Chapitre 18
Jamais les ombrages du Mesnil n’avaient été aussi beaux qu’au printemps de l’année qui suivit le départ de M. de Fresnes. Avant mai, ils étaient déjà pleins de nids et de ramages. Madeline, qui y était retournée dès les premiers jours d’avril, l’écrivit à madame de Dreux, dans l’espoir de l’engager à presser son départ de Paris.
Blanche ne demandait rien de mieux. La session était terminée : son mari pouvait désormais parler à ses amis sans risquer de se compromettre ; on mettrait sur le compte de sa profondeur d’homme politique, habile à déguiser sa pensée, toutes les imprudences qui lui échapperaient désormais. Guy jouissait maintenant d’une réputation si parfaitement établie, qu’il eût fallu de bien grosses sottises, et bien réitérées, pour l’ébranler le moindre peu. Ne se fait pas qui veut une réputation, de quelque genre qu’elle soit ; mais une fois établie, elle défie tous les coups, même ceux du temps, et à son abri, on peut se permettre les choses les plus propres à faire blâmer tout autre.
L’attitude de Guy, lors de l’attaque du ministère de Fresnes, lui avait attiré les plus hauts suffrages. Le roi Louis-Philippe avait exprimé en public le contentement que lui inspirait le courage de ce jeune député, qui n’avait pas craint de prendre ouvertement le parti de son ministre favori. Depuis lors, Guy se croyait en passe d’arriver à tout ; et pour cette fois il ne se trompait pas. À cette époque surtout, un peu de don quichottisme ne messeyait point en politique, sans exclure d’ailleurs les qualités plus pratiques, et d’un emploi plus journalier, du digne Sancho Pança.
Consulté sur l’opportunité d’un départ pour le Mesnil, Guy fit quelques objections, et finit par avouer que, hors la saison de la chasse, et même alors, le Mesnil lui paraissait un peu sauvage, et qu’il ne s’y rendrait qu’à contrecœur.
— Cependant, ma chère, si vous l’exigez…, ajouta-t-il avec la grâce exquise qui était un de ses dons.
Personnellement, Blanche ne l’exigeait pas le moins du monde, mais les électeurs de Guy seraient peut-être plus difficiles ?
Sur ce point, M. de Dreux avait une idée, et même deux idées, ce qui était beaucoup, vu la circonstance. La première était que les élections n’ayant lieu que l’année suivante, il serait complètement inutile de se déranger cette année-là. La seconde, infiniment plus subtile, était que Blanche, avec ses habitudes de charité, qu’elle pouvait étendre encore si bon lui plaisait, leur fortune le permettant, ferait d’excellente propagande au sein des chaumières et partout ailleurs.
— Seulement, ajouta Guy, car il connaissait à fond son catéchisme électoral, invitez de temps en temps un maire ou deux à dîner, et quand elle ne sera pas trop impossible, invitez aussi sa femme.
— Qu’appelez-vous trop impossible ? demanda Blanche qui tenait à s’instruire.
— Mais… M. de Dreux hésitait, cherchant un critérium ; il le trouva bientôt : – Si elle mange les mets avec un couteau pointu, tiré de sa poche, elle sera impossible ; si elle connaît l’usage de la fourchette, vous pouvez l’inviter.
Il n’y avait pas à s’y tromper, la ligne de démarcation était toute tracée, Blanche promit d’en faire son profit, et un beau matin du commencement de mai, tout le personnel mobile de l’hôtel de Dreux, empaqueté dans deux berlines, enfants, précepteur et gouvernante compris, quitta l’hôtel, sous une tiède petite pluie qui promettait de faire éclore les muguets au fond des bois.
— Comme tu es changée !
Ce cri échappa à madame Lecomte, au moment où Blanche mit le pied sur le perron du Mesnil.
Étroitement embrassées, les deux amies passèrent à travers le grand vestibule et entrèrent dans le salon, plein de fleurs, par les soins de Madeline. Blanche regarda autour d’elle, ce lieu lui disait tant de choses ! et détournant son visage, fondit en larmes.
Madeline aussi pleurait, mais sans en faire mystère. Le deuil de son âme était de ceux que l’on se plaît à glorifier. Blanche, au contraire, s’efforça de dévorer ses pleurs, essaya un sourire, prétexta la fatigue de ses nerfs tendus par le voyage, et se mit à ranger les objets de droite et de gauche dans l’ordre qu’ils avaient jadis, ordre troublé par l’absence.
— Tu n’es pas malade ? demanda madame Lecomte, arrachée à ses propres peines par la vue évidente d’un mal dont elle ignorait tout, mais qui avait ravagé les traits si purs de son amie.
— Plus tard, plus tard, fit madame de Dreux, avec un geste de la main qui réclamait la paix et le silence.
Les jours passèrent, et Blanche ne fit aucune confidence à son amie, qui ne lui adressa plus de questions. Entre elles, il ne pouvait y avoir de secret volontaire ; un jour viendrait où Blanche ouvrirait son cœur, Madeline en était sûre ; mieux valait attendre ce jour.
La gloire d’aubépines blanches qui entoure au printemps la Bretagne comme une auréole était dans tout son éclat, lorsque madame de Dreux, pour la première fois, songea à une promenade un peu plus lointaine que les jardins du château. Un jour, après déjeuner, elle fit atteler une petite voiture anglaise dont son mari se servait pour visiter ceux de ses électeurs qui demeuraient dans des chemins par trop défoncés, et prenant en main les guides d’un cheval breton, haut comme un chien et doux comme un agneau, elle partit avec son amie, pour cette excursion, qui ressemblait fort à un pèlerinage.
Elle évita la côte, dont la vue était trop douloureuse pour Madeline, et prenant par les méandres d’une route ombreuse qui tournait le vallon, elle se trouva bientôt dans les bois, mouillés encore par la pluie de la nuit, odorants à faire mal, des jeunes pousses de chênes et des muguets en fleur ; le petit cheval fut laissé libre d’aller à sa guise, et sous le couvert des grands arbres, qui laissaient de temps en temps passer un rayon de soleil, les deux femmes sentirent leur cœur s’ouvrir aux douceurs d’une amitié longtemps muette.
— Commences-tu à t’accoutumer à la vie ? demanda Blanche en regardant droit devant elle.
Elle n’osait porter les yeux vers la jeune veuve. La question était déjà beaucoup, le regard serait trop.
— Oui, dit Madeline, d’un ton si ferme que madame de Dreux hasarda à se tourner à demi vers elle, je me suis fait ici une existence assez douce. J’ai apporté tous les papiers de Gérard, et grâce à ses indications écrites, grâce surtout aux conversations que nous avons eues ensemble pendant tout le temps de notre vie, crois qu’une grande joie m’est réservée.
Elle parlait d’une voix calme, où perçait un véritable contentement. Surprise, Blanche la regarda attentivement. Il y avait en effet de la joie dans ces beaux yeux cernés par de longues larmes. Quelle joie, mon Dieu ! pouvait encore faire battre le cœur de la veuve ?
— J’ai acquis la certitude, continua-t-elle, qu’en mettant en ordre tous les documents préparés par Gérard sur un certain sujet, en les réunissant par des considérations dont les brouillons sont faits, et ne demandent plus qu’une sorte de révision, je puis arriver à faire publier un livre de lui. Après celui-là il y en aura un autre. De la sorte, tout ne sera pas perdu pour le monde, et son rêve le plus cher, être utile, se trouvera réalisé.
Là, continua-t-elle, les yeux perdus dans la profondeur du bois, qui se déroulait lentement devant elle comme un décor de féerie, là je remercie et je bénis tous les jours l’amour de mon cher mari, qui a bien voulu me traiter comme une amie, éclairer mon ignorance en causant familièrement avec moi, et faire de moi un autre lui-même, assez pour qu’après sa mort je puisse terminer son œuvre, et sauver son nom de l’oubli.
Blanche ne répondit pas. Madeline, à son tour, la regarda avec attention.
— Tu pleures ? lui dit-elle.
Les larmes de madame de Dreux coulaient en effet brûlantes et rapides sur ses mains gantées. Elle ne détourna point son visage et n’essaya pas de dissimuler sa douleur.
— Je t’envie ! dit-elle ; c’est toi de nous deux qui as la plus belle part ! que ne donnerais-je pas pour avoir, comme toi, une chère mémoire à préserver de l’oubli !
Madeline ne dit rien. Elle avait, depuis l’année précédente, mesuré la valeur réelle de Guy.
Blanche serra les rênes et les secoua sur le dos du cheval, à moitié endormi, qui reprit sa course. Le bois s’éclaircissait, on voyait les maisons d’un village. Elle tourna avant d’y entrer, et, sur la gauche, se montra un petit manoir dans l’ancien style du pays, bâti en pierre grise, entouré de murs, avec une cour plantée d’arbres.
— Qu’est-ce cela ? demanda Madeline.
— La maison de M. de Fresnes, répondit Blanche, se contraignant à prononcer ce nom pour la première lois depuis son retour au Mesnil.
Elles passèrent devant la porte. Un valet de ferme lavait une voiture dans la cour. Blanche n’y prit pas garde ; on lave les voitures des maîtres absents. Elle pressa l’allure de son cheval, et le petit manoir resta bientôt derrière elles.
Le bois couvrait des routes tranquilles, offrait son ombre propice ; les roues ne faisaient pas de bruit sur le sol, doux comme du velours, et les amies gardaient le silence. Un bruit cadencé, un galop de cheval se fit entendre non loin ; puis l’allure se ralentit, on entendit les quatre fers frapper le sol l’un après l’autre, dans une marche tranquille. Blanche leva la tête comme pour aspirer l’air ; il lui semblait sentir quelque danger.
Elle prit le fouet et l’agita au-dessus des oreilles de la docile petite bête, qui prit un trot rapide. Le chemin faisait un coude ; au détour d’un buisson de noisetiers parurent la tête et le poitrail d’un cheval noir… Blanche connaissait bien le cheval, elle connaissait aussi le cavalier.
— M. de Fresnes ! fit Madeline étonnée. Je le croyais à l’étranger !
Blanche n’avait rien dit. Elle s’inclina doucement, pour rendre un salut, les yeux presque fermes, n’osant pas recevoir le regard qu’elle sentait sur elle…
Le galop du cheval noir retentit derrière la voiture, et elle rouvrit les yeux. Les questions se pressaient sur les lèvres de Madeline, mais elle regarda son amie, et n’eut rien à demander.
— Madeline, dit Blanche d’une voix brève, comme elles rentraient au Mesnil, je suis bien malheureuse, crois-moi, je suis plus malheureuse que toi.
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