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Chapitre 13

Une particularité des grandes catastrophes, c’est de rapprocher jusqu’à l’intimité des êtres qui, suivant les lois ordinaires du monde, seraient toujours restés à une distance respectueuse l’un de l’autre. La mort de Gérard Lecomte avait rassemblé étroitement tous les habitants du Mesnil autour de la jeune veuve, et M. de Fresnes, poussé par un mouvement spontané, auquel l’égoïsme n’avait nulle part, s’était empressé, en ce qui dépendait de lui, d’apporter aussi, non des consolations, mais tout ce qu’une pitié respectueuse peut suggérer d’attentions délicates et de prévenances discrètes.

Ces marques de compassion n’étaient pas destinées à attirer l’attention de madame de Dreux ; le plus souvent, elle n’en avait pas connaissance ; mais l’attitude réservée, pourtant pleine de bonté, de son voisin de campagne, alla droit à son cœur, mieux que n’auraient su le faire des hommages plus directs. Dans l’isolement de la vie de château, les strictes lois du veuvage ne pouvaient être rigoureusement observées ; Madeline se fit un scrupule, après la première semaine, d’accaparer Blanche, qui passait avec elle, dans sa chambre, la plus grande partie du temps ; elle reparut donc aux repas, s’astreignit à rester quelques heures le soir au milieu de ses amis, et fut bien récompensée de ce sacrifice par les marques de la plus vive et de la plus touchante sympathie.

Lucien de Fresnes venait parfois pour une heure ; Blanche ne pouvait plus lui témoigner de froideur ; désormais il existait entre le jeune ministre et les hôtes du Mesnil un lien réel qui autorisait une grande détente dans les rapports. Mais ce n’est pas à madame de Dreux que Lucien consacrait ses attentions, c’était à la jeune veuve. Madeline aimait à l’entendre parler de Gérard, qui, dans les derniers temps, avait été le compagnon assidu de M. de Fresnes ; ils trouvaient là un inépuisable sujet d’entretien ; pendant ce temps, Blanche brodait silencieusement auprès de la lampe ; Meillan faisait la partie de madame Praxis, et Guy, caché derrière un journal, s’endormait le plus souvent au murmure des voix contenues.

Le cœur de Blanche s’épanouissait à ces entretiens auxquels elle ne prenait part que rarement. Quand il s’adressait à elle-même, une sorte de trouble l’envahissait et lui ôtait une partie de son contentement. Sa conscience toujours inquiète ne trouvait rien à se reprocher, et pourtant instinctivement Blanche sentait que quelque chose, tout au fond, n’était pas tout à fait bien. Mais quand il parlait de Gérard à Madeline, elle pouvait écouter sans scrupule, et sans scrupule aussi admirer cet esprit si droit, si juste, et ce cœur si tendre qui connaissait la pitié comme celui d’une femme.

Lorsqu’au moment du départ Lucien se levait, quand elle se voyait forcée de lui tendre la main et de le regarder, le même trouble reparaissait. Pourtant les yeux de M. de Fresnes n’exprimaient rien qui pût la choquer… Elle s’astreignit à devenir calme, à rencontrer ce regard honnête, qui ne lui disait rien qu’il ne dût dire. Elle eut honte de l’avoir évité, d’avoir prêté à cet homme loyal des pensées qu’il n’avait sans doute jamais eues, et après s’être fait une sévère leçon, elle leva sur lui des yeux assurés… Mais ce jour-là, elle vit dans le regard de son ami une tendresse qui lui fit peur et la rejeta dans toutes ses craintes ; si respectueuse que fût cette tendresse, n’était-ce pas trop ?

Madame de Dreux se dit alors que la saison s’avançant, ce n’était plus pour elle qu’une question de jours. Huit jours, sept, six… puis deux seulement la séparaient de l’époque fixée pour le retour de M. de Fresnes à Paris… À la pensée que ces relations journalières allaient cesser, elle s’applaudit et se promit de mettre bon ordre, dès qu’elle aurait repris sa vie mondaine, à cette intimité envahissante… En attendant, il était parti, et le Mesnil lui parut plus grand, plus triste et plus glacé que même le jour de la mort de Gérard Lecomte.

Les hôtes du Mesnil se décidèrent aussi à le quitter : Guy n’aimait pas à chasser seul, et Meillan, rendu dangereux par sa myopie, s’était juré de ne plus toucher un fusil en compagnie, serment fait jadis après une aventure qui avait criblé de plomb les mollets d’un garde-chasse, pour son malheur trop voisin d’un lièvre.

Blanche avait fini par décider Madeline à s’éloigner du château pour aller passer quelque temps dans sa famille ; un beau jour, tout ce monde s’en alla à la fois, comme des oiseaux qui émigrent, et le Mesnil resta triste et gris, dans sa solitude au bord de l’Océan, avec la tombe de Gérard au pied de la petite église de granit.

Les tracas inséparables d’un pareil voyage et d’une réinstallation à Paris absorbèrent Blanche pendant quelques jours. En arrivant à son hôtel, elle avait trouvé une carte de M. de Fresnes. Il en déposa encore une ou deux ; le hasard voulut que ces jours-là elle eût précisément fait défendre sa porte. Un vif sentiment de regret la saisit quand elle apprit qu’il avait été si près d’elle… Sans se rendre compte du motif qui la poussait, elle donna ordre pendant une semaine entière de recevoir tout le monde. Elle vit défiler chez elle une multitude de visages indifférents, mais Lucien de Fresnes ne revint pas.

Une grande impatience la saisit alors. Cette vie de Paris allait-elle redevenir pour elle, comme autrefois, un grand désert peuplé de visages importuns ? La comtesse Praxis demeurait à l’autre bout de la ville. Meillan venait tous les jours, mais Meillan avait, depuis son retour, des arrière-pensées qu’il tenait cachées, comme on tient caché ce qui doit être remarqué. Blanche en était mécontente, et cependant ne se reconnaissait aucun droit de demander une explication. Un grand découragement tomba sur elle comme un manteau de neige.

— Que vais-je devenir ? se dit-elle. Nous étions si heureux au Mesnil ! Je ne pourrai jamais m’habituer à voir tant de gens qui ne me sont rien !

Elle se mit alors à s’occuper passionnément de ses enfants. Edmond avait besoin d’un précepteur : ce fut une affaire importante ; quand le petit garçon fut pourvu, la toilette d’hiver des deux bébés absorba encore une huitaine de jours ; puis la jeune mère se trouva vis-à-vis de ses pensées et de cet incommensurable ennui qui lui faisait redouter également le monde et la solitude.

Un jour, au moment où elle rentrait en voiture d’une promenade avec ses enfants, elle aperçut sur le perron de l’hôtel une silhouette bien connue. Le visiteur déposait sa carte dans les mains d’un valet de pied, après y avoir écrit quelques mots au crayon. Blanche se hâta tellement d’ouvrir la portière, qu’elle sauta à terre avant que le domestique eût le temps de la prévenir.

— Monsieur de Fresnes ! dit-elle en montant rapidement les cinq marches de pierre.

Il se retourna vivement et resta devant elle, la tête découverte. Elle, tout essoufflée, le regardait en souriant. Les bébés venaient derrière, conduits par la bonne anglaise, et eux aussi levaient leurs yeux vers leur ami du Mesnil.

— Entrez donc, dit-elle, rappelée à la réalité par le piaffement des chevaux sur le pavé. Il y a des siècles qu’on ne s’est vu.

Elle rejeta sa pelisse et passa devant, se dirigeant vers le salon. Elle marchait vite, avec une élasticité longtemps oubliée ; le visage rosé par le grand air et aussi par l’émotion, les cheveux légèrement en désordre, la démarche alerte et souple, elle paraissait étonnamment jeune.

M. de Fresnes la suivit jusque dans le grand salon solennel, où deux lampes allumées parvenaient à faire une éclaircie. Elle se laissa tomber dans un fauteuil près de la cheminée, lui indiqua du geste un siège en face, et lui répéta tout d’une haleine :

— Qu’il y a longtemps qu’on ne s’est vu !

— Ce n’est pas ma faute ! répondit-il. Je suis venu trois fois. Mais vous vous enfermez !

— J’ai tenu maison ouverte pendant huit jours, fit-elle en riant, et vous ne vous êtes pas montré…

— Si j’avais su…

— Je ne pouvais pas, pourtant, vous le faire dire !

Leurs yeux se rencontrèrent, et ils sourirent. Ceux de Blanche exprimaient une joie enfantine.

— C’est la fatalité, dit-il.

Elle répéta gaiement :

— C’est la fatalité !

Tout lui paraissait rose et charmant à cette heure clémente de son existence.

Ils se mirent à rire tous les deux : l’air qui les environnait semblait avoir quelque chose de jeune et de gai. Les meubles sombres, les grands rideaux aux plis sévères ne parvenaient pas à effrayer leur gaieté. Pendant un moment, tout leur fut prétexte à plaisanterie. On eût dit des écoliers libérés d’un pensum.

Comme Lucien se levait au bout de dix minutes :

— Vous n’allez pas rester vingt ans comme cela, sans venir nous voir ! dit-elle.

— Y a-t-il seulement vingt ans que nous n’avions causé ensemble ? répondit-il joyeusement. À vous regarder je ne puis le croire, mais, pour ma part, il me semble qu’il y en a bien quarante !

Elle sourit, et il se pencha un peu vers elle pour la mieux voir.

— L’air de Paris vous va bien, dit-il, vous êtes jeune, vous êtes gaie…

— Pas tous les jours, fit-elle ; puis elle rougit de son imprudence et baissa les yeux.

Jamais il ne l’avait vue si jolie. Tout à coup, il eut peur. Cette gaieté, cet air de jeunesse… Se serait-il trompé ? Cette femme inaccessible aurait-elle distingué quelqu’un ? Serait-ce la joie d’avoir revu l’absent qui lui donnerait cette exubérance de vie ? Le cœur de M. de Fresnes se serra douloureusement à cette pensée. Faudrait-il trouver une tache à cette étoile si respectueusement adorée ?

— Avez-vous repris un jour ? demanda-t-il avec un vague désir de passer en revue ceux que madame de Dreux admettait chez elle.

— La semaine prochaine, le mardi…

— Je serai fidèle, dit-il en s’inclinant.

— Oh ! mais, fit-elle vivement, ce n’est pas pour vous… venez à six heures, je suis là tous les jours…

Une émotion délicieuse remplit le cœur de Lucien, et il eut l’impression d’une joie débordante dans laquelle baignait son âme renouvelée. Dans cet élan se trouvaient tant de choses, tant d’aveux, tant de promesses !… Un fat s’en fût prévalu pour commettre quelque impertinence. Plus sage, M. de Fresnes n’y vit qu’une préférence avouée, avouable, mais il y avait là de quoi le rendre heureux pour plus d’un jour. Il n’était pas de ceux qui n’ont d’autre désir que de dégrader leur idole.

Il resta muet : Blanche eut peur de ce qu’elle venait de dire, et entama sur-le-champ une histoire mondaine très compliquée, assez comique, mais qu’elle raconta de façon à la rendre presque lugubre… la voix lui manquait, elle avait envie de pleurer, elle se sentait sotte, nerveuse, peut-être ridicule… Elle s’arrêta court.

— Enfin, dit-elle d’un ton bref, je ne sais pas pourquoi je vous raconte ces cancans, vous ne les aimez pas, moi non plus ; mais dans le monde où nous vivons, il ne faut pas se singulariser, n’est-ce pas ?

M. de Fresnes recueillit le regard qui accompagnait ces paroles, regard plein de larmes, de honte, de regrets… À son tour, il fut honteux de l’avoir soupçonnée, d’avoir été un moment jaloux d’une chimère. Cette précieuse demi-heure de six heures serait à lui seul, bien à lui, il en était sûr désormais.

— Je viendrai souvent, dit-il, n’en doutez pas. Je ne suis pas maître de mon temps ici comme à Mesnil ; mais quand je ne viendrai pas, soyez certaine que je serai retenu malgré moi.

— Vous n’allez pas venir tous les jours ! faillit dire Blanche dans son effroi.

Il la comprit, et sourit avec un peu de mélancolie.

— Je n’abuserai pas de votre autorisation, dit-il ; c’est à peine si je pourrai m’échapper la moitié aussi souvent que je le voudrais…

Meillan entra sans être annoncé ; il dînait à l’hôtel ce jour-là. À la vue de M. de Fresnes, il réprima visiblement un léger mouvement d’humeur. Les deux hommes échangèrent néanmoins des compliments affables. Quand Lucien fut parti, Meillan s’assit sur un autre siège que celui que le visiteur avait occupé, et suivit le regard de Blanche fixé sur ce fauteuil, qu’elle ne voyait pas.

— Chère madame, lui dit-il doucement, vous voilà repartie pour le pays des chimères ?

Elle tressaillit. Mais sa gaieté ne s’était pas envolée ; elle répondit avec son joli rire de femme heureuse :

— C’est un beau pays, où l’on ne fait que des rencontres agréables. Je vous y vois parfois.

Le moyen d’en vouloir à cette charmeresse ? Si elle se mettait à redevenir ce qu’elle avait été jadis, les cœurs n’avaient qu’à bien se tenir !

Il le lui dit, et elle le menaça du doigt en riant. Guy rentra sur ces entrefaites.

— Voilà Meillan qui me fait la cour ! lui dit sa femme. Vous devriez y mettre bon ordre.

— Eh ! ma chère amie, répondit M. de Dreux, il ne fait que son devoir !

— Si c’est comme cela que vous me protégez contre les entreprises ! fit Blanche toujours rieuse.

— Je suis là, moi, gronda Meillan ; je veille, et je suis un bon chien !

— Le chien du jardinier ! dit inconsidérément Blanche.

Là-dessus, les trois amis éclatèrent de rire ensemble et passèrent dans la salle à manger.

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