Chapitre 6
Le nom de Lucie avait trouvé Varin sans défense. Depuis leur causerie lors du premier bal d’hiver, il avait en effet pris la douce habitude de passer chez madame Rodey presque tous les jours, sous un prétexte ou sous un autre, parfois sans prétexte. Il restait d’abord cinq minutes, refusant même de s’asseoir ; puis, peu à peu, il s’était accoutumé à entrer sans être annoncé, à s’asseoir auprès de la cheminée, et à causer tranquillement, pendant un quart d’heure, qui depuis s’était allongé indéfiniment.
Il avait trouvé Lucie rarement seule : madame Béruel, d’abord, lui tenait presque toujours compagnie ; puis l’état languissant de la jeune femme avait attiré autour d’elle quelques amis choisis, heureux de savoir où passer leur soirée, plus heureux par ce rude hiver d’être assurés, vers quatre heures, d’une tasse de thé et d’un bon accueil.
Les amis de Lucie n’étaient pas jeunes : c’étaient les amis de sa mère, d’aimables vieilles femmes, des hommes en cheveux blancs, qui ne manquaient ni d’esprit ni de bonne grâce, et qui savaient raconter les choses du temps passé de façon à intéresser leurs jeunes auditeurs.
Lucie n’avait pas d’amis ni d’amies à elle ; son éducation solitaire ne lui avait pas donné de compagnes, et sa courte apparition dans le monde après son mariage ne lui avait pas laissé le temps de faire des relations solides. Georges était donc à peu près le seul représentant de sa génération dans ce salon paisible, que sa présence rajeunissait. Quant à Max, il prétendait sentir le moisi dans l’atmosphère qu’apportaient autour d’eux tous ces personnages respectables, et il fuyait le salon de sa femme, qui, disait-il en plaisantant, n’était au fond que celui de sa belle-mère.
La naissance d’une fille donna à la tendresse de Lucie un but toujours présent, et si elle ne lui fit pas prendre à gré, au moins lui fit-elle excuser les longues absences de son mari. D’ailleurs, celui-ci en rentrant courait au berceau, s’informait de l’enfant avec une affection qui n’avait rien de joué, et traitait sa femme comme une créature extraordinaire, digne de la plus vive reconnaissance, pour lui avoir donné cette belle petite fille, dont il était fou.
Lucie souriait de ces exagérations, qui lui rappelaient celles dont elle avait été l’objet dans les premiers temps de son mariage. Elle avait bien pleuré de l’abandon de son mari pendant l’hiver entier ; elle avait soigneusement caché ses larmes à madame Béruel, mais celle-ci connaissait trop bien sa fille pour ne pas se rendre compte de ce qu’elle éprouvait. Il n’y avait là rien qui pût l’étonner : elle avait prévu cet abandon quand elle avait donné son consentement ; ce qu’elle espérait était le retour de Max à sa femme, toutes les fois qu’un incident quelconque le ramenait au foyer conjugal ; ici encore, elle ne s’était pas trompée : le jeune homme ne désertait jamais absolument la maison ; il y rapportait toujours un air aimable, suivant le code de la vie parisienne ; on ne pouvait exiger rien de plus ; et madame Béruel s’applaudissait de voir sa fille se résigner à ce genre de bonheur, après en avoir rêvé un autre tout différent.
Georges Varin était la note gaie de cet intérieur, plus résigné que joyeux. Il apportait les récits de la ville, les échos du boulevard et du théâtre ; il se faisait là plus joyeux qu’il n’était en réalité, et cela sans effort, parce qu’il était heureux de trouver à ce foyer ce qui manquait si cruellement au sien : l’accueil cordial et la vie de famille. Se rendait-il compte de l’attrait de plus en plus puissant qui le poussait vers Lucie ? Non, et, sans le défi imprudent de sa femme, il fût resté encore longtemps peut-être dans cette situation d’esprit vague où l’on ne sait trop ce que l’on veut, heureux d’être bercé dans un bien-être inconscient. Il croyait plaindre Lucie, si digne de tendresse, d’avoir un mari peu sérieux, toujours prêt à s’accrocher aux jupons de quelque fille, – pour le moment, épris d’une chanteuse sans mérite, non sans beauté ; – il croyait ne porter d’autre intérêt à la jeune femme que celui d’un parent, auquel un peu de familiarité amicale est permise. La sortie de Berthe lui ouvrit les yeux, et il s’aperçut tout à coup qu’il aimait madame Rodey.
Cette découverte lui causa une émotion profonde, qui tempéra d’abord la colère que lui avait inspirée l’attitude de Berthe. À trente-cinq ans, un homme sérieux n’aime pas impunément la femme de son ami : pour peu qu’il ait d’honnêteté dans l’âme, ce sentiment doit le plonger dans de cruelles perplexités. Lucie était trop haut placée dans l’esprit de Varin pour que celui-ci pût songer à autre chose qu’à lui cacher soigneusement son amour, et à essayer de s’en défaire ; il se jura qu’elle n’en saurait rien, se dit que ce secret serait facile à garder, puisqu’il était inconnu de tous, inconnu de lui-même un moment auparavant, et ne changea rien à son existence ordinaire, de peur de donner à penser à Berthe que ses soupçons étaient justifiés.
Madame Varin, qui voyait sa cousine de loin en loin, devint tout à coup une visiteuse assidue de sa maison. Deux motifs la poussaient à ce changement de tactique : le premier était le désir de taquiner son mari. Ah ! si elle avait pu surprendre entre Lucie et lui quelque signe d’intelligence, elle eût conclu sur ces bases un traité tout à son avantage ; mais elle fut promptement obligée de reconnaître qu’il n’y avait rien à faire de ce côté-là. Le second motif, non moins puissant, était de braver jusque chez lui Max, qui, depuis leur entrevue, la boudait obstinément.
Une après-midi, au moment où elle entrait chez madame Rodey, elle rencontra son mari dans l’escalier. Ils ne se parlaient plus guère, n’ayant rien de bon à se dire. Le printemps approchant, les réceptions avaient cessé en partie, et le jeune Italien, dont le nom avait été mis en avant par les mauvaises langues, ne se montrait que rarement dans l’orbite lumineuse de la belle madame Varin ; mais les relations des époux n’en étaient pas moins tendues, chacun ayant quelque sujet à se plaindre de l’autre.
— Madame Rodey va bien ? demanda Berthe.
— Fort bien ; mais elle est sortie, répondit Georges en la saluant.
Il descendit l’escalier sans se presser, mais sans se retourner. Sa femme le suivit d’un regard irrité, puis sonna chez Lucie pour s’assurer si vraiment elle était absente.
Georges avait dit la vérité ; madame Béruel était seule avec sa petite-fille dans la chambre de la nourrice. Berthe, qui ne lui faisait guère de visites, trouva l’occasion favorable et demanda à la voir. La mère de Lucie entra presque aussitôt dans le salon.
Après quelques préliminaires de politesse, madame Varin dit négligemment :
— Mon mari sort d’ici ?
— Je ne sais pas, répondit naïvement madame Béruel ; je ne l’ai pas vu.
— Je l’ai rencontré dans l’escalier, reprit Berthe ; en apprenant que Lucie n’était pas chez elle, il est reparti sur-le-champ.
Il y avait, dans le ton de ces paroles, quelque chose qui fit lever la tête à madame Béruel ; son regard rencontra celui de Berthe, qui semblait indifférente.
— C’est assez naturel, riposta la mère, sentant son enfant sourdement attaquée.
— Eh ! sans doute, chère madame, c’est très naturel ; c’est ce que je dis à tout le monde, à tous ceux qui s’étonnent de voir Georges si souvent ici. Il y est, je crois, plus que Max lui-même, et d’ailleurs ce n’est pas beaucoup dire, car ce pauvre Max est bien le mari le moins exemplaire !
Elle rit sur ce mot, montrant ses jolies dents régulières, et continua en souriant :
— Il y a vraiment des hommes qui ne devraient pas se marier, et Max était du nombre. Mais Lucie est si bonne et vous êtes si sage, chère madame, que vous finirez peut-être par corriger ce pécheur endurci.
Madame Béruel se mordit les lèvres ; rien n’est plus déplaisant que d’entendre dire par les autres les dures vérités que nous pensons sur le compte de ceux qui nous sont proches. Elle chercha une réponse, n’en trouva point, et finit par se dire que la légèreté bien connue de Berthe ne devait pas lui permettre d’attacher beaucoup de sens à ses paroles.
Quand elle se trouva seule, cependant, en se remémorant cette visite singulière, madame Béruel sentit plus vivement l’insinuation cachée dans les apparentes excuses prodiguées par madame Varin à son mari. Tout le monde s’étonnait de voir Georges si souvent chez Lucie ! Tout le monde, cela voulait dire peut-être deux ou trois personnes, peut-être une seule… C’était déjà trop ; Lucie ne devait pas être soupçonnée, et madame Béruel, n’écoutant plus que ses craintes maternelles, conçut immédiatement le dessein d’arrêter tous ces commérages pendant qu’il en était encore temps.
L’occasion ne se fit pas attendre ; Georges, vaguement inquiet de ce que sa femme avait pu dire ou faire en l’absence de madame Rodey, revint au bout d’une heure ; il sentait si bien la nécessité d’expliquer sa présence, qu’il prit le soin d’acheter un livre nouveau chez le libraire avant de se présenter. Lucie venait de rentrer, mais elle changeait de toilette. Ce fut sa mère qui reçut le jeune homme.
D’ordinaire, elle était souriante et affable ; ce jour-là, l’inquiétude maternelle lui donnait une apparence plus rude. Elle fit asseoir Georges avec quelque cérémonie, et tenta de déguiser sous une forme agréable le coup qu’elle voulait lui porter ; mais sa nature honnête répudiait tous les subterfuges, et elle quitta les sentiers de traverse pour aller droit au but.
— Vous savez que nous avons beaucoup d’amitié pour vous, monsieur, dit-elle ; mais il y a des choses qui passent avant toute amitié. Vous ne prendrez pas en mauvaise part la prière d’une mère obligée de défendre un intérieur que son gendre ne protège pas assez de sa présence.
Georges étendit la main, comme pour lui dire de ne pas continuer, mais elle ne remarqua point ce geste de prière.
— On a dit, – peu importe l’origine de ce bruit, – on a dit que vous êtes bien souvent ici, plus souvent que mon gendre lui-même… C’est plus la faute de mon gendre que la vôtre. Mais vous comprendrez combien la réputation d’une jeune femme est facile à ternir… Venez moins souvent. Venez avec votre femme, par exemple.
Georges sourit ; la douleur de la blessure ne put l’empêcher de trouver comique cette invitation de venir avec Berthe ; il répondit avec douceur :
— Ma femme et moi, nous nous rencontrons si peu, en vérité, – c’est principalement dans les escaliers que nous parvenons à nous voir, – si peu, qu’il y aurait présomption de ma part à vouloir vous l’amener aussi souvent que mon cœur et mon respect me portent ici… Je viendrai quelquefois, une fois par semaine, au jour de madame Rodey.
Madame Béruel sentit qu’elle avait blessé et affligé le jeune homme. Pour réparer un mal qu’elle n’avait pas eu l’intention de commettre, elle répondit avec bonhomie :
— C’est cela ; n’allez pas vous imaginer de cesser tout à fait vos visites, cela ferait jaser plus encore que tout le reste. Que voulez-vous ? les gens oisifs sont si bêtes !…
— Ou si méchants ! fit remarquer Georges en prenant son chapeau. Permettez-moi de vous demander si madame Rodey a quelque connaissance de ces bruits ridicules.
— À quoi pensez-vous ? Mais non, naturellement ! Elle doit les ignorer toujours.
— Tant mieux ! Oui, vous avez raison, elle doit les ignorer. Si elle s’étonne de me voir moins souvent, vous lui direz que je suis très occupé… Voici un livre que j’avais apporté pour elle…
Lucie entra vivement dans le salon ; elle était toute fraîche de sa promenade, souriante, les yeux clairs ; elle s’avança vers Georges en lui tendant la main.
— Il y a une éternité qu’on ne vous a vu ici ! dit-elle. Deux jours et demi tout au moins !
— Oui, dit le jeune homme avec un serrement de cœur si douloureux qu’il sentit sa voix s’altérer ; j’ai de nouvelles occupations… Mon temps sera pris désormais plus souvent que par le passé ; voici de quoi vous amuser pendant vos heures de loisir.
Elle jeta un regard sur le livre et lui dit :
— Merci. Asseyez-vous donc.
— Non, je suis attendu… Adieu… cousine.
Il lui serra la main, s’inclina devant madame Béruel et sortit.
— Qu’est-ce qu’il a ? demanda la jeune femme stupéfaite, quand la porte se fut refermée.
Madame Béruel hésita ; les convenances ordonnaient de cacher à Lucie les commentaires dont elle était l’objet ; mais l’éducation qu’elle avait donnée à sa fille la mettait au-dessus de ces précautions puériles ; elle parla franchement :
— On a dit qu’il venait trop souvent ici ; je lui ai dit de faire ses visites plus rares. Tu es censée n’en rien savoir.
— Trop souvent !… dit Lucie lentement, en réfléchissant. C’est vrai, il venait tous les jours… C’était trop souvent !… en effet…
Madame Béruel se permit alors un petit sermon sur la nécessité de garder les apparences, et sa fille l’écouta religieusement.
— Vous avez bien fait, maman, lui dit-elle en l’embrassant, quand l’homélie fut terminée ; puisque c’était nécessaire, vous avez bien fait. Bébé pleure, je crois…
Elle s’esquiva dans la pièce voisine. Quand elle fut seule, elle essuya les larmes qui venaient d’inonder soudain son visage.
— Trop souvent ! murmura-t-elle. Que vais-je devenir sans lui, mon seul ami ?
Étouffant un sanglot, elle entra dans la chambre de sa fille qui dormait, l’embrassa tendrement sans l’éveiller, et resta songeuse, la main sur le berceau.
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