Chapitre 5
Berthe et son mari dînèrent en tête-à-tête silencieusement, comme deux êtres qui n’ont rien à dire. Il leur arrivait si rarement de se trouver seuls ainsi tous deux, qu’ils se sentaient également dépaysés ; la grande salle à manger, sombre, avait elle-même besoin d’hôtes plus nombreux pour égayer ses murailles. De plus, Georges était visiblement préoccupé, et la jeune femme, de son côté, pensait à tout autre chose qu’à paraître aimable.
Quand les domestiques se furent retirés, après leur avoir servi le café, Berthe fit un mouvement ; Varin crut qu’elle voulait quitter la table, et il la retint du geste.
— Pardon, dit-il, je voudrais vous parler un instant, et nous nous voyons si peu, que je profiterai de l’occasion présente, si vous y consentez.
Berthe fit un signe de tête qui signifiait : Dites tout ce que vous voudrez. Son mari reprit d’une voix qui tremblait légèrement :
— Nous n’avons jamais fait profession de nous aimer ; cependant, nous sommes tacitement convenus, je crois, de vivre en bonne intelligence, sur le terrain neutre des convenances sociales. Je déplore autant que vous le lien qui nous lie indissolublement, et le ciel m’est témoin que, si je pouvais vous rendre votre liberté, je le ferais aussitôt, même à mon détriment. Mais c’est impossible ; il nous faut donc tâcher de nous accommoder de notre mieux aux circonstances.
— Il me semble que c’est ce que nous faisons, dit madame Varin, avec une inflexion moqueuse dans la réserve voulue de sa voix.
— C’est ce que je fais, au moins, répliqua Georges en la regardant pour la première fois depuis qu’il parlait ; je me suis efforcé de faire de vous une femme respectée ; je vous ai suivie dans un milieu mondain qui me fatigue et m’ennuie ; je n’ai jamais présenté d’objection sérieuse à l’accomplissement de vos désirs… Mais en échange de ce…
— Dites ce sacrifice ; allez, mon ami, appelez les choses par leur nom, fit Berthe, dont les yeux brillèrent d’un éclat métallique.
— Soit, c’est vous qui l’avez dit ; en échange de ce sacrifice, il convient que mon nom soit respecté, puisque c’est dans ce but que j’agis…
— Votre nom ? Et qui donc l’attaque ? fit Berthe avec une indicible hauteur. Votre nom, c’est-à-dire ma personne, n’est-ce pas ?
— L’un et l’autre, répondit Georges en s’inclinant avec un geste poli.
Un grand silence régna dans la salle à manger, scandé par le bruit régulier du cartel appliqué à la muraille.
— Quelqu’un l’attaque ? demanda Berthe d’une voix altérée.
Tout son sort dépendait de la réponse que ferait son mari.
— Ce n’est pas quelqu’un, malheureusement ; c’est on. Et je ne puis pas faire taire cet on insaisissable, tandis que je pourrais tuer celui qui se serait permis de toucher à mon honneur.
Berthe leva sur son mari de grands yeux verts qui éclairaient étrangement son visage d’une pâleur de cire.
— Et qui nomme-t-on à côté de moi ? dit-elle d’une voix qui résonna étrangement à ses propres oreilles.
— Marco Cialdi.
La poitrine de la jeune femme s’emplit d’air, le souffle lui revint, et ses joues se nuancèrent peu à peu d’un rose de plus en plus vif.
— Marco Cialdi ? On a bon goût. Je n’ai jamais vu plus bel Italien, même dans les tableaux de maîtres. En vérité, dit-elle, je devrais remercier ceux qui me prêtent un tel amant !
Elle se renversa sur sa chaise en souriant, et de sa belle main étendue elle mit deux morceaux de sucre dans sa tasse de café.
Georges la regardait sans répondre ; son regard accusait plus de pitié que de colère. À ses yeux, cette femme n’était évidemment pas responsable du mal qu’elle leur faisait à tous deux.
— Et vous le croyez, vous ? continua Berthe après avoir trempé ses lèvres dans sa tasse.
— Si je le croyais, je ne vous en parlerais pas, faites-moi l’honneur de le croire, dit froidement Varin. J’aurais pour faire cesser ces bruits d’autres moyens que de vaines paroles.
Berthe acheva de boire son café, s’essuya les lèvres avec sa serviette et la posa sur la table pour se lever ; son mari la retint du geste encore une fois.
— Tout ceci ne paraît pas beaucoup vous émouvoir, dit-il, je le regrette pour vous ; mais puisque nous en sommes venus à une explication nécessaire, voici ce que je voulais vous dire. Je tiens à ce que mon nom soit respecté, je tiens également à ce qu’on vous traite avec la considération qui vous est due ; vous êtes belle, très belle, très aimable, et votre amabilité peut passer aux yeux des méchantes gens pour une coquetterie répréhensible. Je ne puis pas vous empêcher de vous montrer telle que vous êtes ; je ne puis pas non plus vous cloîtrer, mais j’ai tenu à vous dire que, si jamais j’avais une preuve que vous avez cessé d’observer le pacte qui nous lie, je tuerais l’homme dont le nom aurait été accolé au vôtre, c’est-à-dire au mien.
— Et moi, vous me feriez grâce ? demanda Berthe dont le visage s’était soudain animé.
— Je ne sais pas si ce serait vous faire grâce ; à coup sûr, je ne vous reverrais jamais.
Berthe garda le silence pour concentrer toutes ses forces, puis elle se leva délibérément, et, la main sur le dossier de sa chaise, elle regarda son mari bien en face.
— De quel droit me menacez-vous ? dit-elle d’une voix vibrante. Avez-vous quelque preuve contre moi ? Vous ai-je offensé ?
— Non, madame, répliqua Varin en se levant aussi. Nous sommes encore amis, c’est un avertissement que je vous donne.
— Et si je le prenais comme une déclaration de guerre ? fit-elle en le perçant de ses yeux cruels.
— J’en serais désolé ; mais j’agirais en conséquence.
— Vous allez donc tuer ce pauvre M. Cialdi, que sa famille a envoyé à Paris pour y étudier le droit international ?…
— Je ne le tuerai pas, puisqu’il ne vous est rien ; je vous l’ai déjà dit, je crois.
— Mais vous allez lui faire peur, le croque-mitainiser ?
Elle parlait d’une voix si agressive, que Varin vit l’inutilité de prolonger le débat.
— Nous ne parlons pas la même langue, dit-il avec un peu d’impatience ; nous ne pouvons nous entendre.
— Vous vous faites mieux entendre ailleurs, reprit Berthe en se tournant lentement vers la porte ; si j’étais ridiculement jalouse, je pourrais vous demander pourquoi vous passez le meilleur de votre temps chez ma cousine, madame Rodey…
Georges réprima un violent mouvement.
— Je vous défends de parler d’elle, fit-il d’une voix sourde.
— Et pourquoi ? C’est ma cousine ! Nous sommes très bien ensemble. Nous formons la famille la plus unie… Vous l’adorez ; son mari m’adore…
Elle regarda hardiment Varin en prononçant ce mot d’une audace inouïe : il ne sourcilla pas. Elle sentit qu’elle n’avait rien à craindre de ce côté-là. Georges haussa les épaules et sortit par la porte opposée.
Elle retourna dans le salon, éclairé par deux grosses lampes, et s’appuya sur le marbre de la cheminée où brûlait une énorme souche. L’air avait été rafraîchi pendant le dîner ; ce n’était plus ni la même atmosphère ni la même influence.
— Marco Cialdi, se dit-elle ; autant vaut lui qu’un autre ! Mais vous ne le tuerez pas, monsieur Varin, non, certes ! Il vous faut des preuves ? Vous serez très habile si vous parvenez jamais à en trouver !
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