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Chapitre 8

— Max t’a écrit ? demanda madame Béruel en entrant chez sa fille deux jours après le départ de son gendre.

— Oui, répondit Lucie, j’ai eu une lettre ce matin.

— Quand revient-il ?

— Il ne sait pas ; ses affaires peuvent le retenir encore quelques jours.

Madame Béruel, sans répondre, s’approcha du berceau où dormait sa petite-fille. Le sommeil de l’enfant était troublé, et la fièvre la travaillait visiblement.

— Qu’est-ce qu’elle a ? dit la grand-mère en se penchant sur l’enfant.

— Je n’en sais rien… les dents, peut-être…

Madame Béruel examina la fillette avec ce coup d’œil vigilant des grand-mères, pour qui une vie entière s’est écoulée entre les premières craintes maternelles et cette seconde épreuve de la maternité.

— Ce ne sont pas les dents… pas du tout ; envoie chercher le médecin, dit-elle.

— Vous la croyez si malade, maman ? fit Lucie effrayée. Elle ne peut pas être en danger, elle dort toujours !

— Précisément ! Envoie chercher le docteur, tout de suite.

Lucie sonna, la femme de chambre reçut des ordres et disparut ; puis la jeune mère revint à ce berceau, dix fois plus cher depuis une minute.

— Que pensez-vous donc qu’elle ait ? insista Lucie, les yeux soudainement tirés, les lèvres tremblantes.

— Tu sais, mon enfant, que je ne suis pas médecin, fit doucement madame Béruel. Je puis me tromper, mais il me semble que ta fille a le cerveau légèrement pris, une congestion, des convulsions, peut-être…

Lucie se tordit les mains avec un geste désespéré, mais sans parler, et sa mère lut plus d’angoisse dans ce silence que dans tous les gémissements du monde.

L’enfant dormait toujours, s’éveillant de temps à autre sans pousser de plainte ; elle regardait les deux femmes d’un air indifférent, puis refermait les yeux et retombait dans sa somnolence. Madame Béruel s’assit auprès du berceau, Lucie en fit autant de l’autre côté, et, muettes, elles attendirent l’arrivée du médecin.

Ce fut long ; les heures de l’après-midi passaient les unes après les autres, sans amener de changement ; le soleil qui entrait d’abord à flots dans la chambre se retira lentement ; l’ombre d’un mur voisin s’étendit par degrés sur le store ; Lucie se leva d’un mouvement machinal et laissa entrer le jour ; puis elle reprit sa place, et continua d’attendre.

— Ton mari a-t-il laissé son adresse ? demanda madame Béruel.

Lucie répondit d’un signe de tête ; elle avait le cœur trop plein pour parler.

— À un hôtel ? insista la mère.

— Non, chez le correspondant de la maison, dit la jeune femme avec effort.

La petite fille fit un mouvement comme pour chasser une mouche volant à la hauteur de son front ; elle ouvrit les yeux, puis les referma, sans paraître avoir reconnu sa mère. D’un mouvement sauvage, celle-ci enleva l’enfant dans ses bras, la serra contre elle à la faire crier, et l’appela tout haut par son nom : Renée !

Sa voix ne réveilla rien chez la petite : la vie s’était engourdie à son centre mystérieux, et rien de ce qui lui était familier n’atteignait plus sa vue ni son oreille.

— Renée ! ma fille ! répéta Lucie en serrant plus fort encore contre son cœur brisé l’enfant inconsciente.

Madame Béruel mit avec autorité la main sur le bras de Lucie.

— Pas de scène, dit-elle, c’est inutile et même nuisible. Garde ton sang-froid pour la visite du médecin.

— Mais je n’ai qu’elle ! Que deviendrai-je si je la perds ? allait dire Lucie. Elle se retint en pensant que sa mère souffrirait de sa cruauté, et elle s’imposa silence.

Assise sur une chaise basse, l’enfant immobile sur ses genoux, elle attendit encore une heure, puis la sonnette tinta, et elle tressaillit violemment comme au sortir d’un rêve.

Le docteur entra ; c’était un bon vieux médecin de femmes et d’enfants, auquel son âge donnait un air paternel. Il savait fort bien soigner les petits maux de sa clientèle, et, ayant ouvert les yeux de Lucie à la lumière, il se trouvait de fait et de droit le médecin de la famille.

— Un peu de congestion, dit-il après avoir examiné l’enfant ; des petits révulsifs, la tête haute, beaucoup d’air… Je reviendrai ce soir. Voici l’ordonnance ; envoyez tout de suite à la pharmacie. Ce ne sera rien, avec des soins.

Il sortit accompagné de madame Béruel, qui rentra l’instant d’après, un peu pâle, mais toujours calme. Lucie exécutait déjà les ordres du docteur.

— Qu’est-ce qu’il vous a dit ? demanda-t-elle sans se retourner. C’est mortel, n’est-ce pas ?

— Non, non, mais non, fit la grand-mère, sans pouvoir mentir tout à fait. C’est sérieux, paraît-il, mais on en guérit très bien.

Lucie jeta à sa mère un regard où l’incrédulité se mêlait au reproche.

— Comment cela s’appelle-t-il ? dit-elle en continuant ses soins.

Madame Béruel hésita.

— J’ai le droit de le savoir, fit la jeune femme avec une autorité surprenante. Je ne suis pas une enfant, ma mère ; vous m’avez élevée à regarder le malheur en face. Comment s’appelle le mal dont ma fille peut mourir ?

— Méningite, dit à voix basse madame Béruel, qui vint s’appuyer sur l’autre bord du berceau.

Lucie fit un mouvement en arrière, et fixa sur sa mère ses grands yeux dilatés par une horreur sans nom. Elle n’avait alors que bien peu d’espoir. Depuis ce moment, jusqu’à la seconde visite du médecin, elle ne dit plus un mot, sauf pour demander les objets nécessaires aux soins qu’elle donnait à sa fille.

Vers neuf heures du soir, le docteur revint, suivant sa promesse, et se livra à un examen plus attentif de la petite malade.

— Y a-t-il du mieux ? dit brièvement Lucie, toujours debout ; elle n’avait pas mangé, et elle puisait ses forces dans sa lutte constante avec le danger.

— Pas beaucoup, répondit le vieux médecin ; continuons le même traitement ; et demain matin…

— Demain matin elle sera morte ! fit Lucie avec un sang-froid qui fit tressaillir sa mère et le docteur.

— Comme vous y allez, ma chère enfant ! fit le brave homme, on ne meurt pas si vite que cela ! Donnez-nous au moins le temps de nous retourner ! Demain matin, si le mal n’a pas cédé, on pourrait faire une petite consultation… Mais jusqu’ici, il n’y a rien de perdu. Tâchez de dormir, votre mère vous relayera pour les soins ; il vous faut du repos, beaucoup de repos, sans quoi vous ne serez plus bonne à rien. Allons, bon courage ! À demain.

Il s’en alla, reconduit par madame Béruel, et lui dit dans l’antichambre :

— Avertissez le père, il y a du danger.

Madame Béruel envoya immédiatement un télégramme, et revint près de sa fille, qui semblait aussi calme, aussi froide que si rien d’extraordinaire ne fût arrivé ; seulement, elle n’avait plus une goutte de sang au visage.

— Vous avez télégraphié ? dit Lucie en la voyant rentrer.

Surprise, mais non étonnée de cette divination, la mère répondit d’un signe, et le silence continua à régner dans cette chambre, devenue soudain sombre et lugubre comme une crypte destinée à des funérailles.

Vers dix heures, un coup de sonnette fiévreux retentit dans l’antichambre, et les deux femmes saisies de la même idée se levèrent en même temps. À cette heure, ce ne pouvait être que Max. Sur un geste de sa fille, madame Béruel se rassit auprès du berceau, et Lucie sortit de la chambre.

Éblouie par la clarté du bec de gaz au sortir de l’ombre de la veilleuse, elle s’avançait rapidement, les deux mains étendues, persuadée qu’elle allait rencontrer son mari. Un geste respectueux la retint et lui fit lever la tête. Ce n’était pas Max, c’était Georges qui était devant elle. Elle s’arrêta court, les yeux pleins de cette lumière violente, terrassée par un choc si imprévu : comment un autre que son mari pouvait-il se trouver là, à cette heure ?

— Je vous demande pardon, dit Varin à voix basse, presque honteux de pénétrer dans cette intimité douloureuse de la mère au désespoir. J’ai vu le docteur au cercle ; il m’a dit que Renée est très mal… Je sais Max absent ; un homme est quelquefois utile dans une maison en de telles circonstances… J’ai pensé que la parenté pouvait excuser…

Lucie, les yeux dilatés, l’écoutait sans le comprendre ; soudain elle jeta violemment ses deux mains dans celles du jeune homme.

— Vous êtes venu, vous ! dit-elle ; il y a peut-être quelque chose à faire, puisque vous êtes venu… Que pourrait-on pour sauver l’enfant ?

Ému jusqu’au fond de l’âme, il la regardait, cherchait à deviner avec elle ce qu’on pourrait faire.

— Il va la laisser mourir, continua Lucie ; c’est un vieux médecin ; il ne sait pas tout… Quand il amènera sa consultation, Renée sera morte…

Elle regardait dans le vague, devant elle, et semblait chercher péniblement une idée qui se refusait obstinément à son cerveau fatigué. Georges la saisit au vol.

— Un spécialiste, n’est-ce pas ?

— Oui, oui, un spécialiste tout de suite ! s’écria Lucie en lâchant les mains de Varin qu’elle n’avait cessé de serrer convulsivement. Allez !

Elle le poussa vers la porte ; mais au moment où il allait l’ouvrir, elle l’arrêta.

— Ils ne se dérangent pas la nuit, ces grands hommes, dit-elle amèrement : promettez de l’argent, donnez-en, tout ce qu’on voudra…

— Ce n’est pas pour de l’argent qu’ils se dérangent non plus, dit Varin ; mais je connais un peu B…, le plus fort de tous ; je vous l’amènerai, à tout prix ; attendez-moi !

Elle essaya de formuler un remerciement, mais ses lèvres étaient redevenues muettes ; elle ébaucha un geste d’adieu, et retourna dans la chambre d’un pas automatique. Avec cet espoir nouveau, une faiblesse extraordinaire était tombée sur elle.

— Eh bien ? dit sa mère en la voyant rentrer seule.

— C’est Georges ; il va chercher un spécialiste, dit péniblement Lucie.

Elle semblait engourdie par une torpeur semblable à celle de l’enfant. L’attente recommença dans la chambre à demi obscure. Madame Béruel sommeillait, vaincue par la fatigue ; Lucie rêvait les yeux grands ouverts, et son triste rêve se déroulait devant elle avec la douloureuse persistance et la netteté terrible d’une inévitable réalité.

Elle voyait, sous la porte tendue de blanc, le petit corbillard couvert de plumes blanches et de galons d’argent, emporté par les porteurs funèbres, au pas rapide et régulier, qui enlèvent à deux ce fardeau si léger, que les bras d’une mère ne sont jamais las de soutenir. Elle voyait le défilé se mettre en marche, sous le soleil d’une matinée d’avril, et les femmes de son entourage, les vieilles amies de sa mère, les seules qu’elle eût elle-même, chargées de fleurs et de couronnes immaculées, se grouper derrière le petit cercueil, trop petit pour soutenir tant d’offrandes.

Elle allait plus loin, marchant dans la funèbre cohue ; elle entrait sous le porche de l’église où elle avait reçu la bénédiction nuptiale ; elle en ressortait et prenait le chemin du cimetière, toujours de ce même mouvement rapide et cadencé, qui force les vivants à presser le pas derrière les morts, pour leur ravir la dernière et triste joie de conduire doucement et sans hâte à leur lieu de repos ceux qu’on a aimés et qui n’ont plus rien à subir de la vie.

Un bruit de voix étouffées l’arracha à demi à cette horrible vision : elle tourna la tête vers la porte, croyant déjà voir entrer le cercueil ; ce fut Georges qui se présenta, accompagné d’un homme à l’air résolu, qu’elle connaissait pour l’avoir vu à l’Institut, en séance solennelle. Elle s’effaça devant lui et lui confia sa fille avec un appel désespéré dans le regard, mais sans vaines paroles. Que pouvait-elle dire ?

Le médecin s’assit auprès du berceau, fit éclairer la chambre, et commença une série d’expériences douloureuses, de tortures infligées au pauvre petit corps atone. Madame Béruel détournait les yeux, frémissant dans sa chair à la pensée de ce que souffrait le malheureux être, que tant d’épreuves ne pourraient peut-être pas arracher à la mort. Lucie plus forte regardait, le cœur déchiré, mais ne voulant pas perdre la moindre parcelle de cette vie précieuse, si fragile à cette heure.

Enfin, l’enfant cria. À ce cri, le docteur leva imperceptiblement la tête, et un faible mouvement de satisfaction détendit ses traits rigides. Lucie palpitante s’était jetée en avant, comme pour protéger sa fille contre la douleur ; Georges, qu’elle avait si bien oublié, la retint du geste. Étonnée, elle le regarda, et vit sur le visage de cet homme la trace brillante de larmes non essuyées. Elle porta la main à ses propres yeux, et sentit ses joues ruisselantes : depuis une heure, ses pleurs coulaient sans interruption, et elle ne s’en était pas aperçue.

La petite fille criait maintenant, et chacun de ses cris manifestait le retour d’une sensation ; quand la vie eut repris son cours, le docteur se retira, accompagné de Georges, sans que Lucie lui eût adressé la parole ; mais le remerciement de ces hommes-là est dans le geste de joie féroce avec lequel les mères ressaisissent leur enfant, quand le médecin le leur remet entre les mains.

La matinée du lendemain continua le mieux de la nuit. Le vieux médecin se présenta, apprit la visite de son confrère, et s’inclina silencieusement devant l’œuvre qu’il avait accomplie : certaines sommités sont à l’abri de toute jalousie, car chacun sait en lui-même qu’il ne pourrait les remplacer.

Vers midi, tout ayant repris son cours normal dans la maison, Lucie leva tout à coup les yeux vers sa mère.

— Et la dépêche d’hier, Max l’a-t-il reçue ? dit-elle. Il doit être dans un état terrible !

— Il devrait être ici, répondit madame Béruel, avec un léger mouvement nerveux.

— Pas encore, fit observer la jeune femme, à moins d’avoir pris le train de nuit…

L’après-midi s’écoulant, Lucie envoya une seconde dépêche annonçant l’heureuse terminaison de la crise. Celle-là encore resta sans réponse.

Une affreuse terreur saisit madame Rodey. Est-ce qu’après avoir failli perdre son enfant, elle allait perdre son mari ? L’imagination surexcitée par les craintes de la nuit précédente, elle se représenta tour à tour Max malade dans une chambre d’hôtel, trop malade pour écrire, puis Max roulé dans les eaux jaunâtres du fleuve et porté à la Morgue, faute d’une personne amie pour signaler sa disparition et le reconnaître. Les correspondants le croyaient peut-être parti pour Paris, tandis qu’il était victime d’un malheur inconnu… Cette pensée prit de plus en plus de force à mesure que le mieux de la petite fille s’accentuait ; et quand la nuit vint, avec le souvenir des angoisses de la veille, Lucie affolée, au lieu de se coucher et de dormir, mit quelques effets dans un petit sac et se prépara à partir par le premier train, pour savoir ce que signifiait l’incompréhensible silence de son mari.

Madame Béruel ne disait rien de ce silence, et cela seul était un blâme, car elle ne paraissait pas autrement inquiète de l’absence de son gendre : Lucie prit la résolution de ne pas lui parler de son voyage, sûre de ne trouver de ce côté que le conseil de s’abstenir. En réalité, depuis son mariage, sa mère et son mari ne s’étaient rencontrés que sur un point : c’était pour lui reprocher une certaine tendance à s’exagérer les émotions et les événements de la vie. C’est un reproche que tous les gens calmes font à tous les gens nerveux, quand ils trouvent les causes hors de proportion avec les effets : ils auraient raison assurément si tout le monde sentait de la même manière ; mais ils ne se rendent pas compte que, si les gens nerveux se laissent impressionner trop vivement par des choses qui ne touchent guère des gens calmes, c’est qu’ils sont faits différemment, et que par conséquent les événements prennent pour eux une signification tout autre.

À ce reproche d’être trop romanesque, Lucie n’opposa bientôt que la résolution de cacher ce qu’elle ressentait lorsque ses sentiments étaient de nature à ramener dans la bouche de sa mère ou de son mari quelqu’une de ces phrases tranquilles sur la nécessité de prendre froidement les choses. Si son amour pour son mari n’en avait pas souffert, c’est que l’amour se compose principalement de sacrifices, et qu’une femme aimante peut supporter même d’être injustement jugée sans que son idole en souffre à ses yeux. Mais il n’en avait pas été de même pour madame Béruel, et Lucie avait perdu de son ancienne et entière confiance dans les conseils de sa mère, autant en se voyant souvent grondée qu’en s’apercevant avec quelle sévérité la belle-mère jugeait son gendre.

Renée, confiée aux soins de madame Béruel, pouvait se passer de sa mère pour quelques heures ; l’absence de nouvelles, ce matin-là encore, avait mis le comble à l’agitation de la jeune femme ; avant huit heures du matin, munie d’une somme d’argent suffisante pour parer à toutes les éventualités, Lucie quitta sa maison en laissant un mot pour prévenir sa mère de son absence.

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