Chapitre 7
Une joyeuse cavalcade entra au coup de six heures dans la cour du château. C’étaient M. et madame Lecomte ; madame Rovery, aimable et pimpante veuve de trente ans ; sa sœur Amy, qu’on appelait volontiers Amy Robsart, en souvenir de Walter Scott ; deux jeunes voisins, qui montaient gentiment à cheval, et enfin Guy lui-même, Guy de Dreux, plus beau que jamais, plus majestueux que jadis, Guy sur lequel pesait visiblement, en dépit de ses efforts pour paraître enjoué, la responsabilité de l’homme qui tient dans ses mains le trois ou quatre centième des destinées de son pays.
Il avait beau faire, ce cher Guy, « il y paraissait », comme disait Meillan. La nature bon enfant et médiocre de ce pauvre garçon lui rendait bien lourd le fardeau de ses nouvelles responsabilités. Il était né pour être heureux, vivre oisif, élever des juments ou planter des choux, suivant le degré de l’échelle où l’aveugle fortune aurait voulu le placer ; mais, à coup sûr, rien n’était moins dans sa nature que de s’occuper des affaires de son pays. « Le député malgré lui », disait encore Meillan, et ces jours-là Blanche le boudait jusqu’au soir pendant que Guy ne faisait que rire.
Il en riait du moins dans le commencement, mais depuis deux ans au moins il avait remplacé le rire par un sourire réservé, encore une innovation qui déplaisait à Meillan.
— Tu as de belles dents, que diable ! montre-les ! disait ce grand garçon resté viveur et devenu don Quichotte.
C’était du moins un don Quichotte doublé d’un Sancho Pança, ce qui n’est pas très rare, malgré l’apparente dissonance de ces deux mots. Il avait le premier mouvement chevaleresque et le second réfléchi, c’est-à-dire prosaïque ; mais n’ayant ni femme, ni enfants, ni proches parents pour le déranger dans ses affaires et lui troubler les idées par des conseils, il se tirait à son honneur des petits cas de conscience où le jetait parfois sa vie un peu tourmentée.
Il se trouvait précisément sur le perron lorsque les promeneurs entrèrent dans la cour, et il se précipita aussitôt à la bride du cheval de madame Lecomte, qui descendit en le remerciant avec un gentil sourire. Guy s’occupait de madame Rovery, comme c’était son habitude cette année-là ; les jeunes voisins se disputaient miss Amy, qui entre eux deux restait sur sa petite jument alezane, les bras croisés avec un sourire très provocant.
Cependant on ne peut pas toujours rester les bras croisés sur une jument alezane, et miss Amy finit par descendre en s’appuyant sur la main du plus jeune des voisins, pendant que le plus riche dégageait la longue amazone. Il y en avait, comme on le voit, pour tout le monde. Ils se dirigèrent tous vers leurs appartements, dans le désordre le plus aimable, chacun riant et parlant haut selon son bon plaisir. Guy lui-même avait oublié son mandat ! Il causait avec madame Rovery de l’air le plus pimpant du monde.
Dans le couloir, ils rencontrèrent Blanche qui rentrait ; elle avait pris un enfant à chaque main et elle les menait dîner dans la nursery, cérémonie qui s’accomplissait chaque soir sous ses yeux. Cette apparition jeta un certain froid parmi la joyeuse société. Les deux voisins retournèrent au salon, où les attendait Meillan, et les dames s’enfermèrent pour procéder à leur toilette.
On ne s’amusait pas précisément au château du Mesnil, et même un observateur désintéressé eût pu se demander ce qui pouvait y attirer et y retenir une si brillante société.
— Il faut bien passer l’été quelque part, avait dit Blanche à son mari. Vos électeurs seront charmés de vous voir.
— Alors, emmenons le plus de monde possible ! avait répondu Guy, qui ne comprenait pas la campagne sans une douzaine d’invités.
— Faites vos invitations, dit Blanche. Pour ma part, j’emmène la comtesse Praxis. C’est un très bon chaperon.
— Un chaperon à vous ? Après sept ans de mariage ! avait failli dire cet excellent de Dreux. Mais par une prudence nouvelle, qui coïncidait avec sa situation nouvelle d’homme politique, il s’était abstenu, et il avait bien fait. La comtesse Praxis était en effet un très bon chaperon, sinon pour Blanche, qui n’avait besoin d’aucune protection, au moins pour l’apparence générale que les invitations de Guy devaient donner à la maison.
Meillan, cela allait de soi ; comment vivre sans Meillan dans un endroit aussi perdu que ce fond de Bretagne ? Les petits Lecomte, ceci était une invitation de Blanche ; très bien ! Madeline était jolie, Gérard s’était fort humanisé dans ces dernières années et se montrait un agréable camarade, d’autant mieux qu’en temps de chasse, il avait un coup de fusil étonnant. De plus, il y avait des hommes dans le voisinage : Guy se rappelait avoir vu, deux ans auparavant, deux lycéens qui promettaient d’assez jolis hobereaux, et puis des hommes, cela se trouve toujours. M. de Fresnes venait d’acheter une propriété à un kilomètre de là… À quoi bon, disait Guy, puisqu’il est ministre ? Il n’a plus besoin d’habiter la province et de cajoler des électeurs ! J’aurais acheté, moi, du côté de Chantilly ou de Rambouillet, dans un endroit habitable, enfin ! Mais à chacun ses goûts.
Donc, sous le rapport des hommes, le Mesnil se trouvait suffisamment pourvu ; c’étaient les femmes qui manquaient. La comtesse Praxis ne comptait plus guère ; Madeline, férue de son mari, ne comptait pas du tout ; Blanche… enfin c’était sa femme ; mais tout cela ne faisait pas une réunion brillante.
Guy revint un jour de la Chambre, – c’était aux derniers temps de la session, – enchanté.
— Figurez-vous, dit-il à sa femme, que dans les tribunes, pendant un discours assommant à propos de la loi sur les céréales…
— Avez-vous parlé ? interrompit madame de Dreux.
— Moi ? fit le député d’un air surpris, non, pourquoi ? Je n’y ai même pas songé.
Avec un soupir d’aise, Blanche lui fit signe de continuer.
— Eh bien, pendant cet interminable discours, je ne m’amusais pas follement et je regardais dans les tribunes pour me désennuyer : qu’est-ce que je vois ? Madame Rovery avec un chapeau rose, et sa sœur avec un chapeau blanc ; jolies comme deux cœurs, à croquer, je vous jure ! Elle a quitté le deuil, madame Rovery, vous savez ?
— Je le présume, puisque vous parlez d’un chapeau rose…
— C’est juste, je vous demande pardon ; à la sortie, je les retrouve ! Il y a de ces hasards surprenants ! Elles me demandent où nous passons l’été, je leur fais la même question ; elles n’avaient pas choisi de villégiature, alors vous comprenez, elles adorent la mer…
— Vous les avez invitées ?
— Oui. Cela vous contrarie ?
— Pas absolument. Mais vous voyez que j’ai bien fait d’emmener la comtesse Praxis en qualité de chaperon. À moi toute seule je n’aurais pu suffire pour ces deux dames.
Guy resta tant soit peu interdit. Au fond, après avoir fait son invitation, il s’était senti convaincu que sa femme n’en serait pas satisfaite, mais il avait espéré que, dans sa grande politesse, elle s’abstiendrait de le lui manifester. Un peu penaud, il fit ses excuses, que Blanche interrompit avec un sourire.
— Celles-là ou d’autres du même genre, peu importe, mon ami, dit-elle ; je sais que vous aimez la société des femmes brillantes et coquettes…
— Il faut les excuser du contraste que leurs manières forment avec les vôtres, ma chère, dit galamment M. de Dreux ; vous êtes trop parfaite pour ce monde : toutes les femmes ne peuvent pas vous ressembler.
Blanche avait accepté le compliment avec un de ces sourires énigmatiques qui avaient le don de troubler son mari. Au fond, il avait ce qu’il désirait, et ne s’en préoccupa plus. Madame Rovery, bien décidée à se dédommager des six années de réclusion que lui avait valu son mariage avec un Anglais splénétique, ne demandait pas mieux que d’accepter les hommages d’un si aimable garçon. Sa sœur Amy, qui lui servait de contenance, n’avait plus guère d’illusions. Elles s’installèrent triomphalement au Mesnil, sans s’inquiéter autrement de la maîtresse de la maison. Elles étaient toutes deux bien sûres de s’amuser n’importe où, car elles apportaient dans leurs malles une atmosphère de dissipation qui faisait leur joie et hors de laquelle elles n’eussent pu vivre.
Le dîner fut très gai, comme de coutume. Blanche avait à sa droite Gérard Lecomte, qui lui parlait de cent choses intéressantes ; Madeline, en face, suivait des yeux et même de l’oreille leur conversation discrète, coupée à tout moment par les interpellations joyeuses, parfois saugrenues, des autres hôtes. Madeline était heureuse, quand elle ne pouvait pas avoir son mari près d’elle, de le sentir auprès de madame de Dreux. Il y avait dans le voisinage de Blanche quelque chose de calmant et de serein ; aucune mesquinerie, aucune faiblesse ne saurait émaner de cette femme tranquille, dont la mélancolie pouvait passer pour de la réserve.
Au moment où les domestiques se retiraient, suivant l’usage de la maison, après avoir servi le dessert, Guy s’écria imprudemment :
— Ah ! mes amis, voici notre dernier soir de folie !
— Pourquoi donc ? demanda miss Amy en montrant les plus belles dents du monde. Elle était Française, comme sa sœur ; mais depuis que celle-ci avait épousé un Anglais, elle se croyait tenue d’imiter les manières anglaises, et même d’indiquer un léger accent exotique.
— N’est-ce pas demain que M. notre tuteur de Grosmont vient nous rendre sa visite annuelle ? continua de Dreux en s’adressant à sa femme.
Elle inclina la tête pour toute réponse.
— Il va falloir être sérieux, miss Amy, et vous aussi, madame, reprit Guy en s’adressant à Madeline, qui, au lieu de lui répondre, lui rit au nez : c’était un de ses arguments favoris. Il faudra nous conduire tous très bien, sans quoi nous aurions des mauvais points, et chacun sait que ce n’est pas une petite affaire.
Madame Rovery éclata de rire, et les deux petits voisins lui firent écho, avec miss Amy ; Madeline avait regardé Blanche et ne riait plus. Elle sentait que son amie n’était pas contente. Un léger, très léger silence suivit cette explosion d’hilarité, et Blanche se leva, pour quitter la salle à manger. On passa en désordre au salon, où miss Amy s’assit au piano pour jouer des airs de danse.
— Pas de danse après dîner, fit Madeline d’un air dogmatique, mais une tasse de café, si vous le voulez bien.
Le café fut servi par les belles mains de madame Rovery, qui avait trouvé ce moyen ingénieux de se rapprocher de Blanche deux fois par jour. Madame de Dreux versait le liquide dans les tasses ; debout près d’elle, la jolie veuve les prenait de sa main en lui disant quelques banalités ; miss Amy s’emparait du sucrier, et elles faisaient ainsi le tour du salon, après quoi leurs rapports avec Blanche étaient finis jusqu’au prochain repas. Ayant accompli ce devoir quotidien, grâce auquel elle se trouvait libérée envers Blanche de toute obligation, madame Rovery s’assit à son tour au piano.
Elle avait une voix charmante qu’elle mettait au service des opéras-comiques en vogue. L’opérette n’était pas encore inventée, sans quoi elle n’eût pas chanté autre chose. Les flonflons les plus mélodieux se succédèrent pendant une heure, puis elle quitta le piano et se jeta dans une grande berceuse en osier placée à l’entrée de la terrasse, de façon à permettre de s’éloigner insensiblement du salon. Le groupe des jeunes l’y accompagna. Inutile de dire que Guy en était.
— Et maintenant, dit doucement Gérard Lecomte, un peu de musique, s’il vous plaît !
Blanche fit un geste de dénégation ; sans se l’expliquer, elle était lasse à en mourir. Madeline s’assit au piano, ouvrit un vieux cahier de sonates, et commença une de ces œuvres exquises qui ne vieillissent pas et qui résument, pour ceux qui savent les comprendre, les jouissances les plus vives de l’art musical.
— Ah ! ma chère enfant, dit la comtesse Praxis, qui était une mélomane forcenée, vous me rajeunissez d’un demi-siècle !
— Oh ! comtesse, vous vous vantez ! fit Meillan, qui s’était glissé tout contre le piano. Lui aussi aimait les belles œuvres et savait les comprendre.
Les amis écoutèrent longtemps Madeline. Elle avait su trouver dans son piano le moyen de converser avec son mari, sans lui prendre rien de son temps. En s’apercevant qu’il aimait passionnément et profondément la musique, elle avait fait de son talent superficiel de jeune fille élégante une véritable étude du grand art ; Gérard travaillait sans l’écouter, mais non sans l’entendre, et nul ne sait combien de fois, lorsqu’elle interprétait avec toute son âme un passage hors ligne, il avait levé la tête pour échanger un regard avec sa femme. Ces regards étaient la récompense de Madeline. Elle ne les eût pas troqués contre les plus bruyants applaudissements.
Les jeunes gens avaient peu à peu déserté la terrasse. La nuit, merveilleusement belle d’ailleurs, prêtait aux promenades dans le jardin. Meillan, un peu inquiet de ne pas voir reparaître de Dreux, se déroba pendant un morceau et s’en alla en exploration prudente aux alentours du château. Il revenait bredouille de son expédition, quand il entendit les rires joyeux de la bruyante société qui rentrait par le perron, après avoir fait un grand tour. Un coup d’œil lui permit de constater que madame Rovery en faisait partie, mais que M. de Dreux ne s’y trouvait point. Comme Meillan revenait au salon, en traversant le vestibule, une ombre effarée se dressa devant lui avec un geste désespéré. C’était Guy qui se frottait les yeux.
— Comment, tu dormais ici ? fit son ami d’un ton de reproche.
— Eh, mon Dieu, oui ! ce n’est pas ma faute. Cette bienheureuse musique classique ne me manque jamais. Ô Euterpe, voilà de tes coups ! Et cette petite Rovery qui me boude pour une fantaisie que je lui ai refusée… je me suis bellement endormi d’ennui et de dépit. Mais nous nous raccommoderons…
Meillan eut bonne envie de lui dire quelque chose absolument désagréable, mais Guy se dirigeait vers le salon, et Blanche eût pu l’entendre ; il se contint.
Blanche entendait tout : ce n’était pas sa faute ; il y a des êtres dont l’ouïe délicate saisit les moindres bruits. Ceux qui la connaissaient bien, qui l’avaient étudiée et qui l’aimaient, avaient remarqué cette particularité. Son mari l’ignorait ; aussi plus d’une fois s’était-il laissé prendre en faute, mais cela ne le corrigeait pas, il aimait mieux croire à des hasards, à des coïncidences.
Il rentra dans le salon un peu ébloui par la clarté des bougies, au sortir de la douce obscurité somnolente ; Madeline quittait le piano. Madame Praxis enthousiasmée déclarait qu’elle n’avait jamais rien entendu de plus beau ; Blanche jeta un coup d’œil sur son mari, et haussa imperceptiblement les épaules.
— Que voulez-vous ! dit-il, vous savez, la musique sérieuse…
— Oui, je sais, vous n’aimez que l’opéra-comique, dit-elle avec ce sourire énigmatique qui tracassait si fort son mari. Mais un homme qui s’occupe des destins de son pays a le droit de préférer un simple délassement à ce travail que nous autres nous appelons écouter les classiques… À présent que vous voilà réveillé, je crains seulement que ce ne soit pour toute la nuit…
Son œil cherchait au-delà de la porte les promeneurs attardés qui se chamaillaient dans le vestibule. Madame Rovery parut sur le seuil, le teint nacré, les joues roses, les yeux brillants, les cheveux légèrement emmêlés. Le regard de Blanche alla de cette femme à son mari à deux reprises avec quelque dédain. Guy tressaillit. Est-ce qu’elle se douterait ?… Mais les yeux de madame de Dreux avaient repris leur expression habituelle.
— N’oubliez pas, dit-elle, que M. de Grosmont arrive de bonne heure ; je pense qu’il sera ici dès neuf heures du matin. Il aime à voyager en poste la nuit, pour éviter la poussière…
— Seigneur ! s’écria la comtesse Praxis, quand nous délivrerez-vous de la poste et des voyages de nuit ?
— Il faut coucher à l’auberge, dit doctement Meillan.
— Et je ne veux point coucher à l’auberge ! riposta la vieille femme. Dans un lit qu’on ne connaît pas, où l’on peut vous assassiner !
— Alors demandez à de Dreux qu’il vous obtienne un chemin de fer ! On en fait partout, c’est le moment.
— Le tracé passe par ici, dit négligemment de Dreux. Mon prédécesseur avait obtenu cela… c’est du député que je parle.
— Quand sera-t-il construit, ce précieux chemin de fer ? dit miss Amy d’un air endormi.
— Dans deux ans, je pense, répondit Guy en étouffant un bâillement. Mille pardons… je crois que je tombe de sommeil.
On se dit bonsoir, et la procession des hôtes s’achemina, la bougie à la main, dans le vaste escalier, suivi de vastes corridors. On se redisait bonsoir sur les portes. Blanche s’arrêta à la sienne.
— N’oubliez pas, dit-elle à son mari, qui lui baisait la main, que vous avez promis d’aller visiter l’emplacement de la maison d’école du Mesnil. Vous avez rendez-vous avec le maire demain à une heure.
— C’est vrai, pourtant, fit Guy d’un air convaincu. Je n’y pensais plus du tout… Vous avez tort de vanter ma mémoire, Blanche ; c’est une simple mémoire de perroquet… Vous êtes ma providence.
Madame de Dreux sourit, mais ce ne fut qu’un éclair. Sur le seuil de sa porte, à l’autre bout du corridor, madame Rovery causait avec sa sœur, et ne pouvait se décider à rentrer chez elle.
— Qu’est-ce qu’il va me conter, ce brave homme ? demanda Guy avec indifférence. Quelque baliverne… Nous verrons bien.
— Bonsoir, dit Blanche en rompant brusquement cette conversation qui menaçait de s’éterniser.
Elle rentra chez elle et referma sa porte.
Elle fut longtemps avant de s’endormir. Elle dormait peu, d’ailleurs, préoccupée de mille questions générales ou personnelles. Elle se mit au lit, cependant, espérant y trouver au moins une détente matérielle pour ses membres fatigués.
Comme le sommeil commençait à la gagner, elle entendit tout à coup un léger grincement semblable à celui d’une porte. Toujours inquiète pour ses enfants, elle écouta attentivement.
Un bruit discret de pas étouffés retentit faiblement dans le corridor. Tout autre ne l’eût point distingué au milieu des échos vagues qui composent le silence de la nuit, dans une maison habitée.
Le bruit léger dépassa la porte de Blanche et se perdit dans l’éloignement… Une porte s’ouvrit prudemment, puis rien… Madame de Dreux laissa retomber sur l’oreiller sa tête qu’elle avait soulevée pour mieux écouter.
— Celle-là ou une autre ! se dit-elle, répétant inconsciemment les paroles qu’elle avait dites à son mari le jour qu’il avait invité madame Rovery à passer l’été au Mesnil. Qu’importe, puisque…
Elle n’osa terminer sa pensée.
Cinq ans auparavant, lors de la première trahison, qu’elle avait ignorée, bien qu’en la pressentant, son cœur avait failli se briser à la seule pensée de l’abandon… Depuis, bien d’autres épreuves l’avaient assaillie, mais non accablée.
Blanche était de ceux qui ne se rendent pas. Parmi ceux-là, quelques-uns meurent, d’autres résistent et font superbement face au malheur : madame de Dreux devait lutter jusqu’au dernier soupir contre sa destinée. Après le regain de bonheur qui avait accompagné l’entrée de son mari dans la nouvelle voie où elle l’avait poussé, était venue une saison pénible, une sorte d’automne de la vie conjugale, qui ressemblait fort à un hiver. Cette fois, Blanche était retombée sur la terre de toute la hauteur de ses illusions, blessées une fois déjà, et qui n’avaient repris leur essor qu’à grand-peine.
Lorsque ce refroidissement arriva, madame de Dreux n’était plus la jeune femme ignorante et timide qu’il avait été facile de tromper ; elle tenait toujours à son bonheur, mais elle n’y croyait plus. Un peu de clairvoyance lui prouva bientôt que l’indifférence de Guy coïncidait avec l’introduction dans leur société d’une aimable femme, dont le mari voyageait constamment à l’étranger.
L’épouse délaissée acquit la preuve de la bonne entente de M. de Dreux avec cette charmante personne ; quand on a l’esprit en éveil, les petits hasards de la vie ne sont jamais longtemps à vous apporter de ces preuves. Trop fière pour se plaindre, trop profondément blessée pour aimer encore celui qui la trompait ainsi, sans motif, avec une femme incontestablement moins jeune, moins belle et moins intelligente, Blanche éprouva alors un de ces découragements qui atteignent la vie dans sa source même. Elle fut si gravement malade qu’on crut la perdre, et si elle vécut, ce fut parce qu’elle avait un fils, qu’elle ne voulait pas laisser orphelin.
Lorsqu’à la première aube de la convalescence, elle aperçut M. de Dreux à son chevet ; quand, les jours suivants, elle le vit assis auprès d’elle, s’occupant de prévenir ses désirs, lui donnant à tout instant des preuves d’indubitable affection, elle se sentit plus découragée encore.
— Il m’aime, se dit-elle, il m’aime autant qu’il en est capable, et cependant il ne peut s’empêcher d’aimer ailleurs ! Quelle faible nature, inconstante et sans principes !… Et je l’ai tant aimé, et j’en avais fait un dieu ! Hélas ! il n’avait du dieu que l’enveloppe !
Guy savait fort bien quel avait été le point de départ de la maladie de sa femme. Des indiscrétions domestiques lui avaient révélé la connaissance qu’avait Blanche de son infidélité. Il l’avait toujours soupçonnée d’être nerveuse et susceptible : une maladie grave succédant à une telle découverte n’avait rien qui pût l’étonner. Comme c’était un très honnête garçon et qu’il avait une véritable affection pour sa femme, il sentit le besoin d’une explication.
Profitant d’un beau soir où Blanche, à peu près remise, se reposait après une première sortie en voiture, il lui fit sa confession tout entière.
— J’ai péché envers vous, lui dit-il en terminant, mais le ciel m’est témoin que je ne sais pas pourquoi ! J’ai pour vous, ma chère femme, la plus profonde tendresse : si je vous perdais, je serais inconsolable, et cependant je vous afflige… Faites-moi au moins l’honneur de croire que j’ai toujours pensé que vous n’en sauriez rien. Et maintenant, pardonnez-moi, ma Blanche adorée, si vous ne voulez pas me voir malheureux à jamais.
Il parlait avec chaleur, avec une conviction sincère, les yeux humides, les lèvres tremblantes… Oui, vraiment, il regrettait d’avoir offensé cette femme si digne de son amour ; de bonne foi il maudissait son erreur… Blanche sentit un grand détachement entrer dans son âme.
— Mon pauvre ami, lui dit-elle, en appuyant ses deux mains sur les épaules de son mari, agenouillé devant elle, vous m’aimez comme vous pouvez… je ne saurais vous en vouloir.
Elle plongea ses yeux au fond des beaux yeux noirs qui parlaient si éloquemment de repentir, et détourna la tête pour ne pas se laisser gagner par les larmes.
— Vous me pardonnez ! s’écria Guy en lui baisant la main avec transport. Ah ! vous êtes bonne, vous êtes au-dessus des autres femmes, comme les étoiles sont au-dessus de nous.
Blanche sourit tristement. C’est bien beau d’être une étoile, mais par la supériorité même de leur position les étoiles sont aimées de très loin et à de rares intervalles. On leur apporte de temps en temps le témoignage enthousiaste d’une admiration sans limites, mais on ne les recherche pas pour en faire sa société habituelle.
Pendant quelques semaines, Guy sembla avoir des ailes. Son éloquence ordinaire s’étant doublée, grâce à sa joie sincère, il fut irrésistible, entraînant, et le charme de sa parole gagnant même les indifférents, il se vit nommé député de la façon la plus inespérée ; tout le pays avait voté pour lui.
— Il parle si bien ! disait-on ; c’est un orateur hors ligne ! Quel honneur pour nous d’être représentés à la tribune par cet incomparable talent !
Blanche triomphait. Sa joie fût courte. L’enthousiasme, l’amour et l’éloquence de son mari, tout cela allait de pair, et ne dépassait pas l’épiderme. Elle acquit bientôt la certitude douloureuse que Guy manquait de profondeur. C’était l’homme des premiers mouvements, sans jugement, sans réflexion, de même que c’était l’homme des brillantes paroles qui ne recouvrent rien du tout.
— Je me suis trompée, pensa-t-elle ; au lieu d’épouser un homme supérieur, j’ai épousé un homme ordinaire. Mon erreur est irrémédiable ; mais fût-il possible de la réparer, jamais je ne mettrai les étrangers dans le secret de mon imprudence. J’ai choisi mon lot, je l’ai voulu, c’est ma faute. Ce n’est pas celle de ce pauvre Guy, s’il n’est pas l’être idéal que j’avais rêvé. Il n’est pas méchant, il m’aime à sa façon ; je serai pour lui une épouse dévouée, résignée, au lieu d’être triomphante comme je l’avais rêvé… Ah ! l’orgueil, quel ennemi de notre bonheur !
L’orgueil est certainement un ennemi du bonheur, mais parfois aussi il nous rend de grands services. Pour Blanche, il fut un sauveur. À mesure qu’on lui faisait compliment de son mari, jusque-là méconnu, elle éprouvait un besoin toujours plus pressant de le hisser sur le pavois où il aurait dû monter seul, de l’imposer, en un mot, à tout son entourage, comme l’homme supérieur qu’il aurait dû être. Bientôt ce ne fut plus assez pour elle de lui pardonner sa déception, elle voulut qu’il fût considéré, admiré, envié : le premier article du journal qui attaquait son mari lui fit verser de douces larmes d’orgueil satisfait.
— Il a des ennemis ! se dit-elle ; le voilà donc enfin passé homme de mérite.
Mais Guy n’était pas aussi maniable qu’il l’eût fallu pour ce rôle difficile. À force de se l’entendre répéter, bientôt il se crut du génie ; les conseils de Blanche, si prudemment donnés cependant, lui parurent gênants et importuns. Il voulut voler de ses propres ailes, et comme ce n’étaient celles ni d’un aigle ni d’un cygne, il s’abattit lourdement dès son premier essor.
Heureusement, cette faute n’avait pas été trop publique ; c’était un simple discours, lu dans un banquet, et pour lequel il avait soigneusement évité de consulter sa femme. En ce temps-là, déjà passablement éloigné, on le voit, le reportage n’existait pas, et les orateurs le plus souvent étaient réduits à envoyer un abrégé de leur prose au journal de la localité. Meillan, qui assistait à titre de curieux à ce qu’il appelait « ces petites fêtes de famille », s’empressa de prévenir Blanche de la mésaventure de son époux.
— Je ne sais trop ce qui l’a pris, dit-il en terminant son récit ; mais à coup sûr il leur a dit tout le contraire de ce qu’il avait promis lors des élections. Il se sera trompé sans doute. Par bonheur, excepté lui et moi, tout le monde était plus ou moins gris. Ils ont applaudi à s’arracher la peau des mains, et ce n’est pas étonnant, Guy parle si bien ! Mais s’il fait imprimer son discours, gare de dessous.
Le lendemain, quand le rédacteur en chef de la feuille locale vint demander à M. de Dreux de bien vouloir lui communiquer le texte de son discours de la veille, il emporta une profession de foi conforme à celle qui avait motivé l’élection du député.
Cette fois-là, Blanche ne se donna pas autant de peine que d’habitude pour persuader à son mari que c’était de lui qu’émanaient tant de belles choses.
— Vous n’avez point autant de mémoire que vous le croyez, mon ami, lui dit-elle un peu sèchement, ou du moins votre mémoire est purement superficielle. Un député ne doit jamais rien dire sans se reporter à ses discours précédents, afin d’éviter, soit les redites, soit, ce qui est plus grave, les contradictions.
— Mais c’est assommant alors, s’écria de Dreux vexé. S’il faut que je compulse tout un dossier, chaque fois que je dois ouvrir la bouche…
— Si vous ne pouvez pas vous astreindre à le faire vous-même, dit Blanche, je vous jetterai quelques notes sur le papier, mais avouez que ce serait plutôt à vous de le faire… Car, au bout du compte, je n’entends rien à la politique, et tout cela m’ennuie plus que vous, croyez-le.
Pour la première fois de sa vie, Guy eut le vague soupçon que sa femme se moquait de lui. Mais une telle pensée était éminemment désagréable : il la repoussa aussitôt, et s’accrocha à l’autre idée, celle qui flattait sa paresse.
— En agissant ainsi, fit-il d’un air gracieux, vous me rendriez un véritable service…
— J’essaierai, répondit sa femme ; mais il ne faudra pas m’en vouloir si j’y renonce : c’est que la tâche serait au-dessus de mes forces.
Cet accord conclu, la sérénité régna entre les deux époux. Guy sacrifia désormais tout son temps à ses devoirs politiques, et se trouvant en règle de ce côté avec sa femme et sa conscience, il se permit, à titre de dédommagement, quelques excursions hors du domaine conjugal.
Blanche le sut, et n’en dit rien. Puisqu’elle ne pouvait pas refaire le caractère de son mari, à quoi bon l’ennuyer de ses reproches ? Il y avait d’ailleurs dans le reproche, aux yeux de madame de Dreux, quelque chose de bourgeois et de mesquin, qui répugnait absolument à son esprit. Elle subit toutes les infidélités sans en parler, même lorsque Guy repentant, – car le côté singulier de cette nature était de se repentir toujours, – revenait un peu confus… Le regret de sa faute était d’ailleurs la preuve que son nouveau caprice avait assez duré ; il redoublait d’attentions et de petits soins pour sa femme, qui les acceptait sans faire d’allusions. Il eût mieux aimé parfois qu’elle lui fit ce qu’on appelle vulgairement une scène ; cette implacable magnanimité le troublait toujours et le taquinait parfois.
— Vous devriez me faire quelques reproches, lui dit-il un jour, peu de temps avant leur départ pour le Mesnil. Votre supériorité m’accable, et votre pardon est très lourd à porter, quand vous l’accordez tacitement. C’est ce qu’on appelle en anglais amasser des charbons brûlants sur la tête de son ennemi. Me traiteriez-vous en ennemi, Blanche ?
— Moi ! pas le moins du monde ! Vous parlez anglais, à présent ? Y a-t-il longtemps que vous n’avez vu madame Rovery ?
Guy se mordit les lèvres, et trouva une réponse à peu près sortable. Néanmoins, il invita madame Rovery et sa sœur quinze jours après. C’est pour lui que le chemin de l’enfer était pavé de bonnes intentions. Par bonheur, sa femme n’avait pas la moindre envie de le pousser dans le feu éternel, et comme il était jeune, il espérait avoir le temps de se repentir, mais sérieusement, pour le coup.
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