Chapitre 7
On a bien arrangé sa vie ; il semble qu’elle doive suivre toujours la même pente, ainsi qu’un ruisseau coule dans le lit que les ans lui ont tracé, et puis survient un incident qui barre le cours, et l’onde se forme un nouveau chemin, auquel elle s’accoutume bientôt ; on est tout surpris alors de voir avec quelle facilité l’âme humaine se range au joug de la nécessité. Lucie Rodey avait cru perdre, avec les visites de son cousin, toute la gaieté de son existence un peu terne ; elle s’habitua insensiblement à ne plus le voir que de loin en loin, sans autre souffrance qu’un peu de regret, ajouté aux autres regrets de sa vie ; mais ils étaient si nombreux qu’elle n’en était plus à les compter.
Georges apporta beaucoup de stoïcisme dans ces nouvelles relations ; averti désormais de ce qu’il ressentait, il éprouvait une joie amère à suivre de près dans la vie les émotions et les actions de Lucie : il l’examinait avec l’attention d’un peintre amoureux de son modèle, et tout ce qu’il voyait lui rendait plus chère cette charmante femme, si peu récompensée de ses vertus.
Il n’en fit jamais rien paraître, et peut-être eut-il en cela moins de mérite qu’on ne pourrait le supposer, car son amour était si différent de ce qu’on appelle communément de ce nom, qu’il n’éprouvait aucun besoin de l’exprimer. C’était comme une flamme pure qui brûlait librement sans rien consumer, et qui n’éclairait que lui-même. Loin de désirer voir cette affection partagée, il lui semblait que c’eût été un sacrilège que de troubler la belle sérénité de Lucie. Elle eût perdu quelque chose à ses yeux, en écoutant une seule parole qui lui eût appris qu’on peut aimer un autre homme que son mari.
Cette période heureuse de la passion, qui se suffit à elle-même, et qui craint de voir troubler son recueillement, fut très utile à madame Varin ; car son mari ne s’occupait plus d’elle, et elle profita de cette mansuétude, ou plutôt de cette indifférence, pour conquérir une foule de privilèges et les faire passer à l’état de chose acquise, ce qui est la plus grande habileté connue. Rendue prudente, d’ailleurs, par l’avertissement de Georges, elle évita désormais les apparences inutiles du scandale, et l’on put constater, non sans surprise, que la petite madame Varin devenait « tout à fait sérieuse ».
Lucie aussi devenait sérieuse, et sa mère suivait avec inquiétude les progrès d’une mélancolie croissante dans l’âme de cette jeune femme, qu’elle avait cru cuirasser d’avance contre le malheur. Madame Béruel, heureusement, ne s’aperçut pas que l’accroissement de cette tristesse coïncidait avec sa résolution d’espacer, autant que possible, les visites de Georges Varin. Lucie elle-même n’en savait rien ; ce n’était pas un chagrin comme un autre dans sa vie, que la privation des visites amicales du jeune homme : c’était le dépérissement lent et gradué d’une plante, lorsqu’à l’automne le soleil perd sa chaleur et reste moins longtemps sur l’horizon. Avec Georges, tout ce qui rattachait Lucie au monde s’était éloigné d’elle ; le reste ne l’intéressait pas, et elle n’avait plus rien pour la distraire des préoccupations constantes que lui donnait son mari.
Si quelqu’un sur la terre était loin de se douter que sa conduite pût préoccuper qui que ce soit, c’était bien Max Rodey. Il allait et venait dans son existence et dans celle des autres, sans même avoir l’idée que cela pouvait troubler quelqu’un. Il adorait sa fille, il accordait à sa femme une estime et une confiance absolues ; il l’aimait d’ailleurs, mais oui, il l’aimait ! à sa façon du moins, c’est-à-dire sans préjudice de toutes les fantaisies qui pouvaient lui passer par la tête, sans préjudice surtout de celle qui l’avait si violemment poussé vers Berthe, et qui cette fois ressemblait beaucoup à une passion.
Il aimait sa femme, malgré son amour pour Berthe, il l’aimait d’une affection sincère ; il eût été au désespoir de la perdre, il eût éprouvé un chagrin violent à l’idée de la faire pleurer ; il était fier d’elle, tendre avec elle, empressé dans le monde où il l’entendait louer de toutes parts, et affectueux à la maison, quand par hasard il s’y trouvait, le tout très sincèrement, sans hypocrisie aucune.
Quand, ayant une soirée à perdre, il rentrait vers dix heures, la chambre tranquille où Lucie lisait ou travaillait seule, sa fille endormie près d’elle, la lampe éclairant bien, le foyer répandant une chaleur tempérée, cet ensemble lui paraissait le plus séduisant spectacle ; la discrète odeur d’iris qui s’échappait des armoires, du lit et de sa femme elle-même, était pour lui le plus enivrant des parfums, et il s’en grisait de la meilleure foi du monde. Il s’approchait alors de Lucie, lui retirait des mains le livre ou l’ouvrage, l’attirait près de lui vers une causeuse, et c’était lui qui entamait le chapitre charmant des : « Te souviens tu ?… » autrefois raillés par lui.
Lucie se laissait aller à ces tendresses passagères ; elle se disait que, si son mari n’était guère auprès d’elle, c’est que ses habitudes de jeune homme ne lui avaient pas inspiré des goûts sédentaires. Il n’y avait après tout rien d’étrange à ce qu’un homme de trente-quatre ans ne pût changer tout à coup ses habitudes ; et, sur la foi des romanciers, elle attendait avec confiance, presque avec impatience, le premier cheveu blanc, la première ride, qui ramènerait ce mari si tendrement aimé à un foyer dont il apprécierait alors les charmes.
« Je serai encore jeune alors, se disait-elle, et digne d’amour… »
Mais la pensée que ce temps-là était encore lointain lui fit plus d’une fois verser des larmes.
Max était de cette espèce d’hommes assurément fort commune, qui, ne sachant pas ou ne voulant pas refréner ses instincts, se fait une loi de ses défauts mêmes et les érige en particularités intéressantes. Chez lui, comme chez un grand nombre de ses contemporains, le caractère principal de sa nature était de ne pas pouvoir jeter les yeux sur un jupon fuyant au détour d’une rue, sans courir après. En un mot, pour employer une expression vulgaire, mais éloquente, il aimait les femmes.
Aimer les femmes ! Nos aimables chansonniers ont sur la conscience bien des larmes d’épouses délaissées, bien des plaintes de filles séduites, bien des colères de maris outragés ! On avait fait une vertu de ce joli vice, sans paraître se douter que pour aimer les femmes il faut des femmes, et que celles-ci préféreraient peut-être des attachements plus sérieux. Si ceux qui avouent ce charmant défaut se contentaient de placer leurs amours parmi celles qui professent les mêmes goûts, le mal ne serait pas grand ; mais ces aimables amateurs du beau sexe cherchent de préférence des cœurs naïfs, des émotions nouvelles… et c’est ce qui permet de les classer parmi les fléaux du genre humain.
Cela passe un peu de mode et ramène l’esprit aux chansons de Désaugiers et consorts ; mais si l’on n’avoue plus guère qu’on aime les femmes, on n’a pas changé de mœurs pour cela, et le nom est légion, de ceux qui, rencontrant une femme dans la rue, ne craignent pas de se mettre à sa poursuite, sans souci de l’ennui qu’ils lui causent, uniquement parce que c’est ainsi qu’ils sont bâtis, et peut-être aussi parce qu’à l’âge de dix-sept ou dix-huit ans ils n’ont pas rencontré un quidam jaloux et peu endurant pour les rosser à fond, discrètement, sous une porte ou le long d’un quai désert.
Max aimait les femmes, toutes les femmes, et même il aimait la sienne. Quand un jupon de ballerine ou un corsage de chanteuse, ou n’importe quel ajustement ou absence d’ajustement féminin, lui avait procuré au cœur un chatouillement agréable, il se lançait à corps perdu et n’avait de repos que lorsque l’objet de ses feux l’avait payé de retour. Près de sa cousine, il avait dû renoncer à l’espoir de voir couronner sa flamme, toujours suivant le langage des chansonniers ; mais sa mortification avait trouvé un adoucissement très apprécié dans l’affection que lui témoignait la figurante des Folies qui ressemblait à Berthe.
Elle lui ressemblait vraiment ; et de plus, elle avait trompé indignement Max, qui lui avait fait des scènes effroyables. Ces deux êtres jouaient à la passion, à la brouille, au raccommodement, avec une ardeur qui eût fait illusion même à des gens experts en ces choses. Au fond, ils ne s’aimaient pas du tout ; mais où serait l’excuse des hommes qui aiment les femmes, et des femmes qui se laissent aimer par ceux-là, si l’on ne se jouait pas un peu la comédie à soi-même ? C’est lors du dénouement qu’on aperçoit, à la facilité de la rupture, combien tout cela était affaire d’amour-propre et d’imagination.
Pour le moment, Max était au mieux avec Julie ; d’autant mieux que cela ennuyait Berthe. Il en voulait à celle-ci de l’avoir repoussé avec si peu de cérémonie ; quand il lui avait offert de partir, ç’avait été de bonne foi, et si elle l’avait pris au mot, il aurait tout abandonné pour l’enlever. Berthe était la seule femme au monde qui pût retenir un homme comme Max ; elle avait dans l’esprit et dans le corps assez d’inimitables coquetteries pour paraître toujours nouvelle à l’homme qu’elle voudrait garder près d’elle. Ces deux esprits pervertis, ces deux imaginations déréglées étaient faits pour s’entendre ; ensemble, ils eussent fait un couple modèle, où chacun eût trouvé de quoi s’occuper dans le soin de retenir l’autre.
Berthe aussi avait été de bonne foi dans cette affaire ; la confiance que témoignait son mari à l’égard de son cousin lui donnait des scrupules, comme elle l’avait dit. Si Max était venu le soir, au lieu de se présenter avant le dîner, c’est-à-dire si elle l’eût reçu après l’avertissement de son mari au lieu de le voir avant, elle eût peut-être agi différemment. Mais Max s’était mis à la bouder avec ostentation, et mademoiselle Julie, des Folies, y avait gagné de somptueux présents qu’elle n’eût probablement pas reçus sans cela. Max avait mis une malicieuse insistance à attirer l’attention de son cousin Georges sur la jolie créature que le monde lui donnait pour maîtresse, afin d’être sûr que Berthe saurait tout ce qui la concernait.
À cela, il avait gagné une verte semonce de Georges Varin, qui lui avait rappelé ses devoirs de chef de famille.
— Tu es marié, mon cher, lui avait-il dit ; tâche donc de ne pas l’oublier ! Qu’arriverait-il si ta femme avait connaissance de tes sottises ?
— Ma femme ? Mais elle ne sait pas plus ce qui se passe hors de chez elle que la statue du grand Chephrem ne s’occupe de ce qui arrive hors du Louvre ! Qui veux-tu qui aille le lui apprendre ? Ce ne sera pas toi, je suppose.
Georges secoua la tête avec un sourire où l’ironie n’entrait pas moins que la tristesse. Non, certes, ce n’est pas lui qui irait troubler l’esprit de cette femme de bien ! Tant qu’elle conserverait les illusions qui lui avaient fait épouser Max, il la considérerait comme trop heureuse, et la pureté de l’affection qu’il lui portait permit à Varin d’exprimer cette opinion dans ces termes mêmes, sans que le mari de Lucie pût y trouver à redire.
— Eh bien, mon ami, continua Max, si tu ne le lui dis pas, je ne vois pas qui pourrait l’en informer ; elle et sa mère ne voient que des vieilles momies, – des gens qui demeurent du côté de l’Institut… Qu’est-ce que tu veux que de pareilles antiquités sachent de notre vie à nous, jeunes héros ?
Il riait superbement en étalant sa large poitrine et en montrant ses dents étincelantes ; ranger soigneusement dans le mariage, comme dans le fond d’un tiroir, toute cette jeunesse et cette vie, c’était vraiment afficher des préjugés par trop bourgeois. Georges garda le silence en pensant à cette pauvre Lucie, qui passait ses journées au square avec sa fillette, et ses soirées auprès du berceau de l’enfant. Mais qui sait si au fond, tout au fond de lui-même, Georges Varin ne préférait pas savoir son cousin acoquiné chez mademoiselle Julie ? La femme de Max, délaissée à son foyer d’épouse romaine, n’en était, aux yeux de celui qui l’aimait, que plus chaste et plus digne d’être aimée.
Malheureusement, les figurantes coûtent cher ; c’est là un budget où la dépense n’est pas absolument proportionnée au mérite. Max avait fait richement meubler un petit nid d’amoureux par le tapissier de Berthe, afin que Berthe en eût connaissance ; – il avait même fait prendre chez elle l’échantillon d’une étoffe, pour être plus sûr de l’indiscrétion, et Berthe avait su tout ce que Max désirait lui faire savoir ; mais le tapissier avait présenté sa note, qui était fort jolie, et ce n’est pas avec des taquineries d’amant repoussé qu’on pouvait la solder. Max fit une saignée à ses fonds, et pendant qu’il y était, il en prit un peu plus que ce n’était nécessaire, « afin de n’être pas à court », se dit-il. C’est toujours ainsi qu’on commence sa ruine.
Cependant, comme Rodey n’était pas ignorant en affaires, et qu’entre autres vérités il avait tourné et retourné celle-ci : « qu’un capital qui n’existe plus ne paie pas d’intérêts », il chercha, pour une part de son argent, un placement qui rapportât six ou sept au lieu de cinq : c’était élémentaire ; car, sans cela, le déficit eût été visible dans son budget, et depuis le jour où il avait signé son contrat de mariage, Max s’était bien promis de ne rien avoir à débattre avec sa belle-mère.
On trouve toujours six ou sept et même huit de son argent, à condition de n’être pas sévère sur la solidité des garanties. Max acheta des valeurs nouvelles, d’un très beau rendement, et se promit de s’en débarrasser promptement, aussitôt que le paiement d’un ou deux coupons l’aurait mis à même de rétablir l’ordre, un instant troublé, de ses revenus. L’intérêt qu’il avait dans la maison de commerce, dont il ne s’occupait jamais, se contentant d’émarger quand il y était convoqué, le rassurait d’ailleurs sur l’avenir.
Dès qu’il eut un peu d’argent devant lui, il s’empressa d’offrir quelque douceur à mademoiselle Julie ; un autre trait de son caractère était une extrême générosité avec les femmes ; il ne leur refusait jamais rien, dans les limites du possible ; aussi la demoiselle se figura-t-elle que son amant était une mine d’or, et se mit-elle à y puiser sans scrupule.
La chose marcha bien pendant un mois ; mais vint un moment où Max fut obligé de s’arrêter, pour deux raisons : la première est que les valeurs n’avaient pas payé le coupon ; la seconde, que le jeune homme avait rencontré un autre jupon, et que dès lors Julie avait perdu la moitié de ses attraits.
Ce que voulait la jolie fille était moins que rien : un petit coupé, tout petit, avec un seul cheval.
— Tout petit ? demanda ironiquement Max Rodey, qui, assis sur une ottomane Pompadour, se disait depuis un instant que ce dessin tirait horriblement l’œil et que ce mobilier l’agaçait d’une façon abominable.
— Oui, tout petit, répondit câlinement Julie, en venant s’asseoir auprès de lui, contre son épaule. – Haut comme cela, ajouta-t-elle, en montrant de sa main étendue la hauteur d’un mouton de forte taille.
Max se leva avec humeur.
— Je ne donne pas de voitures ni de chevaux, dit-il d’un ton sec ; quand on veut avoir ces objets-là, on prend pour amant un prince russe, ou un lord anglais, s’il en reste encore à caser… Vous vous trompez d’adresse, ma chère.
Julie, stupéfaite, le regarda ; elle ne savait pas que les valeurs n’avaient pas payé leur coupon, et d’ailleurs, pour elle l’argent n’avait pas de signification régulière ; quelquefois quatre sous lui avaient suffi pour déjeuner d’une côtelette panée, et à d’autres jours elle donnait cent francs, comme on donne deux sous, pour faire la charité.
— Ah ! c’est comme cela ? dit-elle, piquée, les yeux pleins de larmes de rage. Eh bien, c’est bon : on m’a offert un engagement superbe au théâtre des Arts…
— Le théâtre des Arts ? Connais pas ! fit Max en se promenant les mains dans les poches de son pantalon.
— À Rouen ! cria la chanteuse indignée, le plus beau théâtre de Rouen !
— Patrie du sucre de pomme, rétorqua Rodey avec son sang-froid gouailleur ; si ça peut te faire chanter juste, tu n’auras pas à te plaindre, ma belle !
Muette d’horreur, elle recula de deux pas pour mieux voir celui qui lui parlait ainsi.
— Tu joues les tragiques ? fit Max avec la plus mordante raillerie.
— C’est bien, c’est bon. J’y vais ! s’écria Julie en sautant sur son châle, un superbe cachemire, présent de Rodey.
— À Rouen ?
— Pas tout de suite, mais chez le directeur, signer mon engagement !
Elle disparut en faisant battre toutes les portes, et Max, resté seul après avoir tourné deux fois autour de l’appartement, se décida à sortir.
Il fut quarante-huit heures sans retourner chez Julie ; le troisième jour, comme il montait l’escalier, plutôt par manière d’acquit que pour revoir sa belle, contre laquelle il se sentait fort irrité, sans savoir pourquoi, il rencontra la femme de chambre qui descendait, les bras chargés de cartons.
— Un déménagement ? dit-il en arrêtant la soubrette.
— Un déplacement ! répondit celle-ci, qui était une fine mouche.
Le mot plut si fort à Max qu’il faillit embrasser une personne qui avait tant d’esprit. Mais en la regardant, il se ravisa, car elle était laide et portait hardiment les trente-huit ans qu’elle avouait.
— Vous vous déplacez ? dit-il en souriant. Peut-on savoir de quelle façon ?
— Madame est partie pour Rouen par l’express de ce matin. Elle était si pressée qu’elle m’a laissée derrière elle pour lui apporter tout son bagage. Elle y jouera, pendant la saison, des rôles qu’elle avait doublés en province, il y a deux ans…
Max ne l’écoutait plus : il était ennuyé. Comment ! il était planté là ? Ce n’était pas son habitude, et la nouveauté de l’émotion ne lui paraissait pas agréable. Il descendit l’escalier lentement, derrière la soubrette qui empila les cartons dans un fiacre à six places, trop petit pour la circonstance.
— Théâtre des Arts ? dit-il quand ils se trouvèrent tous les deux sur le trottoir.
— Oui, monsieur ! Madame a bien pleuré…
— Elle a pleuré ? fit Max, dont le cœur s’attendrit.
— Oh ! oui, monsieur ! Elle n’avait pas envie d’aller à Rouen.
Rodey s’en retourna lentement chez lui, en passant par le Palais-Royal. Ce n’était pas le plus court chemin ; mais, pour rentrer à son domicile, il faisait toujours l’école buissonnière. Dans la vitrine d’un bijoutier était un très joli coulant d’un prix raisonnable : perles et rubis sur filigrane d’or… C’eût été grand dommage de laisser ce bijou à quelque provincial. Max tâta son portefeuille ; il s’y trouvait de quoi payer le coulant : il l’acheta sur-le-champ et le fit mettre dans un écrin.
— À quelle adresse faut-il l’envoyer ? demanda le marchand.
Le jeune homme hésita un instant ; le bijou était trop beau pour être offert au nouvel objet qui depuis quelques jours embellissait son existence ; il faut savoir garder de la mesure en tout. Il avait songé d’abord à Lucie, Lucie qu’il ne gâtait pas : elle ne lui demandait jamais rien ! Puis il fit la réflexion qu’après tout Julie avait pleuré. C’était gentil de sa part, à cette pauvre Julie ! Et il ne pouvait pas non plus la quitter comme un pleutre…
— Mademoiselle Julie, théâtre des Arts, à Rouen, dit Max d’un air placide. Et il sortit, enchanté de son heureuse idée.
Le lendemain soir, il dînait chez lui, par le plus grand des hasards.
Dans le courrier de province, il remarqua une enveloppe cachetée d’une devise folichonne : « Ex pluribus plures », qu’il avait jadis composée et fait graver lui-même sur certain cachet. Peu soucieux de voir s’arrêter sur cette missive d’apparence non respectable les yeux de sa femme et ceux de sa belle-mère qui dînait avec eux, il voulait l’escamoter ; mais madame Béruel, avec la clairvoyance des belles-mères, l’arrêta en lui disant :
— Lisez donc votre courrier, mon cher Max, cette lettre peut être pressée.
En pestant intérieurement, il s’exécuta ; après avoir lu, il regarda madame Béruel qui attachait sur lui un regard extrêmement sérieux. Lucie ne se doutait de rien. Ce que Max devinait dans la pensée de sa belle-mère lui inspira une pensée de révolte, qui se joignit admirablement à la prière contenue dans la lettre qu’il venait de lire.
— Vous avez raison, maman, dit-il ; voici une lettre qui m’oblige à partir pour Rouen demain matin.
— Demain ! s’écria Lucie ; pas de mauvaises nouvelles, j’espère ?
— Non, rien, dit Max de mauvaise grâce. Ce sont des affaires d’intérêt qu’il faut traiter à la première heure. Je serai de retour dans un jour ou deux, peut-être demain soir.
Madame Béruel n’avait rien dit ; elle fixa sur son gendre ce regard clair et pénétrant qu’il connaissait bien et n’aimait guère. Il abrégea le dîner, sous prétexte de consulter ses papiers, et partit le lendemain par le premier train.
Voici la lettre qui avait causé ce prompt départ :
« Le Max chéri à sa Joliette est bien gentil d’avoir pensé à elle, qui n’est qu’une mauvaise tête picarde. S’il veut voir le coulant au cou de sa Joliette, il n’a qu’à venir à Rouen, à l’hôtel d’Albion où je repose. J’ai eu tort de demander le cheval, et c’est pour m’en punir que je me suis payé une locomotive. Faudrait pas m’en vouloir. Joliette embrasse son Max à pincettes. »
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