Chapitre 22
Une heure après, la grande calèche de M. de Dreux roula bruyamment sur le pavé de la cour ; les domestiques prévenus coururent à la rencontre de leur maître, et Guy, le front soucieux, les sourcils froncés, traversa une haie de serviteurs sans songer que cet accueil marquait plus de défiance que de surprise.
Guy fronçait le sourcil, parce qu’il avait croisé deux heures auparavant la calèche de M. de Fresnes, parce que celui-ci lui avait adressé un salut fort poli, et parce que tout cela compliquait une affaire déjà peu claire ; il se sentait prendre pied dans un abîme de perplexités.
— Où est madame ? demanda-t-il à un domestique.
— Dans la salle à manger, monsieur ; on dîne, répondit respectueusement le serviteur.
On dînait au Mesnil, mon Dieu, oui ! tout comme si ce jour n’avait pas été plein d’orages effroyables ! M. de Dreux se dirigea vers la salle à manger, dont la porte ouverte laissait passer une appétissante odeur de bonne chère, et sous la lumière de la grande lampe qui éclairait si largement la nappe, le premier visage qu’il aperçut fut celui de Meillan.
Guy ne croyait pas beaucoup aux apparitions, pourtant il s’arrêta pétrifié. Meillan qu’il avait laissé l’avant-veille à Paris, dans un fumoir tranquille, rassasié de confidences et à sec de bons conseils !
— Bonsoir, cher, lui dit son ami en reposant sur la table le verre dans lequel il venait de boire.
Les domestiques approchaient une chaise du couvert mis par avance. Guy s’assit machinalement et déplia sa serviette, en regardant tout le monde. On avait l’air paisible. Les yeux de Blanche étaient cernés, ceux de Madeline brillaient d’un éclat extraordinaire. Meillan avait dans l’œil un scintillement malicieux, comme un chat qui guette une pelote de fil… On mit devant M. de Dreux une assiette de potage fumant. Revenant alors à lui et s’apercevant de son inconvenance, il se leva précipitamment.
— Veuillez me pardonner ma distraction, dit-il ; la rapidité de ce voyage m’a étourdi. J’ai eu un moment d’absence.
Il fit le tour de la table avec beaucoup de grâce, baisa la main des deux femmes et secoua celle de Meillan ; après quoi s’étant rassis, il regarda les convives et formula ainsi sa pensée :
— C’est ta présence qui me confond, Meillan, dit-il ; je te croyais à Paris ; comment te trouves-tu ici ?
— C’est extrêmement simple ! répondit son ami. Quand tu m’as annoncé ton départ, l’autre soir, je me suis parié à moi-même que j’arriverais avant toi ; j’ai gagné, tu le vois, d’une demi-longueur seulement, je l’avoue.
Guy, très vexé de ne pouvoir se mettre en colère, avala son potage sans mot dire. Personne n’avait envie de causer, sauf Meillan qui trouvait la situation d’un comique achevé. Après les angoisses de son voyage, après les catastrophes redoutées, la présence de son ami à cette table tranquille, au milieu de ces domestiques solennels, lui donnait des envies de fou rire, et de plus la pensée que M. de Fresnes, à l’heure présente, courait en poste sur la route de Paris tout seul ! tout seul ! ô volupté indicible ! lui causait les plus riantes émotions. En ce moment, la vie entière paraissait couleur de rose à l’heureux garçon, qui n’eût pas troqué ses moustaches rousses contre les plus beaux lauriers. En pensant à lui-même, il se trouvait beau, aimable, intelligent : jamais il ne parviendrait à se témoigner toute la satisfaction que lui inspirait sa propre conduite.
Guy, lui, ne pouvait se remettre du choc que lui faisait éprouver cet accueil inattendu. Quand on est monté en voiture à Paris avec l’intention de tuer quelqu’un au bout de sa route et qu’on tombe dans un paisible dîner de famille ; quand, pour couronner le tout, on a acquis la certitude, par ses propres yeux, que l’être qu’il fallait exterminer s’en va au diable, tournant le dos à l’endroit où l’on croyait le rencontrer, il y a de quoi être honteux de sa déconvenue. Ne se met pas qui veut au niveau des grands caractères de l’antiquité ; mais quand on s’est hissé jusque-là, s’y trouver tout seul paraît un peu ridicule.
Le dîner terminé, Meillan tira de sa poche un étui où il prit un délicieux cigare qu’il examina avec onction ; puis présentant l’étui à son ami :
— Tu es parti vite, dit-il. Je parierais bien que tu as oublié de prendre des cigares.
M. de Dreux accepta d’un air bourru. Ils sortirent ensemble sur la terrasse. La nuit était noire, le phare brillait régulièrement à l’horizon, mais sa vue ne disait rien aux amis.
— Me feras-tu la grâce de m’expliquer, dit enfin le député, ce que signifie ton voyage ? Je n’aime pas qu’on se moque de moi, et…
— Tu tombes mal, répondit Meillan en passant sous le sien le bras de M. de Dreux. Je suis venu précisément pour me moquer un peu de toi, et tu es trop mon ami pour me refuser cet innocent plaisir. Je t’ai vu avant-hier, coiffé de l’armet de Membrin, prêt à pourfendre un ou plusieurs moulins à vent. Je me suis pris de belle peur, non pour eux, mais pour toi ; tu sais qu’en général ce ne sont pas les moulins à vent qui pâtissent de ces rencontres. Je suis venu t’empêcher d’être ridicule en tout cas, et peut-être pis que cela…
Guy fit un mouvement pour se dégager.
— Pourquoi M. de Fresnes est-il venu ici ? dit-il d’une voix creuse.
— Probablement pour déterrer quelque cassette cachée dans une des caves de ton manoir ; autrement il serait impossible d’expliquer son voyage et son départ subit.
— Il aime ma femme, j’en suis sûr ! proféra Guy sans se dérider.
— C’est une femme qui t’a dit cela, riposta Meillan.
— Qu’est-ce que ça fait, puisque c’est vrai ? dit M. de Dreux avec irritation.
— Qu’est-ce que ça fait que ça soit vrai, si ta femme ne l’aime pas ? Si elle l’aimait, serait-il parti tantôt, à trois heures….
— Je l’ai rencontré, dit naïvement Guy.
Meillan lâcha le bras de son ami et leva les mains vers le ciel.
— Ô candeur ! fit-il, ô simplicité divine ! Et moi qui m’évertue à lui parler raison ! Tu l’as rencontré sur la route de Paris, cela prouve sans doute qu’il s’entend avec ta femme pour te trahir. Un plus malin serait resté ici, je pense, où nul ne soupçonnait ton arrivée ! Vas-tu croire aussi que c’est moi qui l’ai fait partir ?
— Non, dit loyalement Guy, tu n’as pas pu arriver assez tôt pour cela, j’y ai déjà pensé.
— Tu penses à tout ! fit Meillan en indiquant un point d’exclamation. Voyons, à présent, ne consomme point ta faute. N’aie pas la présomption de présenter des excuses à ta femme, voilà ce qu’elle ne te pardonnerait pas !
— Pourquoi ? dit Guy ; je lui ai manqué, je ne rougirai pas de m’excuser. J’aurais tué cet homme si je l’avais trouvé coupable ; je ne dois pas hésiter davantage à m’accuser d’une erreur.
Meillan haussa les épaules.
— L’homme est naturellement aveugle et sourd, dit-il ; mais quand il est député, le suffrage de ses concitoyens achève de le rendre incapable de jugement ! Comprends donc que madame de Dreux peut feindre d’ignorer que tu l’as soupçonnée ; ce sera infiniment délicat de ta part de ne pas aller lui dire ce que tu as eu la folie de t’imaginer. Cela seul serait une offense, et je t’assure que ton dossier conjugal est déjà assez chargé !
— Tu crois ? fit de Dreux ébranlé.
— Puisque je te le dis ! Seulement, mon cher ami, ne recommence pas ! Je te jure que je suis moulu de mon expédition.
— Moi aussi, soupira Guy.
Après un silence, il ajouta :
— Qu’est-ce que je dirai à Blanche pour lui expliquer mon arrivée ?
— Dis-lui que l’air de Paris ne vaut rien pour tes nerfs dès que viennent les beaux jours. Cela suffira ; je te réponds qu’elle ne t’en demandera pas davantage.
De Dreux, réconcilié avec Meillan, avec M. de Fresnes et avec la vie, aurait bien voulu se réconcilier avec sa femme. Mais le temps de la miséricorde était passé, et il sentit sous l’apparence affectueuse de Blanche une si ferme volonté de le tenir à distance, que quinze jours après il repartit pour Paris.
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