettes semées partout dans des vases, portait à la tête d’une façon singulièrement capiteuse. Il neigeait à flots ; personne ne viendrait plus ce jour-là, et Berthe, ennuyée d’avoir au moins une heure à perdre en attendant le dîner, s’assit d’un air distrait sur le tabouret du piano. Elle effleura les touches ; mais la vibration des cordes dans l’air du salon lui fit mal aux nerfs. Elle voulut sonner pour demander de la lumière ; puis elle se rappela que les veilles de la semaine précédente lui avaient rougi les yeux, et, par mesure d’hygiène, elle se résigna à rester dans ce demi-jour, si doux et si reposant.

Elle venait de se laisser aller dans un fauteuil, à l’endroit le plus éloigné de la cheminée, pour y chercher un peu de fraîcheur, quand la porte s’ouvrit, et, dans l’échappée lumineuse de l’antichambre bien éclairée, Berthe vit se dessiner la silhouette d’un homme. Pensant que c’était son mari, elle ne fit aucun mouvement ; mais l’hésitation du nouveau venu, qui ne la voyait pas dans cette demi-teinte, lui apprit qu’elle s’était trompée. Contrariée d’avoir à quitter la place confortable où elle s’était blottie, elle fit un léger mouvement. Le bruit de sa robe de soie fit tressaillir le visiteur, qui se dirigea rapidement vers elle :

— Vous êtes seule ? dit-il d’une voix étouffée.

— Oui, répondit la jeune femme, avec un battement de cœur, en reconnaissant cette voix.

Max s’approcha d’elle, tout près, si près qu’il se trouva dans les plis de sa robe, comme jadis au bal, et, prenant les deux mains de Berthe, il les appuya tour à tour sur ses lèvres, longuement, avec passion. Elle ne les retira pas. L’air semblait se raréfier autour d’eux ; la chaleur devenait de plus en plus suffocante ; les violettes mourantes se fondaient en parfums exquis… Soudain, Berthe, d’une voix railleuse, dit dans l’obscurité :

— Et cette figurante des Folies, qui chante si faux qu’on l’entend dans les chœurs, qu’est-ce que vous en faites ?

— Elle vous ressemble ! dit tout bas Max, en serrant plus fort les mains qui ne résistaient pas.

Berthe feignit un éclat de rire, qui s’arrêta dans sa gorge ; puis elle se dégagea brusquement et se leva. La clarté de la fournaise éclairait étrangement ses cheveux blonds et son teint nacré ; elle regarda fixement devant elle, dans le feu, où des amas de charbon formaient des constructions bizarres qui s’écroulaient à chaque minute, et elle approcha lentement du foyer, la tête baissée, comme fascinée. Max la suivait, sans oser la toucher.

— Eh bien, non ! dit-elle après un instant. Non !

Elle tourna vers Max son visage charmant, où une expression dure et fière avait remplacé la mutinerie provocante des jours passés. Ses yeux avaient un regard cruel et fixe ; elle les arrêta hardiment sur ceux du jeune homme :

— Non ! dit-elle encore une fois ; il y a des choses qui ne peuvent pas arriver.

— Pourquoi ? répondit le jeune homme tout bas, avec l’accent de la prière.

Elle parlait haut, sans frayeur d’être surprise ; c’était une nature hautaine qui ne voulait pas ruser avec le danger.

— Parce que vous êtes mon parent… parce que Georges a confiance en vous… Ah ! s’il était jaloux, s’il était méfiant… s’il m’avait soupçonnée… !

Elle réprima un mouvement presque sauvage, puis reprit avec un accent de dédain suprême :

— Je ne puis pas tromper un homme qui a confiance en moi. J’ai fait tout ce que j’ai pu pour le pousser à bout, il ne veut pas me croire capable de le tromper… Non, Max, c’est non et non.

Le jeune homme resta silencieux : à ceci il ne trouvait rien à répondre. Pourtant, il se rapprocha de Berthe, et, mettant un genou sur un siège bas qui se trouvait là, il l’entoura doucement de ses bras. Elle se dégagea sans secousse et le tint à distance en lui mettant ses deux mains sur les épaules, puis elle le regarda avec une pitié railleuse.

— Il m’aime à en devenir fou, dit-elle, il me l’a dit ; et cette petite fille qui chante faux lui aide à passer le temps… N’allez pas croire au moins que j’en sois jalouse, ce serait lui faire trop d’honneur…

— Qui vous l’a dit ? demanda Max.

Elle se mit à rire, sans changer de posture.

— Qui ? Mon petit doigt ! Est-ce si difficile à savoir, ces choses-là ? Mais, mon cher, il n’y a que votre femme qui l’ignore ! Voulez-vous savoir qui me l’a dit ? C’est mon mari !

Elle éclata de rire ; son rire sans écho mourut aussitôt. Un grand pont de braise qui surplombait une caverne de feu s’écroula dans la cheminée avec un bruit singulier. Ils tressaillirent tous deux et se séparèrent brusquement.

— Qu’on est lâche ! dit Berthe avec une expression d’indicible mépris. Et voilà ce que nous éprouverions à toute heure ? Non, Max, non. Si mon mari ne vous connaissait pas…

— Voulez-vous partir ? dit le jeune homme avec un éclair dans les yeux.

Elle recula d’un pas et le regarda attentivement. On n’y voyait presque plus, et la braise se couvrait de cendre blanche.

— Partir ? Et le scandale, dit-elle avec regret. Et votre femme, et votre enfant ? On nous jetterait la pierre, on dirait que nous sommes deux misérables… Lucie en mourrait. Je ne veux pas avoir de mort à me reprocher… Je ne suis pas tragique, moi… ni vous non plus, mon pauvre Max ! Allez ! ce sera pour une autre fois, dans une autre vie, dans un monde meilleur, comme on dit dans les oraisons funèbres. Allez-vous-en à la fenêtre, que je sonne pour avoir de la lumière. On étouffe ici.

Elle appuya la main sur le bouton de la sonnerie électrique, sans que Max eût le temps de répondre un mot. Le valet de pied entra aussitôt, et au commandement de Berthe : « Les lampes ! » répondit : « Madame est servie. »

— Déjà ? Je n’ai pas trouvé le temps long, dit la jeune femme. Mon mari est-il rentré ?

— Monsieur attend madame dans la salle à manger, répondit le domestique.

— Dînez-vous avec nous, cousin Max ?

— Non, merci, madame, je suis attendu chez moi, dit le jeune homme avec froideur.

— Eh bien, cousin, ce sera pour une autre fois, pour une autre fois, répéta-t-elle avec cette intonation railleuse qui mettait en défaut ceux qu’elle attaquait : – peut-être aussi pour un monde meilleur… avec le reste. Mes amitiés chez vous : j’irai voir Lucie et son bébé au premier jour.

Elle entra dans la salle à manger, avec un bruit harmonieux de soie froissée, et Max en prenant son chapeau put apercevoir la figure sévère et un peu triste de Georges, qui attendait sa femme, debout près de sa chaise, avec l’air d’un homme pour qui la vie n’a pas eu d’indulgence.

Rodey sortit et fit quelques pas dans la direction de sa demeure, puis il se ravisa, et se rendit au club, où il dîna, et de là aux Folies, où depuis peu il avait un fauteuil à l’année.

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