Chapitre 6
— Qui est-ce qui passe là-bas, le long de l’avenue ? demanda madame Praxis, après avoir fait vainement appel à son lorgnon.
Blanche de Dreux se pencha pour regarder ; une légère rougeur flotta sur ses joues, et elle se retourna d’un air indifférent.
— C’est M. de Fresnes, répondit-elle, ramenant ses beaux yeux vers la mer, qui brillait à perte de vue.
— Viendra-t-il aujourd’hui ? Voilà huit jours que je ne l’ai vu ; il me néglige, dit la vieille comtesse en s’éventant. Un ministre en vacances, il me semble pourtant que ce n’est pas un homme très occupé.
— Cela dépend, fit Blanche, sans cesser de regarder la mer.
La comtesse Praxis retourna à son lorgnon et prit un journal qu’elle froissa avec humeur. Depuis que M. de Dreux était devenu un homme politique, sa femme était décidément insupportable. Autrefois, on pouvait causer avec elle, lui parler des uns et des autres. Maintenant les noms propres avaient le don de lui clore hermétiquement la bouche ; plus de petits cancans, plus de suppositions, plus de problèmes mondains ! Mais alors, ce n’était pas la peine de vivre ! Si elle avait pu prévoir qu’au bord de la mer, dans le plus beau site de la Bretagne, la chère Blanche resterait aussi fermée qu’à Paris, la bonne comtesse se serait bien gardée de la suivre à la campagne ; elle le croyait du moins. Et ce grand de Dreux, depuis qu’il était député, il ne parlait plus qu’en public !…
— Vous vous amusez, vous ? fit-elle en se retournant brusquement vers sa jeune amie.
— Moi ? Pas le moins du monde ! répondit Blanche de son ton calme.
— Ah ! fit madame Praxis déconcertée.
— On ne s’amuse plus quand on est la femme d’un député, reprit Blanche avec un peu d’ironie. Que diraient nos électeurs, grand Dieu ! Soyons sérieux, ma bonne comtesse, soyons sérieuses surtout, car vous savez que c’est toujours la femme qui perd l’homme.
— À moins qu’elle ne le sauve ! grommela madame Praxis à part soi. Enfin, voilà Meillan. Meillan, arrivez ici qu’on vous tire les oreilles.
Meillan salua de loin, et, pour montrer sa soumission, se mit à faire de grandes enjambées.
Les cinq ans écoulés depuis l’exposition d’horticulture n’avaient pas laissé sur lui de traces visibles : à trente ans, il portait quelques années de plus que son âge ; mais à quarante-cinq il aurait encore l’air jeune. Il s’approcha des deux dames et s’assit en face d’elles sur un tabouret bas, de telle façon qu’il pouvait poser son menton sur ses genoux.
— C’est donc vous, scélérat, qui faites la cour à cette jolie petite innocente de madame Lecomte ? C’est vous qui voulez détruire le… comment désigner cela ? Ce n’est pas le bonheur, c’est plus compliqué… l’équilibre, voilà ! l’équilibre conjugal de ce gentil ménage composé d’un savant et d’une ingénue ? À votre place, moi, j’aurais honte de tenter une action si criminelle, si immorale, et, je l’espère surtout, si inutile.
— Pardon, chère madame : pas criminelle, pas immorale, et surtout pas inutile. Daignez suivre un instant mon faible raisonnement : Madame Lecomte adore son mari, qui le mérite sans doute à tous les points de vue ; mais ce monde est plein d’êtres pervers qui ne reculent pas devant des actions semblables à celles que vous paraissez vouloir m’imputer : or, ces êtres pervers ne respecteraient pas même la femme d’un savant adoré et s’efforceraient de faire couler dans son âme candide le poison de leurs flatteries malsaines. Je suis le paratonnerre de cet excellent Lecomte ; bien mieux, je suis son chien de berger : je veille sur sa femme, et entre temps, je l’amuse, je la distrais, pour qu’elle ne soit pas tentée de regarder au dehors…
Madame Praxis lui allongea un coup d’éventail sur les doigts. Blanche sourit d’un air absorbé, en regardant toujours au loin. Elle n’avait pas entendu un mot de cette tirade.
— Voilà l’homme que je suis, reprit Meillan, l’homme de tous les dévouements. N’est-ce pas, chère madame ?
Blanche n’entendait pas ; la comtesse l’interpella.
— Eh ! ma mignonne, qu’avez-vous donc ? Jamais je ne vous vis si distraite !
— Je vous demande pardon, fit madame de Dreux en se tournant vers elle. Je suis distraite en effet, c’est un peu de paresse d’esprit ; mais je vais tâcher de m’en défaire et d’être plus sociable. Vous savez que, dans le temps, j’étais sujette à des accès de ce genre.
— Oui, quelque temps après votre mariage, je m’en souviens ; mais cela vous avait passé. C’était dans le temps où Meillan vous faisait la cour.
— Oh ! fit celui-ci en levant les mains au ciel, oh ! si l’on peut dire !
— Vous ne lui faisiez pas la cour ? riposta vivement madame Praxis.
— Mais si ! certainement, je faisais la cour à madame de Dreux, mais je la lui fais encore, je la lui ferai toujours. Pourquoi voulez-vous que j’aie cessé ?
— Parce que vous avez porté vos hommages aux pieds de madame Lecomte.
— L’une n’empêche pas l’autre, dit Meillan d’un air grave. Pour les honoraires que cela me rapporte !…
Ils se mirent à rire tous les trois ; c’étaient trois vieux amis, liés par une de ces amitiés agressives, faites de taquineries et de reproches, qui durent toute la vie, et qui doivent à leurs orages de nouveaux regains de ferveur à tout moment.
— C’était le bon temps, soupira mélodieusement Meillan. Le temps où mon ami de Dreux n’était encore qu’un simple président de société d’horticulture ! où ses discours ne tombaient que dans des oreilles frustes, ou tout au moins pleines de simplicité. À présent, c’est à son pays qu’il s’adresse, c’est à ses électeurs qu’il enseigne les vérités sociales…
— Vous ne les trouvez pas assez frustes, les oreilles de ces électeurs ? Mon Dieu ! que vous faut-il donc ?
— Ah ! chère comtesse, les discours que l’on adresse à ses électeurs ne sont pas faits pour leurs oreilles ! Ils passent bien au-dessus de leurs têtes plus ou moins coiffées de bonnets de coton, et vont, par un procédé qui jusqu’à présent échappe aux recherches des savants, retentir à la Chambre, où, remarquez-le bien, il n’y a personne en ce moment pour les recueillir. Ils sont recueillis, néanmoins, et quand on revient, on est un grand homme, un homme éminent… C’est bien singulier, n’est-ce pas, chère madame ? Voilà un procédé acoustique qui ferait la fortune d’un inventeur, s’il pouvait l’appliquer à toutes les circonstances. Si notre ami Lecomte voulait s’en occuper ?
Blanche fronça le sourcil ; Meillan continua d’un air innocent en s’adressant à elle :
— Ces chers électeurs ! que de mal on se donne pour leur plaire ! Vous-même, chère madame, vous avez quitté votre joli château de Rémecy pour vous enterrer ici, – enterrer n’est pas le mot, car nous sommes sur une hauteur d’où vous dominez le pays, au réel comme au figuré, – mais c’est un sacrifice, et ce sacrifice, à qui mon ami de Dreux le fait-il ? Toujours aux électeurs… Aussi sera-t-il renommé aux prochaines élections… Qu’en pensez-vous ?
— Je n’en sais rien, fit Blanche d’un air ennuyé. Je n’entends rien à la politique.
Meillan échangea avec la comtesse Praxis un regard malicieux. Blanche n’y prit pas garde. Les enfants s’approchaient, conduits par une bonne anglaise. Edmond, déjà grand, tenait par la main sa mignonne petite sœur, âgée de deux ans à peine, et les yeux de la mère allaient de l’un à l’autre avec ce contentement recueilli qui est la plus haute expression du bonheur. Elle était heureuse mère : on le sentait rien qu’à la regarder.
Les enfants furent renvoyés à leurs jeux, et madame de Dreux se leva pour rentrer, car l’heure du dîner n’était pas éloignée ; mais avant de quitter la terrasse, elle jeta un dernier regard sur l’Océan, dont elle ne pouvait détacher ses yeux. M. de Fresnes passait en ce moment sur la route et la salua avec respect. Elle lui rendit son salut et s’éloigna lentement.
— Quelle singulière femme ! dit la comtesse Praxis qui la suivait de loin, appuyée sur le bras tutélaire de Meillan. Vous souvenez-vous combien elle était brillante, étant jeune fille ? Quelle vitalité ! quel feu ! Tout cela s’est éteint ; maintenant elle est effacée comme un vieux pastel !
— C’est un feu qui dort sous la cendre, dit Meillan. Que voulez-vous, comtesse ! Ce n’est pas sa faute : elle aime son mari !
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