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Chapitre 11

C’est toujours une jolie chose qu’un beau dîner dans une vaste salle, surtout quand la toile de fond de ce festin est un soleil couchant sur l’Océan. Les portes-fenêtres donnant de plain-pied sur la terrasse, largement ouvertes, laissaient entrer les rayons d’or, tamisés par de légers nuages cuivrés, tels qu’il s’en produit sur l’Atlantique presque chaque soir à cette heure merveilleuse ; la lumière entrait dans la salle tapissée d’arbustes verts, s’accrochait de ci de là à l’extrémité d’un rameau pelucheux, à la surface polie d’une feuille luisante comme un morceau de métal verni, puis se glissait jusqu’aux longues jupes soyeuses des femmes rangées contre leurs chaises, en cascades de rubans et de dentelles, et détachait, comme un point lumineux, une perle, un bijou d’or ciselé ; les fleurs naturelles sur la table ou dans les cheveux, vues par transparence, prenaient des nuances délicates de porcelaine… On a dit qu’un dîner devait avoir lieu seulement aux lumières, afin de donner tout son éclat ; ceux qui l’ont dit n’aimaient sans doute ni le bord de la mer, ni le soleil couchant.

M. de Fresnes savourait le charme de cette fête, donnée en son honneur. Les jeunes femmes avaient fait assaut d’élégance : on est bien aise, si loin de Paris, d’avoir une occasion de revêtir ses plus beaux atours. On ne part pas pour six semaines sans emporter une robe « qu’on ne mettra pas, mais enfin s’il arrivait quelque chose ? » Ce quelque chose arrive toujours, et la précieuse robe voit la lumière, autorisant pour l’accompagner quelque bijou trop beau pour l’ordinaire des champs. Aussi madame Rovery, en descendant un instant avant le dîner, « pour la première fois de sa vie », avait grommelé M. de Grosmont, avait-elle fait une petite grimace à la vue de Madeline, tout de blanc vêtue, si fraîche et si jolie avec ses nœuds cerise, que la toilette la plus brillante perdait son éclat auprès d’elle.

Cet assaut d’élégance et de charme auquel, dans le tourbillon de Paris, un homme est si bien habitué qu’il n’y prend plus garde, profitait de la loi des contrastes pour emprunter un vif attrait à son cadre grandiose, presque sauvage.

Le repas fini, on passa sur la terrasse, où le soleil, maintenant disparu derrière une épaisse banquise de vapeurs, offrait le spectacle magnifique d’un immense incendie. Les tours chancelantes, les palais croulants, amusèrent un instant l’attention des hôtes du château, puis insensiblement les groupes se formèrent suivant les lois de l’habitude. Miss Amy, qui depuis longtemps avait renoncé à taquiner Meillan, s’arrangea pour n’être pas trop loin de M. de Fresnes, et prit une pose gracieuse qui dessinait sur le ciel sa silhouette élégante.

— Cette fois, ma petite, vous perdez votre temps ! lui glissa charitablement dans l’oreille la comtesse Praxis, qui rentrait pour faire son bésigue avec M. de Grosmont.

Miss Amy ne broncha pas, et pourtant elle n’était pas sourde.

— Il vous tarde sans doute de rentrer à Paris ? dit Lucien à madame de Dreux.

— Non, dit-elle, j’aime ce pays, j’aime surtout le repos…

Sans s’en apercevoir, elle avait baissé la voix ; une sorte de lassitude perçait dans ce ton atténué.

— Mais vous-même, reprit-elle, cette solitude doit vous peser ?

Il sourit.

— Non, dit-il, j’aime la campagne, j’aime la mer et j’aime aussi le repos, bien que pour nous autres hommes ce soit un vain mot, le plus souvent.

Blanche pensa qu’elle avait beau être femme, elle n’en connaissait pas moins les mêmes tracas ; mais c’était un de ces secrets qu’elle devait garder pour elle. En ce moment, elle s’étonna de sentir pour la première fois, comme une gêne, la nécessité d’être prudente. Jusqu’alors elle l’avait été par instinct.

— Oui, reprit-elle, vous avez embrassé une carrière difficile, où, quoi qu’on fasse, on est à peu près certain de mécontenter tout le monde…

— Surtout si l’on agit suivant sa conscience, répliqua M. de Fresnes en souriant. C’est une carrière périlleuse, en effet ; beaucoup y perdent le peu qu’ils avaient de sens moral ; par bonheur, il en est au contraire qui s’y fortifient, chez qui le sentiment du devoir s’affirme avec les épreuves… ceux-là sont une gloire pour leurs proches, un honneur pour leur pays…

Il s’inclina à demi, et Blanche sentit qu’il faisait allusion à son mari. Elle s’inclina légèrement à son tour, mais sans paraître attacher d’importance à ce que les paroles de M. de Fresnes contenaient de flatteur.

— Le couronnement de tout cela, dit-elle, c’est l’ingratitude le plus souvent ; heureux encore quand ce n’est pas de la haine !

— Qu’importe ! dit M. de Fresnes d’un ton grave. Lui aussi avait baissé la voix, comme si cet entretien eût été confidentiel. C’est souvent de la haine, parfois du mépris, de l’ingratitude toujours ; mais si quelques-uns vous encouragent vivant, vous pleurent mort, si ceux-là sont des âmes d’élite, des esprits élevés, des cœurs généreux, – pour ces quelques amis, qui représentent tout ce qu’il y a de bon dans la nation, ne vaut-il pas bien vivre et mourir dans l’accomplissement du devoir, dans l’espérance, pour son pays, d’un avenir qui réalise tous nos rêves ?

— Nous n’y serons plus, dit Blanche.

— Qu’importe encore ! Le progrès n’a pas d’âge ; nous sommes les pierres avec lesquelles il bâtit ses murailles…

— Les pierres ne souffrent pas, répondit madame de Dreux, et le progrès se fait si lentement !

Un silence s’ensuivit ; le jour éteint avait fait place à la nuit. À l’horizon, à droite, un phare de la côte brillait par intervalles égaux. Blanche le regardait ; chacun de ses éclats éclairait un instant l’immensité sombre, et l’obscurité paraissait ensuite plus épaisse et plus impénétrable. M. de Fresnes suivit le regard de la jeune femme.

— Le progrès, dit-il, est semblable à ce phare. Après avoir fait un pas en avant, l’humanité retombe, et il lui paraît, dans le désespoir de sa chute, que jamais elle n’a été si bas ; cependant chacun de ses efforts est un éclat de lumière, et le tout fait une lueur certaine qui nous écarte du péril, qui nous guide vers le port…

Miss Amy se leva et rentra. Décidément, madame Praxis avait raison, il n’y avait rien à faire pour elle. Cet homme était insupportable avec ses conversations métaphysiques. Sur la porte, elle croisa Guy.

— M. de Fresnes ? lui demanda-t-il.

— Vous ne me l’aviez pas donné à garder, répondit-elle avec sa brusquerie habituelle. Cependant, je veux bien vous dire qu’il est sur la terrasse avec madame de Dreux, en train de s’enrhumer, en causant des phares.

— Des phares ? répéta Guy fort surpris.

— Oui, mon bon monsieur. C’est une conversation éminemment politique, à ce qu’il paraît.

Elle disparut, et de Dreux vit à deux pas devant lui sa femme, qui se rapprochait du salon avec le jeune ministre.

Tout près de lui, Blanche tressaillit.

— Je ne vous voyais pas, dit-elle à son mari. Elle l’avait pourtant vu avec les yeux de son corps ; mais les yeux de son âme étaient tournés vers d’autres horizons.

Ils rentrèrent ; on fit de la musique, on eut de l’esprit, tout le monde fut charmant, et M. de Fresnes s’en alla à minuit, pénétré du désir de revenir le plus tôt possible. Jamais les Marocains de sa salle à manger ne lui avaient paru aussi horribles que le lendemain matin, quand il se trouva seul devant son déjeuner.

— Emportez cela dans mon cabinet, dit-il à son valet de chambre. Je ne veux plus manger ici ; cette pièce est odieuse.

Son cabinet donnait sur la mer. Il s’installa près de la fenêtre ; en se penchant un peu, on voyait le Mesnil. Il se pencha plus d’une fois avant la fin du jour.

Il retourna au château dans le courant de la semaine : simple visite de politesse, où il n’eut que le temps de dire et d’entendre quelques aimables babioles. Ce n’est pas là ce qu’il voulait, il voulait causer avec Blanche, l’amener à livrer la clef de son âme, si jalousement fermée. Il revint souvent, sut faire oublier qu’il était ministre, et, par un trait de génie bien digne de ses fonctions d’homme politique, il se lia d’une façon particulière avec Gérard Lecomte, qu’il invita souvent à déjeuner avec lui.

Il n’y avait plus à s’en dédire, M. de Fresnes était devenu l’ami de la maison. Guy en témoignait une joie si évidente, que Blanche ne put s’empêcher de l’admonester.

— On croirait vraiment, à vous entendre, lui dit-elle, que la protection de ce monsieur est indispensable à votre bonheur. Eh ! mon cher, vous le valez !

— Oh ! fit Guy, avec un geste de protestation indignée.

— Vous n’en savez rien, tout au moins ! Comme homme politique, veux-je dire.

— Vous croyez ? dit M. de Dreux avez une naïveté innocemment cruelle.

— Puisque je vous le dis ! Faites-en votre ami si vous pouvez ; il vous plaît, je n’ai rien à redire à cela, mais n’affichez pas vos sentiments.

— Blanche, ce n’est pas parce qu’il me plaît, fit Guy d’un air suppliant, c’est parce que son amitié me sera si utile !…

Sa femme lui avait tourné le dos avant que la phrase fût finie. Un peu contrarié, il alla conter ses peines à Meillan, son confident ordinaire.

— C’est bien malheureux, en vérité, dit-il en terminant ses épanchements. Je me lie avec un homme influent, aimable, bien élevé, un homme auquel on ne peut rien reprocher, enfin ! Et ma femme ne peut pas le souffrir ! Elle l’a pris en grippe !

— Voyons, dit Meillan, ne te fais pas des monstres de tout, sois raisonnable ! Tu exagères, elle peut le souffrir !

— Si peu ! Sais-tu ce que j’ai pensé parfois ?

— Non, dit le jeune homme, tremblant que, par un hasard contraire à toutes les vraisemblances, son ami, pour une seule fois, eût deviné juste.

— Eh bien, j’ai pensé qu’elle était jalouse de lui !

— À quel point de vue ? Je ne saisis pas…

— Elle le trouve trop influent ; elle est jalouse de sa position relativement à moi.

— Oh ! pour cela, répliqua Meillan, je crois que tu te trompes. Madame de Dreux est trop intelligente…

— Pourquoi ? fit curieusement le jeune député.

— Pour ne pas comprendre qu’un débutant comme toi ne saurait, d’ici quelques années, prétendre à… Tiens, laisse-moi tranquille ! Tu me contes des histoires à dormir debout. Je suis bien bon de les écouter !

— Meillan, sois gentil ; toi qui as de l’influence sur ma femme, fais-lui comprendre que son obstination à détester ce pauvre de Fresnes est un obstacle à mes travaux, que je n’arriverai jamais si elle ne s’humanise pas un peu…

— Bien ; je le lui dirai, répondit Meillan ; et maintenant ne m’en rebats plus les oreilles, car cela devient fastidieux.

Meillan tint sa promesse. Se trouvant seul avec Blanche, le lendemain, il lui dit tout à coup :

— De Dreux vous en veut de ne pas être plus aimable avec son ami de Fresnes…

— Vous aussi ? fit la jeune femme en se tournant vers lui avec un geste impatient.

— Moi aussi. Serez-vous très étonnée si je vous conseille d’être en effet plus aimable ?

Blanche le regarda. Un souvenir du passé, bien oublié, oh ! si bien oublié ! lui revint à l’esprit.

— Oui, dit-elle d’une voix ferme, j’en serais fort étonnée.

— Vous auriez tort, chère madame.

Il lui prit affectueusement la main.

— Je suis un vieux routier de la vie, moi, dit-il ; j’ai passé par bien des chemins où d’autres avaient laissé de la laine, et j’y ai appris pas mal de choses. Permettez-moi de vous dire que je vous aime beaucoup, beaucoup en vérité, sans quoi je n’aurais pas passé sept ans de ma vie dans vos bagages, comme une valise fidèle et inusable. Au nom de cette affection, qui, – vous l’avez oublié sans doute, mais moi je m’en souviens, – a eu de mon côté quelques moments orageux, je vous conseille de ne plus contrarier votre mari sur ce point. Il s’en plaint à moi aujourd’hui, plus tard il s’en plaindrait à d’autres, et comme une antipathie pour l’aimable garçon qu’il veut vous imposer n’est point une chose si naturelle que l’idée en vienne immédiatement à tout le monde, on penserait que votre froideur n’est qu’affectée… Soyez sage, ma sage et chère amie, évitez les extrêmes… Eh ! je crois que je vous donne une leçon de sagesse ! Moi à vous ! Qui l’eût cru ?

Il plaisantait ; mais il parlait un peu plus vite que de coutume, et l’on sentait l’émotion percer malgré lui.

— Allons, dit Blanche, puisque c’est une conspiration, je me rends. Priez seulement mon mari de ne plus m’en parler, car l’entendre revenir sur ce point serait au-dessus de mes forces.

— Il en sera ce que vous ordonnerez, répondit Meillan.

Madame de Dreux, restée seule, étendit les bras et respira largement.

— Mensonge, mensonge, mensonge ! dit-elle en repliant devant elle ses belles mains, avec un geste lassé. Mentir toujours, aux autres, à moi-même, mentir par devoir, comme d’autres mentent par faute… Pour la première fois depuis tant d’années, vais-je avoir le droit de ne pas mentir ?

Le lendemain, vers six heures, M. de Fresnes passa sous la terrasse du Mesnil. À un coin qu’il connaissait bien, une forme svelte se tenait accoudée, les yeux perdus au loin, s’enivrant des splendeurs de la mer, qui semblait une coupe de métal embrasé. Bien des fois, il avait regardé de loin l’élégante silhouette appuyée sur la balustrade rongée par le vent et la pluie ; il s’était arrêté souvent, à l’abri d’un arbre ou d’un rocher, pour contempler la sérieuse châtelaine. Mais à son approche elle s’éloignait lentement, sans affectation, et quand il arrivait assez près du château pour la saluer, elle était trop loin pour recevoir son salut et son regard.

Ce jour-là, elle sembla ne pas l’avoir aperçu, tant elle se tenait immobile. S’il avait pu lire dans ce cœur qui battait contre la pierre du mur, s’il avait su ce que ce silence et cette immobilité coûtaient à la fière jeune femme !… Mais il ne pouvait s’en douter. Surpris et charmé, il s’approcha jusqu’à pouvoir toucher de la main une main qu’elle avait laissée pendre contre les balustres ; elle ne fit aucun mouvement.

— Bonsoir, madame, dit-il en saluant respectueusement.

— Bonsoir, monsieur, répondit Blanche. Vous rentrez ?

Il retint son cheval impatient.

— Oui… La belle soirée !

— Superbe. Quand viendrez-vous dîner au Mesnil ?

— Je suis à vos ordres, madame.

— Demain ?

— Demain, si vous voulez bien le permettre.

Ils restèrent muets tous les deux, chacun sentant quelque chose d’étrange sous l’apparente banalité de la conversation.

— Vous aimez cette place ? dit-il enfin en levant les yeux sur elle. Je vous y ai vue tant de fois…

Blanche fit un mouvement pour se reculer. Elle avait déjà peur d’avoir laissé entrer trop avant dans son intimité cet homme, contre lequel elle voulait à tout prix se défendre.

— De loin… reprit M. de Fresnes. Cette terrasse a besoin d’une châtelaine pour animer sa froide régularité.

Il se tut. Ce n’est pas cela qu’il voulait dire. Soudain, il se sentit le cœur pris comme dans une douce main de femme, qui se serait resserrée insensiblement jusqu’à l’étouffer. Il regarda Blanche, elle regardait la mer ; une rougeur fugitive allait et venait sur ses joues pâles, suivant les pulsations irrégulières de son cœur.

— À demain ! dit-il en rendant la main à son cheval.

Elle lui fit un signe d’adieu. Au détour du chemin, il se retourna, avec un dernier salut.

Elle se jeta vivement en arrière.

— Oh ! mon Dieu ! se dit-elle, que fais-je ? Est-ce moi que je déshonore, en obéissant à la volonté des autres ?… Je ne sortirai donc pas de ces mensonges ? Je le verrai demain… demain… Oserais-je dire que j’en suis mécontente ?

Elle mit la main sur son cœur pour en arrêter les battements, puis s’assit, appuya la tête sur le vieux granit breton qui avait essuyé tant d’orages, et pleura comme une enfant.

La journée du lendemain fut bien longue pour Lucien de Fresnes. En rentrant chez lui, il s’était assis dans un fauteuil, près de cette fenêtre qui regardait le Mesnil, et il écoutait une voix qui chantait en lui-même.

Blanche avait eu beau se défendre, elle n’avait pas tout dérobé à ce visiteur curieux de la connaître. Si bien cachée que fût son âme, si fermé que fût son cœur, si discrètes que fussent ses paroles, sous tous ses voiles, ainsi que dans une de ces statues chastement drapées, chefs-d’œuvre de l’antiquité, la perfection se faisait sentir, la forme merveilleuse se révélait vivante. Lucien sentait que madame de Dreux cachait une autre femme, celle que Madeline appelait Blanche ; il avait remarqué combien les yeux d’améthyste de la jeune femme changeaient de couleur et d’expression lorsqu’elle parlait à ses enfants, ou lorsqu’elle causait avec son amie. Il avait compris que pour quelques-uns, privilégiés du sort, cette femme était bien différente de ce que voyait le monde. Un désir ardent s’éveilla en lui d’être un de ceux-là, de ceux qu’elle aimait… À quel titre ? Il ne se le demanda pas. L’invitation de Blanche, tombée de ses lèvres à elle pour la première fois, lui ouvrait, à ce qu’il crut, une entrée dans ce cœur fermé. Mais tel était son respect pour madame de Dreux, qu’il n’osa s’en prévaloir comme d’une faveur.

Il vint le lendemain et trouva Blanche, non pas ouverte, elle ne pouvait changer si vite, mais accessible. Il causa avec elle et madame Lecomte pendant une heure. Madeline savait faire parler son amie ; devant celle-ci, madame de Dreux se trouvait sans défense. Elle lui avait toujours parlé avec tant d’abandon !

— Enfin, dit M. de Fresnes, je voudrais connaître votre définition du bonheur.

— Le bonheur ! s’écria Madeline, c’est d’aimer son mari, quand il vous aime.

— Parfait ! approuva le jeune ministre. C’est en effet un idéal complet. Et vous, madame ? ajouta-t-il en s’adressant à Blanche.

Elle hésita un instant.

— Le bonheur, dit-elle enfin, c’est d’être libre de parler et d’agir à sa guise, sans être obligé de dissimuler ou de mentir.

— Ah ! s’écria Meillan, qui se tenait à peu de distance ; on voit bien, chère madame, que vous n’êtes pas une femme politique !

Tout le monde se mit à rire, Guy plus fort que les autres. Si quelqu’un au monde soupçonnait Blanche d’entendre quelque chose à la politique, à coup sûr ce n’était pas lui.

— Le bonheur, dit miss Amy, que personne n’interrogeait, c’est d’avoir beaucoup d’argent, et un petit mari bien gentil.

— Vous me prenez ma définition, fit Madeline.

— La moitié seulement, riposta la comtesse Praxis, et encore ce n’est pas du tout la même chose.

Pendant un instant tout le monde parla à la fois.

— Et vous, monsieur ? dit Madeline à M. de Fresnes, qu’appelez-vous le bonheur ?

— Le bonheur, dit-il sans regarder Blanche, d’une voix étouffée à dessein, c’est de rencontrer sur la terre la perfection de toutes les vertus, et de l’adorer sans même le lui dire, afin de ne pas la troubler par l’aveu de nos faiblesses.

Madeline n’avait pas compris. Blanche détourna la tête avec un sourire tremblant. Elle avait senti s’enfoncer dans son cœur une pointe aiguë qui ressemblait déjà à un remords.

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