Chapitre 16
Le lendemain, madame de Dreux fit atteler de bonne heure ; après avoir déjeuné seule avec ses enfants, elle sortit avec eux vers une heure et demie de l’après-midi. Elle avait pris la résolution de dépenser sa journée en courses de toute espèce, afin de tuer le temps jusqu’au dîner, et deux heures s’écoulèrent en excursions variées dans tous les coins de Paris.
Cependant quatre heures sonnaient au Palais-Bourbon, quand, par le plus singulier des hasards, la grande voiture de famille déboucha sur la place de la Concorde par la rue Royale. Il ne restait plus à madame de Dreux un marchand à visiter, un tableau à voir chez un artiste, une couturière à prévenir, rien, rien pour terminer cette orageuse journée, sinon la banale promenade aux Champs-Élysées. Les enfants s’en réjouissaient. Blanche en ressentit un ennui mortel. Soudain une inspiration d’en haut vint au secours de son désœuvrement, et elle tira le cordon du valet de pied.
— Au Palais-Bourbon, dit-elle, à la porte noire, rue de Bourgogne. Vous me déposerez, vous reconduirez monsieur et mademoiselle à l’hôtel, et ensuite vous viendrez me chercher.
Deux minutes après, le majestueux équipage disparaissait avec bruit, pendant que Blanche s’engouffrait dans le sombre passage.
— Tout est bien plein, madame, lui dit respectueusement un vieil huissier qui la reconnut pour l’avoir vue maintes fois ; je n’aurai pas une place convenable à offrir à madame.
— Peu importe, fit Blanche en ramenant son voile sur sa figure. Je ne tiens pas à voir, pourvu que je puisse entendre. Qui est-ce qui parle ?
— M. le ministre vient de commencer son discours… Ah ! madame, quelle éloquence !
Blanche se trouva assise sur un tabouret dans un endroit obscur. Entre elle et la salle se pressaient des têtes de provinciaux, curieuses et inquiètes. Elle s’adossa au mur et écouta de toute son âme.
La voix de M. de Fresnes, cette voix si agréable et si douce dans l’intimité de l’appartement, avait en public la sonorité riche de certains instruments de cuivre savamment travaillés par un artiste. Rien de criard, rien de bruyant, pour ainsi dire, mais des sons pleins, amples, qui envoyaient des vibrations sympathiques dans toutes les parties de la salle. La voix seule était un charme. Les paroles étaient dignes de ce merveilleux instrument. L’honneur, la droiture, le sentiment du devoir accompli, la fierté du juste qui ne veux céder ni à la corruption ni à la violence, tout ce qui exalte et remplit le cœur de l’homme politique, quand il aime sa patrie et met l’intérêt de tous au-dessus de sa gloire personnelle, tous ces sentiments si bien faits pour faire battre le cœur de la France, toujours chevaleresque malgré ses déceptions, vibrait et palpitait dans le discours du ministre.
Blanche l’écoutait en extase, les mains dénouées sur ses genoux, les yeux fermés. Les provinciaux s’étaient retournés une ou deux fois pour voir cette femme immobile qui semblait endormie, puis ils l’avaient oubliée.
Elle écoutait l’orateur, et de temps en temps un sourd murmure, un bruissement de voix la faisait frémir d’un frisson sympathique. Elle sentait, par ces palpitations contenues de la Chambre, que M. de Fresnes regagnait rapidement le terrain qu’on avait essayé de lui faire perdre. Deux ou trois applaudissements coupèrent une période…
— Écoutez ! écoutez ! cria-t-on de toutes parts.
On ne voulait rien perdre de cette parole indignée et contenue, où la grandeur du pays, la dignité du citoyen, dominaient toute autre préoccupation ; les oreilles tendues, les têtes inclinées vers l’orateur disaient assez combien des sentiments meilleurs, qui dorment au fond de nous, étaient réveillés par ce discours.
— Et maintenant, dit M. de Fresnes d’une voix nette et franche comme un clairon, que le pays choisisse entre ceux qui lui ont dit la vérité et ceux qui l’ont trompé, entre ceux qui l’honorent et ceux qui l’exploitent… Pour moi, je m’en irai les mains pures et le front haut, fier d’avoir pu servir la France.
Ce fut un cri d’enthousiasme qui courut les bancs les plus éloignés jusqu’au centre, et qui revint par le même chemin. On vota au milieu du tumulte, mais Blanche n’était plus là. Ramenant les plis de sa voilette sur son visage baigné de larmes, elle s’était enfuie comme une coupable ; au premier bruit d’applaudissement, elle avait regagné sa voiture.
Elle rentra chez elle et s’enferma quelques instants, les mains appuyées sur son cœur, dans une ivresse folle. Elle ne savait plus rien du présent ni du passé. La voix de Lucien vibrait encore à ses oreilles, retentissait dans son cœur, répétant certaines phrases, certaines inflexions qui lui semblaient une musique délicieuse.
Les bruits de la maison la rappelèrent à elle-même. Elle s’assit devant son bureau, prit des cartes d’invitation et, consultant son carnet d’adresses, écrivit cinquante noms choisis parmi tout ce qu’il y avait de plus brillant à Paris. Dix autres lettres furent envoyées pour le dîner. Guy, rentrant au bout d’une heure, la trouva encore occupée à cette besogne.
— Vous écrivez ? lui dit-il. Il faudrait inviter du monde pour demain. De Fresnes vient d’avoir un de ces succès comme on en voit à peine un tous les dix ans ; profitons de la circonstance.
— C’est fait, dit madame de Dreux en écrivant la dernière adresse. J’étais à la Chambre.
— Vous êtes admirable ! lui répondit son mari. Vraiment, parfois je suis tenté de croire que vous avez du génie !
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