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Chapitre 20

La grande horloge du Mesnil sonna lentement deux coups. Dans le parterre plein de rosiers encore en boutons, le soleil répandait une lumière aveuglante. Les domestiques allaient et venaient dans la cour voisine, vaquant aux besoins du service ; un aide-jardinier ratissait consciencieusement le sable de la grande allée, et son râteau grinçait avec une régularité irritante. Blanche, le front appuyé aux vitres d’une porte-fenêtre, battait du doigt les carreaux verdâtres avec une impatience nerveuse. Elle attendait… Il viendrait sans doute ; sinon, pourquoi serait-il revenu de si loin ?

— Blanche ? fit la douce voix de Madeline, allons sur la terrasse.

Madame de Dreux obéit. Elle était si complètement décidée à résister quand cela en vaudrait la peine, qu’elle pouvait céder sur tous les points de détail.

Elles s’assirent sous une tente, qui les protégeait contre le soleil : avec intention peut-être, madame Lecomte l’avait fait dresser de façon qu’elle masquât le manoir de M. de Fresnes.

— C’est quelque chose, vois-tu, dit Madeline, continuant ainsi la conversation commencée le matin dans sa chambre, c’est quelque chose que de vivre pour une idée, une belle grande idée ! Mon mari vivait pour ses travaux ; moi, sa veuve, je vis pour les faire connaître à nos contemporains… Cela soutient, vois-tu ! Eh bien, toi ?…

— Moi ! dit dédaigneusement Blanche, j’ai vécu pour l’orgueil !

— Orgueil, soit ; moi, je donne un autre nom au mobile de ta vie. Je crois que tu as toujours eu grand souci de ta propre dignité, que tu as redouté les moindres éclaboussures plus que d’autres ne redoutent un bain complet dans la boue, et que c’est ce grand respect de toi-même qui t’a faite ce que tu es, si fort au-dessus du vulgaire.

Blanche laissa dire. Il est toujours très doux de savourer le lait de la louange, surtout quand on sent la louange méritée.

— Les femmes comme toi, reprit Madeline, se sont fait une vie tellement à part, qu’elles ne peuvent plus agir comme les autres ; on les a mises sur un piédestal ; bon gré, mal gré, il leur faut y rester, sans quoi tous ceux qu’elles ont dominés jadis de leur supériorité les lapident avec une joie féroce quand elles tombent.

— Qu’importe ! fit Blanche. Le bonheur vaut bien qu’on le paie.

— Le bonheur ! dit Madeline à voix basse, est-ce cela le bonheur ? N’est-ce pas plutôt la considération de tous, la joie de la famille, l’honneur des enfants ?

— Tais-toi, s’écria madame de Dreux, c’est avec de tels sophismes qu’on enivre les femmes hindoues et qu’on les amène à se laisser brûler sur le cadavre de leurs maris !

— L’honneur des enfants, est-ce un sophisme ? dit Madeline, de la même voix douce et sans modulations.

Un bruit de roues sur le gravier traversa l’air. Madame Lecomte pâlit. Blanche se leva, écoutant…

Un domestique traversa la terrasse du pas majestueux qui convient en pareille circonstance, et présenta à madame de Dreux la carte de M. de Fresnes.

— Recevez, dit-elle.

Le domestique s’en retourna du même pas.

— Que vas-tu faire ? fit Madeline, troublée.

— Je n’en sais rien ! répondit Blanche avec un geste d’abandon.

Elle se dirigea à son tour vers le salon. Lucien l’attendait, debout sous le grand lustre de cristal. Horriblement pâle, il gardait une tenue irréprochable, et s’inclina respectueusement. À travers les fenêtres qui donnaient sur la cour, Blanche vit une voiture de voyage attelée de quatre chevaux.

— Je suis revenu, dit-il d’une voix brève, coupée de pauses fréquentes par une insurmontable émotion. Je ne pouvais plus vivre sans vous. Il m’a semblé que vous m’aviez banni sans bien comprendre ce que vous faisiez… Je sais tout ce que vous allez me dire, c’est inutile. Je ne viens pas vous offrir les hontes de l’adultère clandestin… Je vous veux tout entière et pour la vie… Ma voiture nous emmènera n’importe où… Blanche, je vous aime de tout mon être… Partons ensemble, tout de suite, pour toujours !

Elle trembla, recula un peu.

— Et mes enfants ? dit-elle.

Il fit un geste d’impatience.

— Quoi qu’on fasse, répliqua-t-il, la vie est pleine de douleurs. Vos enfants appartiennent à leur père… Nous n’avons pas le droit de les lui enlever. Blanche, je vous aime ! Ce que j’ai souffert de vous voir méconnue, délaissée, outragée… je ne puis vous le dire ici, mais j’ai résolu de ne pas le souffrir davantage. Dans l’absence, vous m’êtes devenue tous les jours plus chère, plus précieuse. Vous m’aimez, n’est-ce pas, je ne l’ai pas rêvé ?

— Je vous aime, dit Blanche d’une voix endormie. Elle ne savait plus bien si elle était vivante ou non.

— Nous vivrons heureux, reprit de Fresnes, on nous oubliera bien vite, car nous ne demanderons rien à personne… Ah ! Blanche, si j’osais, si j’osais, à genoux devant vous, forcer vos yeux à regarder dans les miens, vous ne pourriez plus hésiter… Mais je ne peux pas… Regardez-moi, je vous en supplie !

Les portes toujours ouvertes du salon la gardaient mieux qu’une légion de protecteurs. De crainte d’être surpris, il n’osait s’approcher d’elle, même assez près pour lui parler bas.

— Je sais ce que je vous propose de quitter, continua-t-il, je sais toutes les amertumes qui accompagneront notre fuite, mais vous serez si heureuse, Blanche ! Je ferai de votre vie un enchantement perpétuel… Le bonheur, n’est-ce pas au-dessus de tout ?

Madeline parut sur le seuil de la terrasse.

— Pas au-dessus de l’honneur, dit-elle de sa voix douce.

— Va-t’en ! fit Blanche en tournant vers elle ses yeux pleins de colère.

Elle répondit par un signe négatif.

— Pense, continua la jeune femme, au jour où tu resterais veuve, avec un nom déshonoré, où la tutelle de tes enfants passerait entre des mains étrangères, parce que les tiennes seraient souillées. Moi, qui suis veuve, je sais ce que c’est que d’être respectée ! Peux-tu deviner ce que serait le mépris ?

— Tais-toi, dit Blanche, tais-toi, je ne veux pas t’entendre.

— Non, dit M. de Fresnes, laissez parler votre amie ; elle a raison : avant de partir avec moi, vous devez envisager tous les dangers, tous les chagrins qui vous attendent. Je ne veux pas vous entraîner malgré vous. Ces dangers ne sont rien, les chagrins seront vite oubliés ; je vous aime assez pour anéantir tout cela !

Blanche lui tendit les bras. Il fit un pas vers elle et s’arrêta, retenu par le respect que lui inspirait Madeline. Il prit les deux mains de madame de Dreux, les réunit sur son cœur et lui dit, transfiguré par la joie :

— Partons !

— Et si ton mari le tue ? dit Madeline en mettant sa main glacée sur leurs mains unies.

Blanche s’arracha violemment à l’étreinte de Lucien, courut au bout du salon et s’appuya contre le mur.

— Ah ! dit-elle douloureusement, ah ! Madeline, tu es la plus forte. Je ne veux pas qu’on le tue !

— Ne l’écoutez pas ! s’écria Lucien en courant à elle.

D’un mouvement rapide, madame Lecomte ferma les deux portes du salon, puis elle revint.

— M. de Dreux vous tuera, dit-elle à Lucien, ou bien vous le tuerez. S’il vous tue, pensez au destin de Blanche. Si c’est lui qui succombe, vivrez-vous tranquille avec la mère des deux orphelins ? Allez, monsieur, la vie a de rudes combats, et vous aurez livré vaillamment votre bataille ; mais ne forcez pas cette pauvre femme à lutter avec le déshonneur ; ce n’est digne ni d’elle ni de vous !

— Est-ce votre avis ? dit M. de Fresnes en s’inclinant respectueusement devant madame de Dreux.

— Partez, dit-elle. Je veux que vous viviez ! Je vous aimerai toujours, je ne serai jamais à vous.

Il saisit sa main et la pressa longuement contre ses lèvres, mais il n’avait plus le pouvoir sur elle.

Saluant Madeline, il traversa le salon ; sur le seuil, il se retourna.

— Adieu pour toujours ? dit-il.

— Pour toujours ! répondit-elle.

Il sortit ; l’instant d’après la voiture s’éloigna du perron et prit la route de Paris.

— Tu es pourtant sauvée ! dit Madeline en prenant Blanche dans ses bras.

— Au prix de toute ma joie ! répliqua-t-elle sans lui rendre son étreinte.

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