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Chapitre 15

Après le dîner, Guy s’envola vers les lieux que, le soir, il favorisait volontiers de sa présence. Blanche avait annoncé son intention de rester chez elle ; elle s’était retirée dans un petit salon avec une pile de livres nouveaux et trois ouvrages d’aiguille plus intéressants les uns que les autres. Elle feuilleta ceux-là, chiffonna ceux-ci, et finit par dire d’atteler. La vaste maison silencieuse, avec les enfants endormis et les valets éloignés, lui paraissait trop triste.

Le trajet de l’hôtel à la demeure de la comtesse Praxis, en forçant le corps de la jeune femme à secouer sa torpeur, réveilla aussi son esprit engourdi. Une pensée importune se mit à lui revenir à intervalles égaux comme les coups d’un balancier. M. de Fresnes lui semblait insulté par la manière dont Guy avait consenti à le recevoir le surlendemain.

Madame de Dreux avait beau chasser cette idée, elle ne pouvait l’écarter que pour un instant ; l’instant d’après, la pensée reparaissait avec la taquinerie des choses mesquines et blessantes. Blanche avait placé M. de Fresnes si haut dans son esprit, l’irrésistible entraînement qui la poussait vers lui était fait de sentiments si nobles et si purs, que la pensée de voir son ami toléré par Guy, là où elle considérait sa visite comme un honneur, provoquait en elle une espèce de sourde colère sans objet. Elle ne pouvait s’en prendre à son mari : on ne refait pas sa nature. À qui s’en prendre, alors ? À son mouchoir, qu’elle froissait fiévreusement dans ses mains brûlantes, et qui fut bientôt déchiré.

Elle se sentait humiliée, humiliée pour lui, cet homme tranquille qui marchait d’un front serein au-devant de l’ingratitude. Il n’en saurait rien, jamais, mais n’était-ce pas trop cent fois que, même à son insu, un être médiocre comme M. de Dreux eût pensé à lui retirer cette douce consolation de ceux qui succombent dans les luttes de la vie, une maison amie où, vaincu, on est plus estimé, plus aimé qu’on ne l’était vainqueur ?

Sa colère grandit d’instant en instant. Elle arriva chez madame Praxis, monta l’escalier en courant et se présenta au seuil du salon la tête haute, les joues couvertes de carmin, l’œil brillant, presque hautain ; elle avait envie de trouver quelqu’un pour lui tenir tête et de jeter à la face d’un autre ce qu’elle n’avait pas pu dire à son mari…

— Vous, chère invisible ? s’écria la comtesse en abandonnant ses cartes. Vous venez me surprendre, toute seulette ? C’est gentil. Il y a si longtemps que vous ne venez plus me voir !

— C’est depuis qu’on trouve invariablement Meillan dans le fauteuil à droite au coin de votre cheminée, répondit madame de Dreux en lançant à celui-ci un regard étrange où il entrait un défi.

— Grand merci ! répondit-il en s’inclinant gravement. Comment dois-je prendre ce discours ? c’est une déclaration, évidemment, mais de guerre ou de…

— Ni l’un ni l’autre, mon cher ami, répondit Blanche en s’asseyant. C’est une déclaration d’indépendance, tout simplement.

— Vous êtes mauvaise ce soir, dit Meillan tout bas en se penchant vers elle. On vous a fait de la peine, dites ? Sans cela vous seriez bonne.

Madame de Dreux ne répondit pas. En effet, pourquoi s’en prenait-elle à cet honnête garçon, à cet ami dévoué qui la servait fidèlement, sans arrière-pensée ? Elle sourit, et ce sourire effaça ses paroles hostiles.

— Je suis venue vous inviter tous les deux, dit-elle ; nous avons après-demain à dîner M. de Fresnes…

— Une protestation ? dit madame Praxis en levant jusqu’au milieu de son front ses beaux sourcils tout noirs sous ses cheveux tout blancs.

— Si vous voulez !

Blanche lança ces trois mots comme une provocation. Meillan pencha un peu la tête, ferma aux trois quarts ses paupières et la regarda attentivement sans paraître y attacher d’importance. Madame de Dreux porta à ses lèvres son mouchoir lacéré ; Meillan remarqua les éraillures de la batiste.

— Eh bien, fit madame Praxis, je trouve cela brave ! À la place de Guy, j’en aurais fait autant ! Il faut savoir défendre ses amis quand ils sont attaqués…

— Injustement, fit observer Meillan.

— Et même justement ! s’écria la douairière. J’ajouterai même que c’est lorsqu’ils sont justement attaqués qu’ils ont le plus besoin d’être soutenus !

— Voyez un peu, dit Meillan de sa voix la plus douce, il se trouve ici des gens pour prétendre que c’est moi qui profère des paradoxes !

Blanche éclata de rire, un rire nerveux, qui s’éteignit comme une fusée manquée.

— On ne prête qu’aux riches, répliqua sentencieusement la comtesse. Laissez-le dire, Blanche, c’est bien, ce qu’il a fait là, Guy ; c’est très bien. Je le lui dirai, n’en doutez pas ! Et je mettrai ma plus belle robe pour votre dîner, ma petite.

Blanche resta un moment immobile.

— Non, dit-elle en hésitant ; ne faites pas cela ; j’ai déconseillé M. de Dreux, qui voulait faire de cette réunion une sorte de protestation, puisque vous avez dit ce mot. Nous serons cinq : M. de Fresnes, vous deux, mon mari et moi…

— Une protestation à huis clos, murmura Meillan, les yeux à demi fermés, comme un chat qui fait la sieste.

Les sourcils de la comtesse remontèrent au plus haut qu’il leur fut possible.

— Cinq ? dit-elle ; mais alors ce n’était guère la peine, en un moment comme celui-ci…

Blanche ne lui laissa pas le temps de finir sa phrase.

— Mon mari doit trop à l’amitié du ministre pour ne pas tenir à lui donner dans l’intimité les marques les plus positives d’estime et de dévouement. Mais, mon excellente amie, croyez-vous qu’il fût prudent d’attirer sur nous les foudres de ceux qui vont vraisemblablement s’emparer du pouvoir ?

— Ah ! Blanche ! vous n’avez pas le courage de votre opinion, s’écria madame Praxis.

Meillan, qui regardait toujours la jeune femme à travers ses paupières demi-closes, fut effrayé par l’intensité de l’amertume qui passa sur ses traits soudain amincis et tirés. La situation lui parut grave, et afin de mieux observer encore, il se releva du fond de l’abîme capitonné où il se laissait volontiers glisser.

— Après tout, dit lentement madame de Dreux, il n’est pas sûr que M. de Fresnes soit vaincu dans la lutte… il n’a pas encore parlé…

— Ah ! ma chère enfant, vous ne connaissez pas la vie ! Comme si les honnêtes gens ne restaient pas toujours sur le carreau !

— Il y a des défaites qui sont des victoires, riposta Blanche.

— Eh ! sans doute. Enfin, si vous tenez absolument à ce qu’il soit vainqueur, je ne veux pas vous priver de penser à cette hypothèse. Pauvre cher de Fresnes ! Ils pourront en essayer, des ministres, avant d’en trouver un semblable. Faisons-nous une partie ? Un whist avec un mort ?

— J’aimerais mieux une tasse de thé, répondit la jeune femme, en se dirigeant vers le plateau qu’on apportait.

Meillan se leva, fit deux tours dans le salon, et sans affectation il choisit une place en face de Blanche, afin de ne perdre aucune expression de ce visage, autrefois si mobile, maintenant le plus souvent imperturbable.

— Que se passe-t-il dans Paris ? dit-elle en se versant du thé. Je suis dehors toute la journée, mais je ne sais rien de ce qui se dit ; mes fournisseurs et fournisseuses ne sont guère instructifs…

— Il se passe des histoires, dit Meillan.

— Édifiantes ?

— Non, au contraire ; mais il n’y a que celles-là d’instructives…

— Meillan ! fit sévèrement la comtesse, quand vous êtes seul avec moi, je vous permets de manquer de respect à mes vieilles oreilles, mais respectez, je vous prie, celles de mes jeunes amies.

— Madame de Dreux connaît toute l’étendue de mon respect, dit Meillan d’un ton pénétré.

Blanche rougit. Ce garçon bizarre était plein de sous-entendus, et l’on ne savait jamais trop s’il les faisait volontairement ou non.

— Il y a trois histoires pour le moment, reprit Meillan en s’installant dans le meilleur endroit de son fauteuil. La première est une histoire de chevaux…

— Passons ! fit Blanche avec dédain.

— Vous n’aimez pas les chevaux ? Vous m’étonnez ! dit Meillan d’un ton tragique. Se peut-il qu’on n’aime pas les chevaux ! Enfin, soit ! La seconde est une histoire d’amour.

— Légitime ? demanda la comtesse.

— Oui et non : il était légitime de la part du mari, qui aimait sa femme, et il était illégitime de la part de la femme…

— Qui n’aimait pas son mari ?

— Ça, c’est légitime, de ne pas aimer son mari, répliqua Meillan avec bonhomie ; mais elle en aimait un autre, sans le savoir !

— Ceci, Meillan, touche à la légende, fit remarquer madame Praxis.

— D’aimer un autre homme que son mari ? Mais, comtesse, c’est de l’histoire, de l’histoire élémentaire, la première chose que les garçons apprennent au collège !

— C’est de ne pas le savoir, que je trouve fantasmagorique, répondit l’opiniâtre vieille femme. On sait toujours quand on aime !

— Pas toujours ; quelquefois on ne veut pas le savoir… Enfin, la dame a fini par être éclairée sur ses véritables sentiments…

— Eh bien ? fit Blanche un peu pâlie, le cœur légèrement serré.

— Eh bien, elle est partie, laissant un enfant orphelin, un mari qui est veuf et qui n’est pas veuf.

— C’est une misérable ! dit la comtesse avec animation. Comment la nommez-vous ?

— Les journaux donnent des initiales ; ce sont des petites gens, de simples bourgeois, dit Meillan. C’est une âme honnête, ajouta-t-il avec une douceur particulière dans la voix. Tant qu’elle ne savait pas, elle a résisté ; quand elle a su la vérité, elle a eu honte de mentir. Elle n’a pas voulu rougir devant son mari, devant son enfant… Elle est bien à plaindre, allez !

— Ah ! si elle est à plaindre, alors, c’est très bien, dit madame Praxis abasourdie. Vous avez fait de nouveaux principes ; je n’y entends plus rien !

Un instant après, Blanche se retira, refusant obstinément de se laisser reconduire par Meillan. Toute compagnie lui semblait importune ; elle avait besoin d’être seule et de se recueillir.

— Non ! je ne l’aime pas ! s’écria-t-elle quand le mouvement de la voiture lui eut appris qu’elle était bien seule entre les murs capitonnés de son coupé. L’aimer ? pourquoi ? comment ? J’ai aimé mon mari… Grand Dieu ! si c’était cela de l’amour, à coup sûr l’amitié tendre, irrésistible que je porte à M. de Fresnes n’a rien de commun avec l’amour, cette impure erreur de ma jeunesse abusée ! Non ! En me purifiant, en m’élevant au-dessus de moi-même, je n’ai pas préparé le chemin à une chute nouvelle, à une seconde déchéance de ma dignité de femme, cette fois sans cause, car elle n’aurait pas pour se couvrir la protection de mon ignorance de jeune fille !

Blanche rentra chez elle, pleine du sentiment très pur, très exalté, de sa dignité de femme. Elle traversa ses appartements déserts, de l’air d’une reine qui parcourut la double haie de ses courtisans, et pénétra dans sa chambre avec une sérénité parfaite en apparence, un peu fiévreuse au fond. Dans la causeuse, au coin de la cheminée, elle trouva son mari qui lisait le journal.

— Guy ! dit-elle d’un ton accablé.

Toute sa dignité, toute la grandeur de ses sentiments s’écroulait comme un château de cartes à cette présence importune. Que venait-il faire là ? Depuis plus de six mois qu’il n’avait franchi le seuil de cette porte, quelle fantaisie, quel caprice humiliant pour elle l’attirait à ce foyer qu’elle s’était doucement habituée à considérer comme un asile inviolable ?

— À votre accent, ma chère, dit M. de Dreux avec un sourire, je vois que je suis importun. Rassurez-vous, je ferai ma visite courte. Je voulais vous parler du dîner d’après-demain.

— Encore ? fit Blanche en fronçant les sourcils.

— À mon grand regret, oui, encore.

Blanche s’assit d’un air profondément ennuyé ; Guy, par contre, se leva pour mieux parler, adossé comme de coutume à la cheminée.

— J’ai appris ce soir que de Fresnes fera un discours demain.

— Ah !

Blanche sentit son cœur battre vite, mais resta impassible. Elle avait tant désiré entendre un discours du jeune ministre ! Fallait-il que cette joie lui fût donnée le jour d’une défaite ?

— Il est possible que ce discours le sauve, continua Guy, comme il peut aussi rendre sa chute plus éclatante. Ce malheureux dîner me rend fort perplexe… N’y aurait-il pas moyen ?…

— J’ai invité Meillan et la comtesse Praxis, dit Blanche d’un ton bref.

— C’est dommage, murmura Guy, toujours hésitant ; j’avais pensé à prétexter une petite indisposition…

— Pour vous ? dit Blanche d’un air détaché.

— Non… pour vous, ma chère ! Est-ce qu’un homme a le droit d’être indisposé ?

— Je me porte très bien, répliqua Blanche.

Son mari la regarda ; un vague soupçon qu’elle se moquait de lui traversa son esprit soudain illuminé. Elle haussa imperceptiblement les épaules.

— Il sera toujours temps d’être malade demain après le discours, dit-elle. Pour n’avoir pas le courage de risquer une défaveur passagère, vous mériteriez que M. de Fresnes, plus populaire que jamais, eût été désinvité par vous ce soir. Auriez-vous l’aplomb de le réinviter la semaine prochaine ?

— Mais certainement ! s’écria Guy avec une chaleur qui n’avait rien de factice. C’est cela la politique, ma chère amie !

— Heureusement, fit Blanche d’un ton sec, je n’y entends rien. Cependant, si peu que j’y entende, croyez-moi, ne faites aucune démarche avant demain soir.

— Soit, répondit Guy, enchanté de donner à sa soumission réelle l’apparence d’une concession. Il lui souhaita le bonsoir et se dirigea vers la porte. Elle le reconduisit, le plus poliment du monde, et quand il fut sorti, tira doucement un joli petit verrou qui la mettait à l’abri des surprises ; puis elle revint vers son foyer, qui lui paraissait pour le moment aussi banal que celui d’une chambre d’auberge. Cependant Guy était parti, si bien parti qu’elle entendit les roues de sa voiture grincer discrètement sur le sable de la cour. Il n’était pas minuit ; il y a à Paris beaucoup de maisons où l’on s’amuse passé minuit, même dès le mois de novembre. Blanche soupira par habitude. Au fond, elle était enchantée.

— Demain, demain la grande bataille ! se dit-elle en s’endormant.

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