Chapitre 9
Une semaine entière s’écoula avant que M. de Dreux fit mine d’arrêter le flot d’éloquence qui avait jailli de ses lèvres vraiment athéniennes, au moins par leur forme. Son discours aux maires campagnards avait ouvert les sources des plus beaux mouvements oratoires, et, peut-être parce qu’une fois lancé sur une pente, Guy se laissait volontiers rouler jusqu’au bout, peut-être parce qu’ayant l’oreille délicate, il se plaisait à la musique de ses propres paroles, pendant quelques jours, les hautes voûtes du Mesnil retentirent des mots sacrés : affranchissement des masses, progrès, travail, liberté !
Ces discours eurent des effets certains, mais divers, sur les hôtes du château. Gérard Lecomte écoutait en silence et se demandait ce que tout cela voulait dire ; Madeline ouvrait de grands yeux et pensait que décidément, ou bien on lui avait changé son Guy de Dreux, ou bien c’est lui qui s’était changé tout seul, et chacune de ces suppositions lui paraissait aussi peu vraisemblable que l’autre, mais cet étonnement n’était point sans douceur. Madame Rovery et sa sœur ne dissimulaient point un ennui qui n’avait rien d’affecté, d’ailleurs ; la comtesse Praxis s’arrêtait parfois dans la confection de ses réussites pour l’écouter d’un air perplexe et plein d’admiration ; Meillan riait dans ses moustaches, et Blanche témoignait une telle froideur, que M. de Grosmont se crut tenu de lui en marquer sa surprise.
— Je ne comprends pas, mon enfant, lui dit-il un jour, pourquoi vous affectez un tel détachement des idées généreuses pour lesquelles votre mari montre tant d’enthousiasme. Ces idées ne sont plus de mon temps : la génération à laquelle j’ai l’honneur d’appartenir, et qui compte d’illustres noms, avait d’autres soucis ; mais au moment où les grands travaux sont à l’ordre du jour, où l’on se préoccupe de porter le flambeau de la civilisation au sein des populations les plus rétrogrades, comme le disait si bien tantôt M. de Dreux, je ne comprends pas, je vous le répète, cette indifférence pour les principes qui régissent sa conduite, et qui lui inspirent de telles paroles ! En vérité, Blanche, ma chère enfant, si je ne vous connaissais, je penserais que vous avez une tendance à vous replier sur vous-même, à vous détacher de ce qui intéresse vos proches, tendance qui, – pardonnez-moi ce vilain mot, – ressemble un peu à de l’égoïsme.
Blanche reçut ce coup sans sourciller. Elle en avait ressenti bien d’autres ! Heureuse enveloppe de froideur apparente, qui cachait aux yeux du monde entier ce qu’elle voulait lui cacher ! Qu’on la crût indifférente, égoïste, qu’importait ! L’essentiel, la condition première de sa vie était de parer son mari de tout ce qu’elle pouvait ôter d’elle-même. Les impulsions généreuses, les travaux concentrés, tous ces éléments dissemblables qui concourent à la personnalité d’un homme supérieur, tout appartenait à Guy : pour elle, passive, soumise, effacée, elle marcherait dans son ombre.
Un beau jour, elle errait dans le parterre, émondant ses rosiers, qu’elle aimait comme des enfants. Guy vint à sa rencontre :
— J’ai quelque reproche à vous faire, lui dit-il avec un sourire qui démentait ses paroles. Vous aimez trop vos fleurs, ma chère Blanche, et cela vous empêche de songer à vos devoirs de bon voisinage.
Elle le regarda d’un air indécis.
— Oui ; vous savez combien il est important pour moi d’être bien avec le conseil des ministres, vous n’ignorez pas non plus quelle gravité les questions d’amitié personnelle prennent dans les affaires de l’État ; cependant, nous avons la chance inespérée d’avoir pour voisin M. de Fresnes, et vous ne l’avez pas encore invité à dîner.
Blanche attendait la fin de la phrase comme si elle l’avait lue d’avance dans un livre ouvert devant elle ; pourtant, une légère rougeur passa sur ses joues, et elle coupa deux pousses gourmandes à son plus beau rosier avant de répondre. Pour cette fois, il n’y avait rien à répliquer. Guy avait absolument raison.
— Vous déplaît-il ? reprit celui-ci avec insistance ; avez-vous quelque objection à faire à ma proposition ?
— Non, dit Blanche, je n’ai pas d’objections.
— Voulez-vous alors que nous l’invitions la semaine prochaine ? Lundi ?
— Lundi, soit, fit Blanche. Je serai en mesure.
Guy lui baisa la main pour la remercier, et tourna sur ses talons. Cependant un remords de conscience le ramena.
— Je crains, fit-il avec beaucoup de grâce, que vous ne m’ayez pas dit le fond de votre pensée ; si vraiment M. de Fresnes vous déplaisait…
— Il ne me déplaît pas, répondit Blanche avec une nuance d’impatience. Je vous l’ai dit, c’est la vérité : je ne suis pas éloquente, moi, mon ami, je dis les choses tout bonnement, afin qu’on les prenne de même. Vous pouvez inviter M. de Fresnes pour lundi ; il sera traité comme il convient.
Guy la remercia chaleureusement, – chaleur toute superficielle, qu’un thermomètre des sentiments se fût trouvé bien en peine d’indiquer, – et retourna à ses occupations, lesquelles, pour le moment, consistaient à fumer de délicieux cigares sur la terrasse, à l’abri d’une tente de coutil rayé.
Blanche continua machinalement la visite de ses rosiers, mais sa pensée était absente. Elle avait peur, comme à l’approche d’un péril qu’on n’est pas sûr de pouvoir éviter, et pourtant elle n’osait s’avouer quel était ce péril.
Ses enfants venaient à elle ; elle courut à leur rencontre et les embrassa passionnément. Ensuite elle rentra, et envoya à Paris les indications nécessaires pour le dîner du lundi suivant.
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