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Chapitre 10

— Tâchez de bien vous tenir, mesdames, dit Meillan après le dîner, en se croisant les jambes d’un air tout à fait supérieur. Nous avons un ministre à dîner, ne faites pas d’inconvenances !

— C’est pour moi que vous dites cela ? fit miss Amy d’un air délicieusement impertinent, en levant le bout de son petit nez retroussé.

— Du tout, mademoiselle, c’est pour ma vénérable amie, la comtesse Praxis !

— Vénérable vous-même ! gronda la douairière. Quel âge me donnez-vous donc, jeune blanc-bec ?

— Mais, chère et respectable amie, l’âge que vous paraissez : celui de la plus aimable sagesse unie au plus charmant caractère. Moi, que voulez-vous ! j’ai la bosse de la vénération.

— Moi pas ! s’écria Amy.

— Tant pis pour vous, mademoiselle, fulmina M. de Grosmont, qui se replongea aussitôt dans la lecture de son journal.

— Je ne le lui ai pas fait dire, murmura Meillan en se penchant vers la jeune personne insoumise. C’est donc lundi le grand jour ! J’espère que vous êtes tous préparés à l’événement ?

— Est-il marié, ce monsieur ? demanda languissamment madame Rovery, en laissant tomber le long de son fauteuil ses beaux bras nus, cerclés d’or.

— Non, madame, pas encore, riposta Meillan. Et il est de bonne prise, car je ne connais point d’avantages qu’il ne possède. Mais vous en jugerez vous-même.

Guy se leva et fit un tour sur la terrasse ; il trouvait Meillan rude avec ses amies, mais le moyen de l’en empêcher !

— C’est moi qui l’épouserai, ce phénix des ministres, déclara madame Praxis. Oui, jeunes folles, riez à votre aise. Je l’épouserai pour empêcher qu’on ne le prenne mal à propos, et quand j’aurai trouvé la femme parfaite qui lui conviendra, fille ou veuve, je m’en irai gentiment dans l’autre monde avec la noble fierté du devoir accompli, comme dit mon ami de Dreux. Depuis quelque temps, de Dreux, vous êtes trop éloquent ! Je vous assure ! Ça me gagne !

— Heureux, fit le jeune député en s’inclinant, trop heureux de pouvoir vous être utile à quelque chose…

— À mon perfectionnement, mon cher ! Que voulez-vous ? Tout est perfectionné maintenant : les charrues, les engrais, les machines à battre le beurre, les tire-bouchons, tout enfin, excepté l’homme !

— Oh ! l’homme ! fit Meillan d’un air dégoûté.

— Et la femme ! conclut triomphalement la comtesse. Aussi bien, si votre ami de Fresnes approche la perfection de si près…

— Il la frise, insista Meillan.

— Eh bien, il faut tâcher de le conserver, de peur qu’il ne se gâte dans une société trop évaporée.

— C’est cela, fit Amy ; on nous mettra à la petite table.

— On ferait joliment bien ! gronda M. de Grosmont ; mais Blanche avait déplié si bruyamment son journal, que cette dernière réflexion fut perdue pour la jeune fille.

— Après tout, dit philosophiquement Meillan, ce n’est pas notre faute si nous sommes imparfaits, nous autres ; tout le monde ne peut pas friser la perfection ! Pour ma part, je me contente de la regarder de loin avec l’admiration qu’elle mérite, sans même essayer de l’imiter… Je n’ai jamais aimé à me prodiguer en efforts inutiles…

Son regard cherchait discrètement Blanche, assise à l’autre bout du salon. C’est elle qui, pour lui, représentait la perfection ; elle qu’il entourait d’une sorte d’atmosphère idéale, afin que sa pensée ne pût l’approcher qu’en s’épurant, pour ainsi dire.

C’est un étrange sentiment qu’éprouve un homme d’esprit cultivé pour la femme qu’il a aimée, qu’il n’a pas cessé de voir assidûment, et qui est restée à ses yeux l’image inviolable de la pureté. Il y a un peu de tout là-dedans : respect, amitié familière engendrée par les habitudes de la vie, admiration passée à l’état de tradition, regret de ce qui n’a pas été, satisfaction secrète cependant, tout au fond, que ce n’ait pas été, cette satisfaction intérieure qui provient de ce que les anciens appelaient pompeusement, et que nous appelons plaisamment un sacrifice à la vertu ; et brochant sur le tout, une jalousie mystérieuse, une sorte de flair canin, qui s’en prend à tout ce qui pourrait porter atteinte à cet idéal acheté par des sacrifices, et auquel, n’ayant pas su inspirer de remords, on ne saurait permettre d’en éprouver à l’occasion d’un autre.

Meillan n’aurait pu dire pourquoi il entretenait à l’égard de M. de Fresnes une sorte de méfiance, d’ailleurs pleine d’égards et d’estime. Il sentait parfaitement combien cet homme était supérieur à la moyenne de ceux qui les entouraient ; il savait qu’une honorabilité extrême, poussée jusqu’aux scrupules les plus délicats, présidait à toutes les actions du jeune ministre. Il savait qu’âgé de quarante ans à peine, celui-ci ne devait sa haute position ni à des intrigues, ni à des services rendus, de ceux qu’on ne désigne pas, et qui dans la diplomatie ne sont pas les moins nécessaires : non, il savait que Lucien de Fresnes avait été presque unanimement désigné pour le poste qu’il occupait, au moment où l’on sentait de toutes parts le besoin de se reposer, de vivre dans la sécurité du lendemain, au moment d’une sorte de trêve des partis, où chacun avait besoin d’être sûr, pour avoir le temps de se recueillir, que le pouvoir était dans des mains honnêtes, incorruptibles, qui le rendraient tel qu’on le leur confiait.

Cette méfiance ne provenait donc pas de la personnalité de M. de Fresnes. Mais, avec ce flair des amoureux éconduits, Meillan sentait que si Lucien rencontrait madame de Dreux, s’il pouvait la connaître telle qu’elle était, il l’aimerait sans doute.

Et elle ? l’aimerait-elle ? Aurait-elle vécu cinq ans dans l’isolement réel d’une vie en apparence heureuse, sans éprouver un besoin de sympathie plus ardent, plus vibrant que la sympathie amicale et toute d’habitude qui la portait à faire de Meillan un des êtres nécessaires à sa vie ? Voilà ce que Meillan ne voulait pas admettre. L’élévation morale du sentiment qui l’avait poussé, lui, à s’effacer au moment où une vengeance bien féminine des trahisons de Guy aurait pu précipiter Blanche dans ses bras, lui faisait redouter comme un malheur toute faiblesse dans cette femme qu’il avait assez aimée pour la préférer pure. En un mot, et pour tout expliquer, Meillan était dans la situation d’un amateur qui voit un ignorant maladroit porter la main sur un vase de Chine qu’il sait fragile, et auquel lui-même n’ose toucher de peur de le voir tomber en poussière à ses pieds.

Une chose eût dû le rassurer ; elle l’inquiétait, au contraire. Madame de Dreux, au lieu de témoigner à M. de Fresnes la bienveillance que méritaient sa personnalité distinguée et sa haute position, le recevait avec une sorte de froideur, laissant à son mari le soin d’être aimable et de l’encourager dans ses assiduités. Pour une femme si fine, si experte dans les nuances de la diplomatie, c’était une faute politique ; Blanche ne pouvait la commettre qu’à bon escient. Détestait-elle le nouveau ministre ? Meillan l’eût bien voulu ; il essaya de se le persuader ; mais sa raison ne consentit point à se payer de sophismes. Blanche évitait M. de Fresnes, donc elle avait peur de l’aimer, il n’y avait point à sortir de là.

Et c’était vrai.

À plusieurs reprises, en écoutant Lucien de Fresnes, car Blanche écoutait beaucoup et parlait peu, elle avait senti un frisson lui passer près du cœur.

— Voilà ce que je pense, se disait-elle, en recueillant avidement ses paroles, c’est ainsi que je sens, que je comprends la morale, la vie, tout enfin ! Il me semble m’entendre moi-même, mais avec combien plus d’éloquence et d’autorité !

Une autre femme moins sévère pour elle-même se fût laissé entraîner à la séduction de cette sympathie ; madame de Dreux n’eut pas un instant d’illusion sur ce qu’elle éprouvait. Avant toute comparaison avec son mari, elle comprit que cet homme, dont l’idéal ressemblait au sien, était un danger pour elle. Avant qu’elle eût rencontré son regard plein d’une admiration respectueuse, elle savait que s’il la regardait, elle se sentirait frappée ; elle ne connut même pas ces joies si tendres et si vagues, cette sorte de bercement du cœur qui précède les grandes passions. Elle ne voulut jamais fermer les yeux, elle se contraignit à entendre la voix de sa conscience qui l’avertissait du péril… Mais Blanche était prédestinée à toutes les amertumes.

Heureux ceux qui ignorent, heureux ceux qui se laissent entraîner vers des rives inconnues. S’ils abordent un rivage fatal, ils ont du moins savouré la douceur de l’abandon, ils ont vogué, pleins d’ivresse, vers le danger, irresponsables envers eux-mêmes, envers les autres, et quand vient le choc qui les fait sombrer, ils périssent en disant : « Je ne savais pas ! » Dernière douceur : ils se défendent d’avoir voulu le mal, et le monde s’apitoie en disant comme eux : « Ils ne savaient pas ! »

Mais ceux qu’une ferme raison défend de ces faiblesses, quand leur destin les entraîne vers le malheur, n’ont aucune de ces consolations suprêmes. Avant d’être jugés par eux-mêmes, ils sont condamnés par autrui.

— Une personne si sage, si raisonnable, dit-on. Vraiment cela n’a pas d’excuse !

Et c’est fini : les voilà condamnés, jugés, exécutés ; de sorte que pour avoir été meilleurs que les autres pendant toute une existence, et pour avoir succombé sans joies, avec l’amertume de celui qui connaît l’horreur de la faute et ne peut y résister parce que l’homme est faible, ils sont plus cruellement blâmés que les insouciants, les débiles, les ingrats, qui ont roulé en se jouant dans le même précipice… Mais cette rigueur, pour beaucoup, s’appelle vertu, et c’est pourquoi il y a des gens vertueux qui sont si complètement détestables.

Blanche mesura l’abîme bien avant d’être au bord. L’homme qu’elle avait voulu associer à son existence, celui qu’elle avait vraiment aimé dans les rêves enthousiastes de sa jeunesse, ce n’était pas Guy, c’était Lucien. Guy n’avait été que le fantôme de son amour, le mannequin sur lequel elle avait drapé ses souhaits, ses aspirations, sa tendresse, comme un vêtement splendide. Celui qui incarnait ses rêves était maintenant devant elle, à présent qu’il était trop tard. La pauvre femme se prit la tête dans les mains et maudit sa jeunesse aveugle qui l’avait trompée.

Mais madame de Dreux n’était pas femme à s’arrêter longtemps en contemplation devant une situation sans issue. Ne pouvant rien changer à sa destinée, elle résolut de voir M. de Fresnes le moins possible et de paraître, à ses yeux surtout, une femme parfaitement heureuse. Son orgueil lui avait fait prendre ce rôle vis-à-vis du reste du monde. Vis-à-vis de celui-là, plus que jamais elle devait se placer sur un piédestal inaccessible. Être aimée de lui par pitié ! c’eût été le coup le plus cruel pour elle ; et puis, tout au fond de son cœur, elle sentait que s’il venait à l’aimer, elle souffrirait amèrement pour lui… on souffre tant quand on aime sans espoir ! Et soudain, à l’idée qu’il pouvait souffrir à cause d’elle, elle fondit en larmes.

La froideur de Blanche avait éloigné M. de Fresnes du Mesnil ; il craignait de se montrer importun, il craignait surtout de paraître abuser de sa situation politique pour s’imposer dans la maison d’un homme qui aurait certainement besoin de lui. Comme tout le monde, il croyait aux mérites de Guy ; mais, plus perspicace, il sentait, tout en dessous, un défaut dans la cuirasse de ce lutteur si bien armé. Dans la chaleur d’une discussion, les arguments préparés, les phrases sonores peuvent en imposer ; mais dans les conversations de l’intimité mondaine, un homme intelligent finit par sentir une dissonance… Cet excellent Guy parlait très bien politique, mais les hasards de la vie lui faisaient parfois proférer d’étranges aphorismes… C’est à ces moments-là que de Fresnes surprit le regard fixe de Blanche attaché sur son mari comme une tunique de Nessus. Guy n’en paraissait pas incendié cependant ; mais quand il s’en apercevait, il rompait les chiens et gardait un silence prudent.

— Se pourrait-il, pensa de Fresnes, que cet homme éloquent fût une simple serinette ?

À cette question en succéda une autre, inévitable :

— Alors ce serait sa femme qui l’inspirerait ? Quelle femme extraordinaire ! Et elle ne parle jamais !

Un peu de réflexion prouva à Lucien que si elle inspirait son mari, elle était tenue de se taire elle-même. Il tomba alors dans une méditation profonde qui se termina par un soupir.

Il avait acheté, au printemps, un petit bien peu éloigné du Mesnil, en partie parce que la situation lui convenait, mais beaucoup aussi parce que le voisinage de M. et de madame de Dreux l’attirait comme une énigme. La beauté recueillie de Blanche, son absence de toute coquetterie, lui avaient déjà inspiré une tendre admiration ; mais si cette femme silencieuse était un esprit supérieur, le cas était assez rare pour qu’il fût intéressant de s’en occuper.

Il fit deux ou trois visites, puis n’osa revenir. L’invitation inattendue de Guy lui causa un plaisir véritable. Dans la vie de campagne, les moindres incidents prennent une grande importance. Depuis trois semaines, M. de Fresnes dînait seul dans sa grande salle à manger, tapissée d’un affreux papier à sujets représentant des pirates marocains, qu’il n’avait point encore trouvé l’occasion de faire remplacer… La pensée que, le lundi suivant, non seulement il serait délivré pour un soir des pirates marocains, mais qu’il dînerait en compagnie de jeunes et jolies femmes, le remplit d’une joie si vive, qu’il demanda son cheval favori et ne fit qu’une traite jusqu’au Mesnil.

— M. de Fresnes ! annonça le domestique en ouvrant la porte du salon.

Un léger bruit de garnitures froissées, d’étoffes soyeuses caressées de la main, salua ce visiteur inattendu.

— Quand on parle du loup… murmura Meillan, en se tirant à grand-peine de son fauteuil.

Blanche s’était levée et attendait droite devant sa chaise ; Lucien s’inclina devant elle et souleva cérémonieusement jusqu’à ses lèvres la belle main glacée qu’il fut obligé de demander du geste. Guy se coula dans un fauteuil auprès de « son ministre », et la conversation partit grand train, comme un bon cheval à qui l’on a rendu la main.

— Enfin ! il faut vous inviter pour vous voir, dit madame Praxis d’un air de reproche amical.

Elle connaissait tout le monde, et jouissait sur tout le Paris intelligent du libre exercice de sa langue.

— Cette réserve, que nous trouvons excessive, fit gravement M. de Grosmont, n’en est pas moins à votre louange, monsieur, mais il nous est permis de la regretter…

— Oui, fit étourdiment madame Rovery, on est si souvent embarrassé de gens qui viennent vous voir malgré vous ! Cela fait compensation.

Les yeux de M. de Grosmont se fixèrent sur la belle veuve avec une intensité d’attention qui attira les regards de Guy lui-même.

— Bien ! pensa Meillan ; je m’étais toujours douté qu’elle était un peu bête, mais je lui faisais tort, un peu n’est pas assez.

Blanche ne put réprimer un sourire ; l’air vexé de son mari, les yeux ronds et stupéfaits de son tuteur, la satisfaction évidente de Meillan, formaient un ensemble si harmonieux, et au milieu de tout cela madame Rovery promenait des yeux si innocents de tout méfait, qu’elle eut peur de se sentir prise d’un accès de gaieté intempestive. Avec l’arrivée de M. de Fresnes, un je ne sais quoi de jeune et d’impétueux était entré dans sa tête ; elle avait envie de rire, de courir, de faire quelque joyeuse folie, un peu comme les chiens de chasse au retour de leur maître. Elle se mit à causer tout à coup avec une grâce, un abandon, qui firent songer Meillan aux premiers temps du mariage, lorsque la jeune femme, à peine émancipée des étroites conventions qui l’avaient enchaînée jusque-là, livrait à ses amis la fleur de son esprit original et gai. La comtesse Praxis eut la même idée, car leurs regards se croisèrent avec un sourire ; mais celui de Meillan n’était pas exempt d’ironie.

— Ce n’est pas ma visite qui lui a jamais donné cet esprit-là ! pensait-il.

Guy n’avait pas l’air étonné ; il connaissait aussi sa femme à ce point de vue, et de plus il n’avait pas la mémoire des dates.

Quand, une demi-heure après, Lucien de Fresnes se retira, il emporta la singulière impression d’un homme qui aurait passé un instant au théâtre et qui s’en irait sans avoir vu le commencement ni la fin de la pièce.

— Quelle femme extraordinaire, se dit-il, et comme elle a de beaux yeux qui ont pleuré !

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