Chapitre 19
Après une nuit d’insomnie, madame de Dreux se leva de bonne heure ; Madeline dormait encore. Elles avaient veillé tard toutes les deux le soir précédent, silencieuses, ne voulant point échanger de paroles, et pénétrées pourtant du besoin de rester ensemble.
Les enfants s’habillaient en jasant. La visite matinale de « maman » dans leurs appartements leur fit pousser des cris de joie, et inquiéta fort le personnel, qui se crut sous le coup de quelque blâme immérité. Ce devoir accompli, Blanche descendit au jardin et fit le tour du parterre.
L’air était frais, la mer bleue, avec des écailles d’argent çà et là ; les voiles blanches passaient à l’horizon clair. Le phare, – que de fois Blanche avait pensé à ce phare, pendant le long hiver qui venait de s’écouler ! le phare, éclairé par le soleil, se dressait sur son rocher comme une colonne d’albâtre rose. Les alouettes de mer volaient au-dessus de la falaise, et les hirondelles tournoyaient autour des combles du château. Une exubérance de vie, de printemps, d’aurore, sourdait de tout, des feuilles, des prés, de l’air même, plein de papillons blancs, qui passaient par vols de quatre ou cinq, et se détachaient sur le fond bleu du ciel et de la mer, comme des fleurs ailées.
Blanche quitta le jardin. Elle avait envie de pleurer, devant cette jeunesse de l’année, et une châtelaine ne doit pas avoir les yeux rouges. Elle traversa le salon et gagna la terrasse. Là, du moins, pas de feuilles, pas de verdure ; l’immensité seule, et les blocs de granit des falaises.
La terrasse offrait d’autres dangers. Blanche alla s’asseoir droit à la place où, l’année précédente, elle avait, pour la première fois, cédant aux instances de son mari, invité M. de Fresnes à dîner.
Eh bien ! tant pis pour ceux qui l’avaient voulu ! Si elle souffrait aujourd’hui, si son cœur se brisait, si elle se sentait éperdue, prête à fuir son chagrin au prix de tout, oui, de tout ! ce n’était pas sa faute !
Avait-elle assez longtemps résisté ! L’avait-on assez blâmée, puis suppliée, puis blâmée encore ! M. de Dreux ne lui avait-il pas dit, à cette place même, que son inconcevable prévention contre le ministre serait la ruine de ses espérances ?
— Ils l’ont voulu ! se dit amèrement Blanche. Ils n’ont pas pu comprendre que cet homme étant au-dessus d’eux, comme le soleil est au-dessus de nos misères, si je le voyais, je l’aimerais, si je l’admettais près de moi, je resterais sans défense !
Une main tendre et légère se posa sur l’épaule de la désespérée. Elle se retourna brusquement. C’était Madeline.
— Oui, dit la jeune veuve, répondant au regard qui se fixait sur elle, et devinant soudain tout ce qui se passait dans cette âme aux abois, oui, on a préparé ta ruine, on a cherché ta chute ; mais, Blanche, celui qui l’a fait n’en avait pas conscience !
— En es-tu bien sûre ? dit madame de Dreux en faisant un pas en avant, ses yeux plongeant au fond de ceux de son amie. Es-tu certaine qu’on n’a pas escompté l’ignominie ?
— Je te le jure ! répondit Madeline en étendant sa main vers les flots, sous le soleil, témoin de son serment.
— Qui te l’a dit ? dit Blanche irritée.
— Gérard. La veille même de sa mort, nous parlions de toi, nous parlions d’un autre aussi. Gérard avait deviné ce que tu ignorais toi-même, ma pauvre chère et noble amie, et tout en déplorant l’aveugle entêtement de ton mari, il l’a jugé loyal jusqu’à l’absurdité.
— Aussi loyal qu’on peut l’être quand on est ambitieux ! fit Blanche avec un rire amer.
— Loyal toujours, Blanche. Ne t’aveugle pas à ton tour. Si ton mari était capable de ce que tu supposes, une faute de toi serait pardonnable, mais sa loyauté t’interdit de l’outrager.
Blanche laissa tomber le long de sa robe ses mains lassées. En effet, tout l’hiver, elle s’était demandé s’il n’y avait pas eu au fond de ces indulgences quelque effroyable complicité. En se voyant délivrée de son soupçon, elle poussa un soupir de soulagement, mais son irritation cachée ne fit que s’en accroître.
— Pourquoi est-il revenu ? dit Madeline, tout bas.
— Eh ! le sais-je ? s’écria Blanche en se tordant les mains. À moins que ce ne soit pour torturer une pauvre âme lasse de combattre, lasse de souffrir…
Madeline la regarda un instant ; des rougeurs fugitives passaient sur les joues de madame de Dreux, la laissant ensuite d’une pâleur de cire.
— Viens dans ma chambre, dit-elle en l’entraînant doucement ; viens, je te montrerai les papiers de mon mari.
Blanche comprit. La jeune veuve voulait évoquer, entre le mal et son amie, l’image d’un amour honoré, d’un devoir accepté courageusement, jusque par delà la tombe… Pourquoi affliger cette amie dévouée, ce cœur tendre, qui saignait de son mal ? Elle céda.
q