Chapitre 17
Le lendemain soir, les grands salons de l’hôtel de Dreux, splendidement illuminés, s’ouvrirent pour la première fois de l’hiver, et M. de Fresnes eut là, par les soins de Blanche, une ovation discrète et de bonne compagnie, complément de son succès de la veille. Madame de Dreux, vêtue de velours rouge sombre, avait l’air d’un portrait vénitien, et marchait dans la plénitude de sa joie et de sa beauté, comme une déesse sur les nuages de l’Olympe. Elle ne voyait rien au-delà de l’heure présente, ne voulait rien voir ; plus fière qu’une épouse, aussi tendre qu’une sœur, elle savourait ce triomphe dans toute la sérénité de son âme désintéressée, se leurrant elle-même de ce désintéressement, pour se cacher son sentiment véritable.
M. de Fresnes n’avait pas échangé dix paroles avec Blanche. Au milieu de cette foule, ils se faisaient à tous deux l’effet d’acteurs dans un rôle magnifique, devant un public d’élite, et remplissaient ce rôle avec beaucoup de grâce. Pendant le repas, assis l’un près de l’autre, mais séparés par la distance formaliste des dîners d’apparat, ils avaient parlé, répondu, souri, plaisanté même, comme s’ils répétaient des paroles convenues. Blanche avait déjà éprouvé quelque chose de ce genre le jour de son mariage, pendant l’interminable déjeuner de noces ; cette fois, l’impression était plus franche et plus nette.
Vers onze heures du soir, les groupes s’étant formés, Lucien vint s’asseoir auprès de Blanche, dans un endroit relativement calme. On parlait près d’eux de choses étrangères à la politique, et d’ailleurs n’était-il pas naturel que le ministre fit sa cour à la maîtresse du logis ?
— Vous devez être heureux ! lui dit Blanche en le regardant avec ses yeux violets, pleins de douceur amicale.
— Je le suis en vérité, répondit-il, mais c’est de me voir des amis tels que vous ! Si vous saviez à quoi ma disgrâce a tenu hier ! Un fil d’araignée serait une corde auprès de celui qui retenait l’épée de Damoclès sur ma tête. Le roi me l’a dit ce matin et a ajouté : « Ce n’est pas pour longtemps que vous voilà en possession de votre portefeuille, mon pauvre de Fresnes ! mais tant que vous l’aurez, gardez-le, j’en serai bien aise. »
— Le roi ne croit pas à la durée de votre ministère ? demanda Blanche surprise.
— Lui et moi, nous savons parfaitement que je n’en ai pas pour quinze jours. Succès d’orateur et silence de femme… dit-on. Mais, continua-t-il en baissant la voix, ce que je prise par-dessus tout, ce qui me rendra éternellement reconnaissant envers la faveur publique, c’est cette affection précieuse que vous me témoignez, c’est la pensée que je suis pour quelque chose dans votre vie, à vous, qui êtes tout dans la mienne…
Il parlait bas, elle l’entendait pourtant, mieux, bien mieux qu’hier dans la salle du Palais-Bourbon. Elle écoutait, les yeux baissés, avec une douceur qui ressemblait à une souffrance.
— Tout, pour moi, tout ce que la femme peut incarner de divin, ce que l’âme humaine peut renfermer d’idéal, tout ce qui vaut qu’on vive et qu’on lutte… Hier, en parlant, je pensais à vous, je me disais que si je pouvais triompher, vous seriez contente ; vous absente, je vous voyais…
— J’étais là, dit Blanche.
Il se tut, et leva sur elle des yeux plus éloquents que sa bouche. Elle reçut ce regard en plein visage, et répondit par un vague sourire. Cinquante paires d’yeux les contemplaient peut-être, en ce moment qui nouait leurs vies…
— Quand vous verrai-je ? lui demanda-t-il en se levant.
— Demain, à cinq heures, répondit-elle d’un ton calme.
Quelques instants après il se retira.
Quand les derniers invités eurent quitté le perron, Blanche se dirigea vers son appartement. Guy l’y suivit en parlant de choses et d’autres. Arrivée sur le seuil de sa chambre, elle se retourna pour lui dire bonsoir.
— Vous êtes merveilleusement belle, ma chère Blanche, lui dit-il affectueusement ; n’avons-nous pas encore à causer de mille choses ce soir ?
— Je suis mortellement lasse, répliqua-t-elle ; si vous le voulez bien, demain, pendant le déjeuner, nous causerons de tout ce qui vous plaira.
— Bonsoir, alors, dit-il d’un ton légèrement piqué.
Il se pencha vers elle pour l’embrasser ; elle se déroba, et le baiser resta sur ses cheveux.
Blanche se laissa déshabiller par sa femme de chambre, qu’elle congédia bientôt. Restée seule, elle frissonna de la tête aux pieds, à la pensée du baiser conjugal auquel elle venait d’échapper.
— Lui ! pensa-t-elle avec horreur, lui ! Mais c’est mon mari ! se dit-elle avec une autre horreur, plus profonde, plus amère.
La vérité lui apparut soudain tout entière ; elle surgit devant elle comme un fantôme menaçant, énorme, monstrueux, qui remplit tout son cerveau, pendant qu’éperdue elle se faisait petite et tâchait d’éviter l’effroyable vision.
— Il viendra demain ! se dit-elle ; mais c’est un rendez-vous que je lui ai donné !
Rien ne l’avait éclairée, ni les avertissements de Meillan, ni sa fierté, jadis si méticuleuse ! Elle avait permis à Lucien de lui faire une déclaration, de lui demander un rendez-vous ! Et pour lui ouvrir les yeux, il avait fallu que son mari…
Elle se cacha la tête dans ses mains, essayant de fuir sa pensée, de se nier la réalité à elle-même. Efforts inutiles, une fois les yeux ouverts, elle devait voir jusqu’au tombeau.
La chute de son orgueil fut rude et douloureuse. En se comparant à son mari, elle avait acquis la certitude de sa propre supériorité ; ce qui la rendait si altière, c’est la conscience qu’elle était sans tache, vis-à-vis de lui comme d’elle-même. Il est dur de s’avouer qu’on vient de déchoir.
Cependant, cette âme loyale ne pouvait longtemps fuir devant son devoir. Au matin elle se leva pâle, les yeux cernés, bien différente de la femme triomphante de la veille. Prétextant la fatigue, elle défendit sa porte jusqu’à cinq heures et donna alors l’ordre de recevoir tout le monde.
Quelques minutes s’étaient à peine écoulées quand M. de Fresnes se présenta.
À son entrée, Blanche le reçut debout, avec la déférence formaliste qu’exigeait la haute situation d’un homme tel que lui. Il allait s’en étonner ; elle le prévint.
— Vous m’avez dit hier, commença-t-elle sans préambule, que ni le roi ni vous n’étiez certains de la durée de votre pouvoir.
— Oui, madame, répondit-il, surpris d’un si singulier début.
— On vous avait parlé de Vienne ? continua-t-elle. Eh bien, monsieur, vous devriez profiter de la position qui vous est faite par les circonstances pour donner votre démission et partir…
— Partir ? répéta de Fresnes, douloureusement saisi. Je vous ai donc déplu ?
Blanche hésita. C’était bien cruel de paraître hostile à cet homme qu’elle aimait de toute son âme. Elle n’en eut pas le courage.
— Non, dit-elle bravement. Mais il faut partir, monsieur. L’honneur vous y engage, le devoir l’exige. C’est à vous-même que vous le devez… Il est des résolutions qui coûtent ; ce sont parfois les meilleures… On ne peut côtoyer longtemps les abîmes sans y tomber, et certains meurent de leur chute… Monsieur, allez à Vienne ; je vous assure qu’il faut aller à Vienne.
Il la regarda, pris de pitié. Elle avait grand-peine à contenir ses larmes ; ses yeux creusés, ses lèvres tremblantes, en faisaient un objet digne de respect, car elle souffrait cruellement. Il hésita encore. Il l’aimait bien. Depuis six mois qu’elle avait pris lentement possession de tout son être, elle était devenue la pensée dominante de sa vie. Il fallait la quitter, renoncer à un chimérique espoir de bonheur, et cela au moment où elle l’aimait, parce qu’elle l’aimait.
— Partez pour Vienne ! répéta Blanche en pâlissant.
Ses forces l’abandonnaient.
— Vous l’exigez ! dit-il amèrement
— Je vous en supplie ? répondit-elle à voix basse en se laissant tomber dans un fauteuil.
Il la regarda un instant, puis s’inclina sur la main qu’elle appuyait sur le bras de son siège.
— Toujours vénérée, dit-il à voix basse, toujours aimée, toujours pleurée… Je vous aime tant que je veux vous obéir… Je ne veux pas vous causer une larme… Soyez heureuse, chère, chère sainte.
— Heureuse ! murmura-t-elle tristement.
— Tranquille, au moins ! Ah ! vous serez adorée, si loin qu’il vous plaise de m’exiler.
Un pas se faisait entendre dans le salon voisin.
— Adieu, madame, dit-il en appuyant avec passion ses lèvres sur la main de Blanche.
— Adieu, monsieur, répondit-elle.
Le valet de pied apportait une carte.
— Trop tard, dit-elle, je ne reçois plus.
La voiture du ministre quitta le perron. Blanche s’enfuit dans sa chambre et fut deux jours sans se lever…
Huit jours après, à l’étonnement général, M. de Fresnes, démissionnaire, fut nommé ambassadeur à Vienne. Probablement sa mission diplomatique ne souffrait pas de retard, car il partit sans avoir eu le temps de prendre congé de personne.
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