Chapitre 12
A la fin d’août, une série de bourrasques vint s’abattre sur les côtes de Bretagne, au grand dommage des marins de toute espèce et au grand ennui des hôtes des châteaux. Ceux-ci n’aiment pas le mauvais temps : à l’époque de la chasse, on accepte volontiers la brume et la pluie ; on revient le soir au logis harassé, trempé, mais allègre, pour peu que le carnier fasse bonne figure ; mais, en plein été, quand aucune distraction ne vient remplacer la douce vie en plein air, qui pourrait conserver sa sérénité, montrer une humeur égale et trouver l’emploi de ses heures ?
Dès la seconde journée de pluie, madame Rovery reçut une lettre importante qui la rappelait à Paris. C’est ce qu’elle dit du moins, et personne ne s’avisa d’ouvrir une enquête pour savoir seulement si elle avait reçu une lettre ce jour-là. Chose étrange ! depuis la sortie de M. de Grosmont contre les jolies coquettes, la belle veuve avait perdu cent pour cent de son charme aux yeux de Guy. Certains propriétaires se défont de leurs chevaux quand leurs amis les blâment. Guy eût peut-être gardé ses chevaux, mais il ne tenait pas à conserver longtemps les bonnes grâces de madame Rovery. Ils se querellèrent probablement : ce n’est pas cela qui était difficile. Une belle dispute officielle avec miss Amy fut suivie d’une autre, celle-ci plus discrète, avec sa sœur ; le vent et la pluie firent le reste : une bonne voiture bien close emmena à la ville voisine les deux dames, qui prirent la poste et s’envolèrent vers des cieux plus cléments.
M. de Grosmont assista à ce départ avec la satisfaction du sage qui a prévu les événements. Il félicita chaudement M. de Dreux d’avoir su trouver un prétexte habile pour rompre sans affectation des relations si peu recommandables, et lui conseilla de veiller à ce que Blanche ne fût pas tentée de les renouer lors de son retour à Paris. Guy se porta garant que les relations ne seraient pas reprises. Sur cette assurance, M. de Grosmont, satisfait d’avoir vu de ses propres yeux combien le bonheur de sa pupille était désormais certain, se fit aussi donner des chevaux et partit pour l’Italie, où il comptait passer l’hiver. Lui non plus n’aimait pas le mauvais temps.
En revanche, Gérard et Madeline étaient enthousiasmés. Ils partaient dès le matin pour le bord de la mer et revenaient à la nuit tombante, juste, bien juste à temps pour la cloche du dîner. Ils rentraient frileusement serrés l’un contre l’autre, mouillés de la tête aux pieds, même quand il ne pleuvait pas, aspergés par les grandes vagues qu’ils allaient défier jusque dans le petit port du Mesnil.
Le village du Mesnil abritait une pauvre population de pêcheurs qui, en temps d’orage, retirait ses bateaux à terre, s’enfermait chez elle et ne bougeait plus jusqu’au retour du calme. Conseillé par Blanche, Guy leur avait donné un bateau de sauvetage, de même qu’il avait donné une pompe à incendie. Celle-ci ne servait pas du tout, et personne n’en connaissait la manœuvre. Soigneusement rangée dans un hangar attenant à la mairie, la pompe, recouverte de sa toile goudronnée, servait à loger quelques milliers d’araignées. Le bateau de sauvetage était moins délaissé. Sa construction le rendait impropre à tout autre service que celui pour lequel il avait été créé ; on ne pouvait l’employer ni pour la pêche, ni pour la fraude, ce grand moyen d’existence des populations maritimes ; on le respectait cependant, car c’était un bateau, et les pêcheurs respectent tout ce qui tient à la marine ; on le tenait même assez proprement en état de prendre la mer en cas de besoin.
M. et madame Lecomte ne pouvaient se rassasier de voir les grandes vagues accourir du large, hautes et furieuses, comme si elles allaient engloutir la terre, puis s’écrouler à quelques mètres d’eux, les couvrant de poussière humide, sans jamais dépasser un endroit marqué d’avance. Il y avait là quelque chose d’énigmatique, malgré toutes les explications de la science, et Gérard s’y laissait intéresser aussi bien que Madeline. Quand la tempête augmentait de force, quand les vagues montaient à l’assaut de l’enrochement fruste qui servait à protéger le pauvre petit port de pêche, et que, sapées à la base par la résistance de la pierre, elles jaillissaient dans les airs à cent pieds de haut, s’épanouissant en gerbes blanches et lumineuses comme le bouquet d’un feu d’artifice, le même cri d’admiration sortait en même temps de leurs poitrines, et ils se regardaient avec un sourire qui leur suffisait pour s’entendre.
Cinq années de bonheur leur avaient appris à se connaître, ce qui est la meilleure manière de s’aimer. Dans les commencements d’un mariage, il y a toujours entre les époux une certaine hésitation. C’est quelquefois de la modestie, quelquefois de la méfiance. Ces deux êtres qui se sont liés pour la vie ignorent tout l’un de l’autre, sauf ce que les convenances sociales leur ont permis de laisser entrevoir. L’esprit de la jeune fille est plus secret pour ceux qui l’environnent que ne l’est le corps le plus chaste, caché sous de triples voiles. Après le mariage, elle s’abandonne et laisse son mari lire dans son âme, heureux s’il sait, en la déchiffrant jusqu’au bout, y trouver le germe des vertus qu’il arrivera à développer ! Mais le mari se réserve, lui ; il veut vivre avec ses pensées, avec sa science, avec tout ce qu’une éducation solide, tout ce que l’expérience de la vie lui ont donné de sujets de méditation… Il aime sa femme et la préfère à toute autre, et cependant, elle n’est pas sa compagne, dans le sens élevé de ce mot.
Tel n’était pas le cas entre Madeline et Gérard ; leurs caractères, leurs goûts, et surtout la haute idée qu’ils s’étaient faite du mariage, les avaient jetés corps et âme dans les bras l’un de l’autre. Ils avaient les mêmes pensées et les exprimaient souvent par un même mot, au même moment. Aussi n’étaient-ils jamais plus heureux que lorsqu’ils pouvaient s’isoler et passer quelques heures seuls ensemble au fond des bois ou au bord de la mer.
— Tu devrais venir avec nous, dit un soir Madeline à son amie pour s’excuser d’être rentrée un peu en retard. Tu ne peux pas te figurer combien c’est beau !
— Je le sais, fit Blanche avec une ombre de regret dans la voix ; autrefois, avant mon mariage, j’ai passé une saison ici avec mon tuteur et sa femme… C’était fort beau…
— Viens donc demain… Pourvu que l’ouragan continue ! Oh ! c’est mal, ce que je dis là ! ajouta-t-elle, honteuse de ce petit mouvement d’égoïsme.
— Je tâcherai, répondit madame de Dreux. Il y a si longtemps que je n’ai vu de tempête ! Pas de navires en vue ?
— Rien que le soleil et l’eau. Quel ciel et quelle eau ! M. de Fresnes, cette après-midi, était aussi ridicule que nous ; il ne pouvait pas se décider à s’en aller ! Un ministre, pourtant, ça devrait être blasé sur toute espèce d’orages !
— M. de Fresnes se trouvait là ? fit Blanche avec une sorte d’inquiétude.
— Oui, sur son grand cheval, qui a l’air d’un cheval de bataille.
— C’est un sage, fit Meillan ; il s’exerce à faire face aux masses en fureur. C’est un très bon exercice parlementaire.
— Il ferait mieux de venir ici nous distraire un peu, gronda madame Praxis. Vous n’êtes pas divertissants du tout, mes bons amis ! Guy a sa correspondance, les amoureux Lecomte courent les chemins, Meillan lit les revues, Blanche est muette comme une tombe, les voisins ne viennent pas parce qu’il pleut… Savez-vous que, depuis trois jours, j’ai recommencé cent dix-huit fois une patience très compliquée qui s’appelle la Belle-Alliance ? Si vous croyez que je m’amuse !
— Nous vous emmènerons demain, dit Blanche avec douceur. Je vous demande pardon, mon excellente amie, de vous avoir négligée. Je ne le ferai plus.
Dans la soirée, un pêcheur vint annoncer qu’il venait des épaves à la côte. Guy avait eu bien de la peine à obtenir que les épaves ne fussent pas partagées entre les villageois avant qu’on les eût examinées. À force de distribuer des pourboires et des menaces, cependant, il y était à peu près parvenu ; c’est-à-dire qu’on lui donnait connaissance de ces événements lorsqu’il habitait le Mesnil. Pour le reste du temps, il n’y fallait pas songer.
— La nuit sera bien mauvaise, ajouta le marin. Heureusement, tout le monde est à terre, les douaniers aussi.
Une idée traversa l’esprit de Blanche.
— Le canot de sauvetage est-il en bon état ?
— Je vous en réponds, madame ! En voyant le mauvais temps, nous l’avons nettoyé lundi.
— C’est bien, dit Blanche en le congédiant avec un peu d’argent.
La nuit fut effroyable. Les coups de mer frappaient dans les anfractuosités des roches comme des coups de canon, et la falaise tremblait jusque sous le Mesnil, qui était pourtant assez loin du rivage. Le vent soufflait en foudre, faisant craquer et gémir les arbres du parc, dont plus d’un se trouva le lendemain couché par terre. Dès six heures du matin, maîtres et domestiques, tout le monde était sur pied, après une nuit sans sommeil.
— Si cela dure encore vingt-quatre heures, déclara la comtesse Praxis, je retourne à Paris et je vous emmène tous. Il n’y a pas de bon sens à habiter un pays pareil, quand il fait un temps de damnés, comme celui-là. J’ai rêvé toute la nuit de l’Enfer de Dante.
Blanche, le front appuyé à la vitre d’une fenêtre du grand salon, regardait le ciel bas et l’horizon confus : au-delà de la terrasse, qui lui masquait la vue du rivage, elle voyait s’étendre au loin l’Océan glauque et troublé. À cette distance, les vagues apparaissaient comme de simples rides ; mais les énormes sillons blanchâtres qu’elles laissaient en se heurtant semblaient les cicatrices de monstrueuses blessures. Tout était gris ; le jour même, triste et jaunâtre, semblait venir à travers un verre dépoli d’inégale épaisseur.
— Ce doit être superbe en bas, dit Madeline en touchant légèrement le bras de son amie. Viens-tu ?
Sans répondre, madame de Dreux fit un mouvement brusque et murmura tout bas :
— Oh ! mon Dieu ! les malheureux ! Madeline effrayée la regarda d’abord, puis suivit la direction des yeux de Blanche, qui exprimaient une douloureuse pitié.
— Un navire ! dit-elle en joignant les mains.
— Un navire qui vient à la côte, fit Blanche en se retournant vers le groupe qui accourait. Allons, messieurs, faites votre devoir ; nous aussi, mesdames. Il faut essayer de sauver ces hommes en péril.
Elle parlait d’une voix brève, à peine plus haute que de coutume, mais si nette et si impérieuse, que chacun se sentit tenu d’obéir. En un clin d’œil, les femmes de service apportèrent du linge, des cordiaux, des médicaments, des couvertures de laine, en un mot tout ce qui est nécessaire à des naufragés. Ce paquet fut emporté au village, et les habitants du château, bien enveloppés, descendirent rapidement l’avenue qui conduisait à la grève.
Il ne pleuvait pas, et même, par intervalles, on voyait à travers les nuages une éclaircie jaune qui indiquait le soleil.
Quand ils quittèrent l’abri de la colline, qui les protégeait contre le vent d’ouest, ils faillirent être renversés par la violence de l’ouragan. À cent mètres et plus du rivage, ils recevaient à la figure l’embrun des vagues furieuses ; de grands flocons d’écume jaunâtre se déposaient sur leurs vêtements, sinistres papillons des tempêtes. Ils approchèrent cependant et se tinrent sur le galet, où toute la population du Mesnil était déjà rassemblée et regardait le navire, qui approchait rapidement.
— Qu’en pensez-vous ? demanda Blanche au chef pilote, vieux marin qui avait fait plusieurs fois le tour du monde.
— Madame, je pense que le brick va venir à la côte avec hommes et chargement ; le courant l’y porte. Malheureusement, la mer baisse ; il n’y aura pas assez d’eau pour qu’ils aillent jusqu’au sable.
— Et alors ?
— Eh bien, alors, ils vont cogner sur quelque roche… C’est mauvais par ici ; la côte n’est pas faite pour qu’un brick s’y promène par un temps pareil.
Le vieux marin éteignit sa pipe, qu’il avait ôtée par respect.
— C’est un français ? demanda Guy.
— Un français ; oui, monsieur. Il porte son pavillon… Je crois bien qu’il ne le portera pas longtemps.
Madeline se serra en frissonnant contre son mari. Elle avait peur, ses dents claquaient d’émotion autant que de froid. Il la fit asseoir sur le galet et se tint debout près d’elle.
— Combien sont-ils ? demanda Meillan au pilote, qui essuyait les verres de sa lunette.
— Neuf, monsieur, si j’y vois clair.
— Peuvent-ils se sauver ? dit Blanche d’une voix étranglée.
Le vieux marin hocha la tête.
— Ça se peut, madame ; pourtant, il n’y a pas bien des chances… Ils ont perdu leur embarcation…
Les spectateurs restèrent muets. Le navire était à peine à deux cents mètres du rivage et se dirigeait vers l’enrochement, où il devait venir se briser.
La voix de Gérard se fit entendre, sonore comme un clairon, au-dessus de l’effroyable tumulte du vent et de la mer.
— Au canot de sauvetage ! dit-il. On peut essayer, n’est-ce pas, pilote ?
— On peut toujours essayer, monsieur, répondit le marin avec déférence.
— Allons, alors, fit le jeune savant en se dirigeant vers l’embarcation.
— Gérard ! cria Madeline en se levant, tu n’y vas pas ?
Il revint à elle et la rassura d’un regard et d’une caresse.
— Il n’y a aucun danger, ma chérie, dit-il, aucun. Tu vois ces ceintures de sauvetage, le bateau est insubmersible…
— Gérard, je t’en supplie, n’y va pas.
Il lui murmura quelques mots à l’oreille. Elle regarda tour à tour Blanche et Guy, puis resta toute pâle et cessa d’insister.
— Combien d’hommes ? demanda Guy.
— Douze.
— Où sont-ils ?
— Nous sommes dix, monsieur ; répondit un pêcheur en s’approchant. Il y en a un de malade, et l’autre est parti à Manigamp hier soir.
— Vous ne pouvez pas aller dix ?
— On le peut tout de même, monsieur ; mais plus on est d’hommes solides, mieux ça vaut. Les pauvres diables, là-bas, sont en piteux état, je crois.
Poussé par vingt bras vigoureux, le canot était déjà roulé jusqu’au bord du sable ; les dix hommes y entrèrent et prirent leur place.
— Qui est-ce qui vient ? cria le pilote, en regardant tout le monde.
Personne ne répondit. Les gens du village n’avaient pas envie de se déranger ; et puis, ce n’était pas leur service, ils n’étaient pas marins.
Gérard grimpa dans l’embarcation par l’échelle, qui vacillait à chaque vague.
— Guy, venez-vous ? dit-il en se tenant debout à l’arrière.
De Dreux hésita.
— Allez, lui dit Blanche, à voix basse.
— Est-ce bien nécessaire ? répondit-il avec humeur. Je vais me mouiller, attraper un rhume ; peut-être une fluxion de poitrine…
— Et ces hommes vont peut-être mourir ! répliqua Blanche. Allez !
— Voyons, Blanche, vous n’êtes pas raisonnable, vous demandez des absurdités… Que diable ! Ce n’est pas le danger, je me suis battu dix fois ; mais je ne connais rien de bête comme un rhume.
— Allez donc ! dit-elle avec une telle autorité qu’il se sentit vaincu. Gérard y va, en amateur, et vous le député du pays, vous refusez… Ils vont vous mépriser !
Guy s’élança d’un bond à l’échelle. Un tour de rames, et le canot flotta.
— À la grâce de Dieu ! cria le patron en prenant la barre du gouvernail.
Sous l’impulsion des rames, le canot bondit, enlevé par les vagues. À cinquante mètres du rivage, Gérard se leva et agita son chapeau. Au même instant, M. de Fresnes déboucha sur la plage au grand galop de son cheval.
— Trop tard ! fit-il avec regret en s’arrêtant près de madame de Dreux. Ils sont partis sans moi.
Blanche l’enveloppa d’un regard. Admiration, reconnaissance, regret, honte peut-être, tout s’y trouvait mêlé. L’homme d’État reçut ce regard comme un bienfait et le garda dans sa mémoire.
Madeline s’approcha de son amie.
— Il n’y a pas de danger pour eux, dis ? fit-elle avec angoisse.
— Non, ma chérie, aucun danger.
La jeune femme respira péniblement, et son regard chercha à reconnaître Gérard parmi les points noirs qui dominaient le canot, à chaque instant masqué par les vagues.
Meillan avait assis la comtesse sur un gros caillou. Elle se tenait cramponnée à son bras et lui faisait mal ; mais ni l’un ni l’autre ne s’en apercevaient.
— Ah ! si je savais nager ! dit-il entre ses dents serrées. Mais je n’ai jamais pu apprendre.
— Vous aussi ? fit la vieille femme. Une nichée de terre-neuves alors ? Eh ! mon ami, qu’il en reste au moins un, pour nous secourir en cas d’évanouissement.
Elle plaisantait, mais ses lèvres étaient pâles et tremblantes.
Le brick, porté par les vagues, s’était à deux ou trois reprises approché de l’enrochement à faire croire qu’il allait s’y briser ; mais, à chaque fois, le flot le remportait. Enfin, une lame énorme, que les spectateurs haletants suivaient des yeux depuis un instant, souleva le navire et le jeta sur l’amas de roches. Un craquement effroyable, qui se fit entendre au milieu des bruits de la tempête, retentit au fond du cœur des assistants, et le brick resta fixé entre deux pointes. La gorge serrée, ils n’osèrent même pas crier.
Le canot de sauvetage parut alors derrière l’enrochement, qu’il avait doublé à grand-peine. Malgré le ressac furieux qui secouait le navire brisé, malgré les lames monstrueuses qui passaient au-dessus de la petite jetée avec un rejaillissement de trente mètres, un va-et-vient fut établi : un à un, les naufragés passèrent du brick dans le canot.
Le dernier, c’était le capitaine, au moment de quitter son navire, se tourna avec regret vers le pavillon qu’il n’avait point amené. Un mouvement de la coque démembrée lui fit faire un faux pas, et il tomba à l’eau. Gérard se précipita pour lui tendre la main ; comme il se penchait sur le bord, la tête en avant, afin de saisir le naufragé, un choc eut lieu, et le bordage du canot donna violemment contre les flancs du brick. Le capitaine avait disparu sous les flots ; de Dreux se retourna et vit Gérard immobile. Il le secoua par le bras, l’attira à lui. Le bras céda, et à l’inexprimable horreur de Guy, la belle tête de Gérard, livide, les yeux fermés, retomba en arrière sur le bordage. Une légère raie sanguinolente à la tempe indiquait un coup… mortel.
Le canot rentra au port, silencieusement. Les naufragés n’osaient même pas exprimer leur reconnaissance ; Guy, les yeux fixés sur son hôte, se demandait ce que dirait Madeline.
Ils arrivèrent enfin, et aux questions pressées, aux paroles de bienvenue, Guy seul osa répondre.
— Un accident, dit-il ; il faut envoyer chercher un médecin.
Quelqu’un partit à cheval, c’était M. de Fresnes ; on ne s’en aperçut qu’après.
Madeline, droite, immobile, regardait le canot, où elle ne voyait pas son mari. On le descendit et on l’étendit sur le galet. Blanche voulut se jeter entre elle et le cadavre ; elle résista doucement, s’approcha de celui qui, l’instant d’auparavant, était pour elle l’essence de la vie même, et qui maintenant n’était plus rien.
— Je savais que ce serait comme cela, dit-elle à voix basse. Quand il m’a dit adieu, tout à l’heure, j’en étais sûre.
Le convoi funèbre reprit lentement le chemin du château, où les naufragés devaient trouver asile. M. de Fresnes revint deux heures après avec un médecin ; mais celui-ci n’avait plus rien à faire. Madeline s’assit auprès du corps de Gérard, et jusqu’à l’heure de l’enterrement, ne proféra ni une plainte ni une question.
Quand la dépouille du jeune savant eut reçu les derniers honneurs et qu’elle fût ensevelie dans le cimetière du Mesnil, Blanche, craignant une effroyable explosion de douleur, interrogea son amie, qui lui devenait cent fois plus chère.
— Que veux-tu faire ? lui dit-elle. Use de moi, fais ce qui te plaira, je n’aurai d’autre volonté que la tienne.
— Laisse-moi vivre ici, dit Madeline avec un sanglot, le premier depuis l’instant horrible qui l’avait rendue veuve. Je ne pourrais pas rester ailleurs. Je ne vous dérangerai pas… mais je voudrais rester avec lui… Je l’aime tant !…
— Madeline, tout ce que tu voudras ; mais est-ce prudent ?
La jeune femme secoua la tête.
— Je l’aime toujours, dit-elle. Il n’est pas tout à fait perdu, puisque je peux l’aimer ; c’est lui qui ne m’aime plus… mais ce n’est pas sa faute. Ah ! si tu savais comme je l’aime, tout mort qu’il est !
Blanche regarda, en frissonnant, dans son âme. C’est Guy qui aurait dû être à la place de Gérard, Guy, l’époux infidèle, égoïste, l’homme passif, incapable des hautes émotions, des dévouements absurdes… Elle eut peur de sa pensée et en même temps fut prise d’une indicible douleur. Son amour pour son mari était bien mort, plus mort que Gérard, qui dormait sous les fleurs d’automne… La vraie veuve, ce n’était pas son amie, c’était elle. Elle pleura sur elle-même et envia Madeline.
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