Chapitre 14
Dans la vie, il semble parfois que le destin, lassé de nous pousser précipitamment vers la fin de toutes choses, nous permette un instant de repos, nous ménage un temps d’arrêt où tout concourt à une impression de joie et de paix. Alors, les moindres circonstances apportent leur tribut de contentement, nos amis sont plus affectueux, notre esprit plus brillant, la nature plus souriante…
Une de ces accalmies de l’existence fut réservée à madame de Dreux au commencement du mois de novembre. Le soleil lui-même voulut dorer ces belles journées de sa vie ; une arrière-saison splendide donna quelques jours de grâce aux rosiers de Bengale qui tapissaient un des murs du jardin de l’hôtel ; à cette trompeuse chaleur qui parlait de printemps, Blanche put s’asseoir l’après-midi, ses enfants à ses pieds, comme sur la terrasse du Mesnil ; elle put revivre par le souvenir les semaines précédentes, dont les ennuis, effacés par l’éloignement, ne la troublaient plus, et dont la douceur lui revenait avec un enivrement capiteux semblable à l’odeur des feuilles mortes chauffées par le soleil, qui montait des allées et la grisait sans qu’elle s’en aperçût.
L’âme de Blanche avait toujours eu des ailes ; mais les désenchantements de la vie les lui avaient fait bientôt replier. À cet heureux moment de son existence, il sembla à la jeune femme qu’elle pouvait les déployer et prendre un large essor vers tout ce qu’elle avait aimé jadis, tout ce que les soins qu’elle s’était imposés lui avaient fait négliger. Elle lut en quinze jours dix volumes de poésie, les vers étaient alors à la mode, et trouva quelques pages exquises qui la firent sourire et pleurer. Elle alla aux Italiens, y retourna, prit un jour à l’Opéra, s’enivra de musique, et découvrit à chaque soirée de nouvelles beautés dans des œuvres qu’elle savait par cœur. Elle acheta trois paysages, remplit un portefeuille d’eaux-fortes, découvrit un pastel de Latour, l’enleva à prix d’or aux amateurs jaloux, et passa trois jours en contemplation devant son emplette, rayonnante de joie, elle qui ne s’était jamais occupée de peinture. Ses enfants étaient charmants, ses amies enchantées de la revoir, tous les hommes lui faisaient la cour, tant elle était aimable et jolie, et, pour couronner ces petits bonheurs, M. de Dreux, ayant une peccadille nouvelle à se faire pardonner, se montrait plein d’attentions aux heures des repas, et disparaissait ensuite pour ne plus reparaître que le lendemain. Tout le monde était enchanté…
Meillan seul restait morose.
Il sentait que cette fête de la vie à laquelle s’abandonnait la jeune femme ne se donnait point en son honneur, bien que Blanche fut avec lui d’une amabilité qui frisait la coquetterie. Dans l’insouciance du regard, dans l’abandon de la pose, il y avait un renoncement à tout ce qui pour madame de Dreux n’était pas la pensée secrète, la vraie joie de son cœur. Elle était heureuse, elle rendait tout heureux autour d’elle, on s’extasiait partout sur tant de grâce unie à tant de beauté, et lui, le chien du jardinier, comme avait dit un jour sa charmante amie, sentait gronder en lui des révoltes terribles contre celui qui tenterait sans doute un jour de lui dérober ce qu’il gardait si jalousement.
— Qu’est-ce que ça me fait ? se demanda-t-il vingt fois. Quand Guy aurait ce qu’il mérite, le grand malheur !
Mais cette philosophie ne parvint pas à le contenter. Ce n’était ni pour Guy ni pour lui qu’il gardait Blanche, c’était pour elle-même.
M. de Fresnes était venu deux ou trois fois ; il n’avait pas trouvé seule madame de Dreux. Guy se faisait désormais un devoir inéluctable de venir à six heures précises, afin de passer dans la compagnie de sa femme la demi-heure qui précédait le dîner. C’est à ce moment qu’il prenait ses inspirations politiques devant le feu du petit salon de Blanche ; il emportait de là des vues extraordinaires, qui l’eussent bien surpris une heure auparavant s’il avait eu l’occasion d’y penser. Heureusement pour son cerveau, qu’un tel excès de travail eût surmené, il n’y pensait pas, et trouvait bien doux de recueillir dans ces aimables entretiens des opinions toutes faites, toutes méditées et prêtes à affronter au besoin le grand jour de la tribune.
M. de Dreux était si inconscient de ce petit travail, qu’il l’aurait continué en présence de M. de Fresnes, si Blanche n’y avait mis bon ordre. Un peu surpris de voir brusquement tomber une conversation qu’il trouvait intéressante au plus haut degré, il essaya, la première fois, de la remettre dans le bon chemin, d’où sa femme venait de la détourner brusquement. N’y pouvant réussir, il maudit un peu, dans le secret de sa pensée, l’esprit féminin, frivole et volatil, qui ne sait se fixer sur rien, et se résigna à attendre au lendemain pour émettre ses idées sur les choses du jour, car il croyait vraiment les émettre, et c’est là ce qui devait le sauver devant Dieu et devant les hommes.
La seconde fois, par un mystère inexpliqué, ce fut M. de Fresnes qui aborda le terrain de la politique. Il en parla tant et si bien, que Blanche frémit d’être devinée. Mais l’homme d’État avait un air si peu didactique, il parlait si légèrement de choses graves, qu’elle se rassura peu à peu.
— Ce sont tout à fait mes idées, tout à fait ! conclut Guy d’un air convaincu.
Madame de Dreux se mit à tisonner doucement.
C’était sa ressource dans les cas désespérés. Une bûche s’écroula, M. de Fresnes retira les pincettes des mains de Blanche et se pencha vers le foyer ; Guy se précipita aussitôt pour le prévenir, et ils se trouvèrent tous les trois, au même moment, dans la cheminée. La jeune femme ne put s’empêcher d’en rire, mais elle se rejeta en arrière avec un petit mouvement nerveux. À se trouver si près de ces deux hommes, dont l’un était son mari, elle avait senti une émotion bizarre et désagréable, une sorte d’avertissement de sa pudeur, qui la rendit soudain pensive. M. de Fresnes se retira quelques instants après, et elle ne lui dit pas adieu avec son enjouement ordinaire.
— C’est un homme profond, dit M. de Dreux, quand la porte se fut refermée. Je suis bien heureux de l’avoir pour ami. Je vous rends grâce chaque jour, ma chère Blanche, d’avoir vaincu vos premières répugnances et de l’avoir admis à une intimité qui est pour moi, vous en conviendrez vous-même, aussi flatteuse qu’utile.
— J’en conviens, répondit sa femme avec un geste d’ennui, mais nous n’en parlerons pas, si vous le voulez bien.
Ce fut pour Blanche le dernier jour de cette extase délicieuse où elle avait vécu trois semaines. Le lendemain, une bise aigre soufflait dans le jardin, en faisant tourbillonner les feuilles mortes, et sa conscience réveillée lui murmurait des reproches encore vaguement formulés, mais pourtant incisifs. Ces sortes de réveils sont cruels, après tant de molles douceurs ; la jeune femme, si accoutumée qu’elle fût à des émotions pénibles, en ressentit toute l’amertume. Elle cessa de rire, et son mari se plaignit à Meillan d’avoir pour épouse un être dont l’humeur inégale et capricieuse n’avait pas la moindre stabilité.
Un jour de la semaine suivante, vers six heures, Guy se trouvait retenu à la Chambre par une séance plus longue que de coutume, la porte du petit salon s’ouvrit, et Lucien entra sans être annoncé. En le voyant, Blanche ne put réprimer un petit mouvement où la frayeur entrait pour une part.
— Je n’ai vu personne dans l’antichambre, dit-il en s’excusant ; suis-je importun ? je me retire.
— Non, répondit Blanche avec un grand effort ; mon mari va rentrer, je pense.
— N’y comptez pas, fit M. de Fresnes en souriant. Je les ai laissés au milieu d’un interminable discours ; ceux qui ne sont pas sortis avant le commencement et qui ont eu la faiblesse d’écouter, ne dîneront pas avant sept heures. Instinctivement, Blanche regarda la pendule, qui marquait six heures moins cinq minutes.
— Nous aurons le temps de causer, continua-t-il ; la vie est trop courte ! On se voit à peine, on fait tout ce qu’on n’aime pas faire, on ne peut pas faire ce qu’on voudrait, on parle politique, on dîne, et l’on s’ennuie, puis un jour on s’aperçoit qu’on est vieux, qu’on va bientôt mourir et qu’on n’a pas eu le temps d’être heureux…
Blanche regarda cet ami de nouvelle date qui, si vite, lui était devenu si cher. En effet, il paraissait fatigué, attristé peut-être ; elle éprouva un grand désir, un impérieux besoin de le consoler. Elle souffrirait après, si sa conscience le voulait, mais elle ne pouvait pas le laisser partir sans lui avoir un peu réchauffé le cœur par quelques bonnes paroles. Elle sonna et donna l’ordre de retarder le dîner ; puis, quand le domestique eut disparu, elle se tourna du côté de son hôte, avec un sourire attendri sur les lèvres et dans les yeux.
— C’est vrai, fit-il, répondant à ce sourire, je deviens triste ; j’ai des ennemis.
— Vous ! s’écria Blanche d’un ton si bouleversé, que Lucien se mit à rire.
— Cela vous semble étonnant ? Eh ! chère madame, d’abord on a toujours des ennemis, surtout quand on a une ligne de conduite bien tracée. Ceux qui n’ont pu vous dévoyer ne vous pardonneront jamais l’inutilité de leurs efforts…
— Et puis le bien qu’on a fait se tourne contre vous, continua Blanche.
— Précisément. Ajoutez à cela les fous qui ont demandé des choses impossibles, les ambitieux mécontentés, les rapaces inassouvis, ceux qui se croient des droits à votre place, et vous trouverez pour l’homme le plus inoffensif un beau total d’ennemis qu’il ne connaît pas, et auxquels, le plus souvent, il a rendu service, même au-delà de ses moyens.
Blanche ne répondit pas. Jusqu’alors, elle ne s’était jamais demandé ce que M. de Fresnes pensait de l’existence. En le voyant beau, intelligent, dans la plénitude de la vie, riche et puissant, elle avait supposé, comme une chose toute naturelle, que cet homme envié devait être heureux. La légère teinte d’amertume qui se trahissait dans la conversation présente inspira à la jeune femme une déférence plus tendre pour ce grand cœur qui souffrait d’une blessure cachée. Sa bouche resta muette, mais ses yeux parlèrent, car il s’inclina un peu en avant et dit tout bas : « Merci. »
Elle se rejeta au fond de sa causeuse, avec ce léger frisson d’appréhension qui la prenait parfois. Lucien lut cette impression passagère sur ce visage qu’il connaissait seul, mais qu’il connaissait si bien ; il se recula imperceptiblement, et se mit à parler de choses et d’autres. Blanche se remit bientôt ; elle eut honte de son émotion, mais il lui resta néanmoins un peu de trouble, qu’elle déguisa sous une feinte gaieté.
Ce n’était plus cet élan joyeux d’une âme contente, qui la rendait si brillante quelques jours auparavant ; de Fresnes s’en aperçut dès les premiers mots, et, à son tour, devint triste. Il se reprochait d’avoir troublé la sérénité de cette femme, sinon heureuse, au moins tranquille. Il eût peut-être donné sa vie pour entendre Blanche lui dire qu’elle l’aimait, mais il l’eût donnée à coup sûr pour lui épargner un remords qui empoisonnerait son existence.
Peu à peu, une tristesse profonde les envahit tous deux, et leurs discours s’en ressentirent. On ne fait jamais tant de philosophie que lorsqu’on a du noir dans l’âme ; les gens heureux se contentent d’être heureux et ne s’occupent point des effets et des causes. M. de Fresnes s’était promis beaucoup de joie de cette entrevue, et lorsqu’il se leva pour partir, au moment où la pendule sonnait la demie, il avait le cœur serré comme à la veille d’un malheur.
— Enfin, lui dit Blanche, résumant ainsi cette conversation mélancolique, vous avez au moins le pouvoir de faire du bien ; bien ou mal récompensé, qu’importe, si votre conscience vous approuve !
— Ce pouvoir, je ne l’aurai pas longtemps, dit-il avec un sourire résigné. En ce moment même, on m’attaque à la Chambre, je suis peut-être condamné à l’heure qu’il est. Un ministre tombé ! vous figurez-vous quel néant ?
— Et vous êtes ici pendant ce temps ? s’écria Blanche, oubliant ses frayeurs.
— Je suis venu pour me consoler, répondit-il en s’inclinant respectueusement.
Elle resta pensive ; un monde d’idées tourbillonnait dans sa tête. Elle ne pouvait concevoir que cet homme, menacé dans sa position, fut près d’elle au lieu de se défendre.
— Ce n’est pas sérieux, n’est-ce pas ? dit-elle subitement.
— Tout ce qu’il y a de plus sérieux, répliqua-t-il. Vous verrez avant peu !
— Pourquoi ne quittez-vous pas vous-même une position qu’on va vous rendre intolérable ?
M. de Fresnes garda le silence un moment.
— On me l’a proposé, dit-il enfin. J’ai des amis qui m’estiment et qui m’aiment… On m’a offert de m’envoyer comme ambassadeur à Vienne…
Blanche sentit un coup si violent au cœur, qu’elle s’appuya à la cheminée pour se retenir.
— Vous n’acceptez pas ? dit-elle d’une voix qui résonna étrangement à ses propres oreilles.
Il fit un signe de tête négatif. Elle n’osa lui demander les motifs de son refus, mais il ajouta de lui-même, en baissant la voix :
— Je ne veux pas quitter Paris.
Une faiblesse envahit tout le corps de Blanche. Ses jambes fléchirent sous elle, le salon lui sembla tourner, et elle eut l’impression d’une chute dans un gouffre sans fond, mais une chute voluptueuse, où ses ailes la soutenaient en battant l’espace…
Elle se rassit tremblante, les yeux fermés, n’osant plus les ouvrir, tant elle craignait de lire dans le regard de M. de Fresnes quelque chose qui l’obligerait à une parole, à une action irrémédiable. Elle entendit sa voix, toujours douce, mais assurée ; rien chez lui ne trahissait la conscience de l’état où Blanche se trouvait plongée.
— On ne peut vivre loin de Paris, n’est-ce pas, madame ? À moins que ce soit au Mesnil ?
Son ton enjoué calma madame de Dreux.
— Le Mesnil, dit-elle, c’est bien loin !
— Mais puisque vous allez avoir un chemin de fer ? M. de Dreux en hâte la construction de tous ses efforts.
Il ne raillait pas ; il n’avait jamais eu connaissance de l’incroyable erreur de Guy. Seule au monde, Blanche était confidente de cette preuve d’inintelligence. Elle acheva de se rassurer et trouva la force de plaisanter sur l’effet que produirait l’arrivée de la première locomotive dans ce pays encore si peu civilisé.
M. de Fresnes était resté debout ; il s’inclina et prit congé.
— Vous viendrez bien dîner un de ces jours ? dit madame de Dreux sans le regarder.
— Hâtez-vous de m’inviter alors, répondit-il, car lorsque je serai déchu, je serai un hôte trop dangereux pour vouloir compromettre mes amis.
— Après-demain ? dit Blanche.
— Soit. Merci.
Il sortit ; elle écouta le bruit de ses pas décroître, la porte retomber sur lui, et se réveilla alors comme d’un rêve. Trois minutes seulement s’étaient écoulées depuis que Lucien lui avait dit : « Je ne veux pas quitter Paris », et elle avait vécu tout un siècle d’émotions et de tortures. Elle resta assise, immobile, écoutant le balancier de la pendule, incapable de formuler une pensée.
— Que faire, mon Dieu ! que faire ? se dit-elle en joignant les mains avec un geste désespéré.
La voix de Guy se fit entendre dans l’antichambre. Il parlait plus haut et plus bref que de coutume. Blanche se redressa, composa son visage et attendit, les yeux tournés vers la porte.
Son mari entra, l’air soucieux, le geste brusque.
— Eh bien ? lui dit-elle.
— Nous voilà dans de beaux draps ! fit-il d’un ton maussade. En vérité, avant de se lier avec les gens, il faudrait un peu savoir…
— S’ils sont assurés de rester longtemps au pouvoir ? interrompit Blanche d’un ton agressif.
Il la regarda, surpris de voir pénétrer sa pensée.
— Ce n’est pas cela, répondit-il en hésitant ; mais il y a des malheurs qui n’arrivent qu’à moi.
— Vraiment ? Contez-moi donc cela ! fit Blanche en s’asseyant après avoir pris un écran. Elle pensait entendre des choses si extraordinaires, qu’un jouet lui serait utile pour lui servir de contenance.
— Figurez-vous que l’opposition a attaqué de Fresnes avec une telle violence, que je ne lui donne pas huit jours pour remettre son portefeuille.
— Ah ! fit Blanche d’un air tranquille. Eh bien ?
— Vous trouvez que ce n’est rien ? Nous qui avons été très bien avec lui, car enfin, cet été, n’est-ce pas, nous étions très bien ?
— Je le présume, dit madame de Dreux toujours calme.
— Eh bien, s’il est renversé, cela va me faire du tort ! C’est très désagréable, ces choses-là !
Blanche regarda son mari de bas en haut avec une singulière expression de dédain. Il n’y prit pas garde.
— Nous sommes des gens de progrès, nous autres ! Je suis un homme de progrès ! Je ne puis pas abandonner mon parti dans une circonstance aussi délicate…
— Délicate me plaît, fit remarquer Blanche.
— Délicate ou épineuse, comme il vous plaira, je ne suis pas d’humeur à jouer sur les mots, reprit Guy avec quelque emportement. Ce qu’il y a de positif, c’est qu’il m’est presque impossible de voir de Fresnes pour le moment sans me brouiller avec mon parti. Enfin j’espère qu’il aura l’esprit de ne pas se montrer…
— Il sort d’ici, dit madame de Dreux d’un air placide.
Quand Lucien n’était pas là, elle était brave et se sentait capable de tenir tête à toute une armée.
— Ah ! fit Guy stupéfait. Et…
— Et je l’ai invité à dîner pour après-demain.
— Voilà de l’à-propos ! s’écria M. de Dreux en frappant du plat de la main sur le dossier d’une chaise. Il va falloir trouver un prétexte pour le désinviter. Ma foi, ma chère, c’est vous que cela regarde.
Blanche se leva lentement et alla se mettre en face de son mari.
— Je ne ferai pas cela, dit-elle.
Il la regarda étonné. L’acier dont sa femme était faite disparaissait ordinairement sous la soie, et si parfois il avait eu un vague soupçon de sa force de résistance, ce n’avait été qu’une illumination passagère, un simple éclair bientôt oublié.
— Pourquoi ? répondit M. de Dreux déjà ébranlé par le regard ferme et froid que sa femme attachait sur lui.
— Parce que ce serait une… elle chercha un mot, ne voulant point se servir du seul qui lui vînt aux lèvres… une indélicatesse, dit-elle en souriant avec un peu d’amertume. Vous avez été heureux et fier d’être l’ami de cet homme quand il était ministre ; que penserait-on de vous si vous l’abandonniez à la veille de sa disgrâce ?
— Mais les devoirs que j’ai envers mon parti… commençait Guy.
Blanche tourna deux ou trois fois dans ses mains l’écran qu’elle tenait, et le jeta ensuite au hasard à travers le salon.
— Écoutez-moi, dit-elle ; vous savez que je vous donne rarement un conseil ; mais aujourd’hui, il faut m’entendre et me croire. M. de Fresnes n’est pas un homme ordinaire. Je ne sais ce que disent maintenant ses ennemis, mais je sais ce que dira de lui l’histoire, oui, Guy, l’histoire. Quand nous serons tous morts et oubliés, les historiens parleront de lui comme d’un homme intègre, intelligent, sincère ; un homme qui aimait son pays mieux que lui-même, et la vérité suprême plus encore que tout. Dans cinquante ans, ce sera un honneur que d’avoir été l’ami de cet homme.
— Dans cinquante ans, fit piteusement Guy, ah ! ma chère, c’est si loin !
Blanche haussa les épaules.
— Dans deux ans, trois tout au plus, ceux qui l’attaquent aujourd’hui parce que, plus sage qu’eux, il veut éviter les coups de tête et les engagements irréfléchis qui entraînent un pays dans des aventures dont on n’est pas sûr de sortir indemne, ceux-là mêmes le supplieront de quitter sa retraite et probablement de réparer leurs fautes. M. de Fresnes est un de ces ministres qu’on appelle au pouvoir toutes les fois qu’une partie semble perdue, parce que sa haute personnalité est par elle-même une garantie d’honneur et de sécurité.
— Vous croyez ? fit Guy indécis.
— Je vous l’affirme. Eh bien, ceux qui auront su rester les amis de M. de Fresnes, au prix même d’une défaveur momentanée, ceux-là seront les puissants de l’avenir. Je dis cela pour vous, Guy ; vous êtes ambitieux, ne seriez-vous pas fier de rester l’ami d’un homme à qui la postérité fera une si belle part dans l’histoire de son siècle ?
Guy ne se souciait pas beaucoup de l’histoire ni de la postérité ; il aimait bien les ministres, parce qu’à vivre à leur ombre salutaire on obtient plus facilement des faveurs pour ces chers et insatiables électeurs, qui considèrent un député comme une sorte de commissionnaire bon à employer en toute occasion. Il avoua à sa femme que, dans le ministre, ce n’était pas précisément l’homme qu’il recherchait, mais le dispensateur de tant de grâces.
— Qu’il en soit ce que vous voudrez, dit enfin Blanche, dont le courage venait de tomber subitement. Au fond, tout cela m’est fort égal.
Guy réfléchit une minute.
— Voici, je crois, dit-il d’un ton important, la solution la plus sage : puisque vous avez invité M. de Fresnes, nous l’aurons après-demain, mais tout à fait dans l’intimité, avec Meillan et la comtesse Praxis. Comme cela, ce sera une invitation privée, sans caractère officiel.
— Ah ! mon Dieu ! comme vous voudrez ! je n’y tiens pas ! fit Blanche d’un ton profondément dégoûté.
En effet, elle eût renoncé à tout en ce moment, tant elle était lasse de cette lutte.
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