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Chapitre 8

M. de Grosmont arriva à l’heure annoncée par Blanche ; c’était un voyageur très exact en toutes choses, et qui n’exigeait pas moins de ponctualité chez autrui que chez lui-même. Miss Amy eut le don de lui déplaire dès le premier instant, pour s’être fait attendre au coup de cloche du déjeuner. Mais comme c’était un homme fort bien élevé, il n’en témoigna rien, et son ancienne pupille fut seule à le deviner.

Madame de Grosmont était morte depuis deux ans, ce qui avait couronné la carrière de joies et de prospérités de son époux. En effet, il aimait sa femme juste assez pour vivre avec elle dans les meilleurs termes, mais pas au point de souffrir de sa mort ; d’autre part, il avait eu un désir de locomotion que madame de Grosmont ne partageait que médiocrement. Veuf à soixante ans, bien portant, vert et dispos, quoi de plus charmant que de se mettre en route et de courir le monde ? Ainsi faisait-il depuis son veuvage, au grand contentement de ses domestiques, qui vivaient au logis comme des rats dans un fromage, et au grand désespoir de son valet de chambre, qui eût de beaucoup préféré une vie sédentaire.

Le soir, à l’heure du dîner, ce fut madame Rovery qui se fit attendre ; du coup, les deux sœurs furent jugées par le digne homme, qui connaissait son monde. Avec le plus grand sérieux il ne cessa de les observer pendant le repas, et quand on se fut dispersé pour se dédommager un peu de la contrainte qu’un personnage aussi sévère apportait dans les épanchements joyeux de la jeunesse, M. de Grosmont dit à Blanche :

— Eh ! ma chère enfant, où avez-vous été chercher de si étranges commensales ?

— C’est mon mari, allait dire Blanche, désireuse de se disculper ; mais elle était trop habituée à refréner son premier mouvement. Ce sont d’aimables femmes, dit-elle, un peu bruyantes sans doute, mais la mode anglaise excuse ce laisser-aller…

— Elles sont Anglaises ? dit le tuteur.

— Non ! elles sont Françaises de nationalité, mais elles ont vécu en Angleterre ; les mœurs britanniques, vous savez, mon cher tuteur…

— N’importe ! fit-il en levant ses sourcils d’un air majestueux. Je n’ai pas de conseils à vous donner, Blanche, mais il me semble que dans une maison aussi sérieuse, aussi remarquée que la vôtre, vous devriez éviter la société permanente de ces jeunes femmes coquettes, et, si j’ose le dire, mal élevées. Entre elles et vous, il n’y a rien de commun…

— Eh bien ! et mon ami de Dreux ? faillit dire Meillan, qui avait l’air de lire une Revue, dans un coin.

Blanche accepta le sermon avec toute la componction possible.

— Vous avez raison, mon cher tuteur, dit-elle : j’aurais dû y penser ; je vous assure qu’à Paris elles étaient plus convenables ; c’est la liberté de la campagne qui leur a donné ces apparences évaporées. Je tâcherai une autre fois de mieux choisir mon monde.

— Vous auriez dû prendre les conseils de votre mari, ma chère ; je suis persuadé qu’il ne l’eût pas permis !

Meillan leva sur le vieux gentilhomme des yeux si extraordinairement écarquillés, que Blanche frémit ; mais Meillan aussi était très bien élevé. Il se replongea dans sa Revue avec un grand bruit de couteau à papier, afin de ne pas laisser ignorer sa présence.

— À propos de votre mari, mon enfant, reprit M. de Grosmont sans s’émouvoir, je voulais précisément vous en parler aujourd’hui. Vous savez combien, dans le principe, je me montrai hostile à votre mariage avec de Dreux : je n’ose espérer que vous l’ayez oublié…

Oh ! non, elle ne l’avait pas oublié ! Avec un demi-sourire inquiet, Blanche regarda son ex-tuteur, qui continua :

— Je trouvais ce jeune homme léger, superficiel… en un mot, je l’avais mal jugé. Depuis quelques années, il a su montrer un caractère nouveau qui l’a rendu méconnaissable, et il promet de devenir une des illustrations de notre temps… C’est fort bien, mon enfant ! Autant, jadis, je me suis fais un devoir de vous exprimer mes doutes, mes craintes, mon mécontentement même, autant je me vois forcé, heureux de l’être, de vous faire part de mes nouvelles impressions, cette fois durables, et même définitives.

Blanche avait écouté cette harangue les yeux baissés, l’esprit plein de pensées confuses. En effet, jadis elle avait dû lutter pour obtenir le consentement de M. de Grosmont à son mariage… Les arguments qu’il lui présentait alors, c’est elle aujourd’hui qui eût pu les retourner contre lui. Cependant elle était fière d’entendre louanger son mari, car ce Guy nouveau, c’est elle qui l’avait fait de ses mains, de son souffle… elle seule savait combien l’idole était creuse, combien sa gloire était vaine !…

— Pourvu que je ne meure pas avant lui ! se dit-elle, effrayée tout à coup par la pensée que l’échafaudage si péniblement construit pouvait s’écrouler subitement. On saurait alors que je m’étais trompée, que j’ai employé ma vie à mentir au monde… Quelle honte ! quelle humiliation ! Et les enfants, que penseraient-ils de leur père ? que penseraient-ils de leur mère ?

— Eh bien ! Blanche, vous m’en voulez encore ? fit M. de Grosmont. Ce que je vous ai dit ne suffit pas ? Il vous faut des excuses formelles ?

— Pardonnez-moi, mon cher tuteur, répondit madame de Dreux ; je suis si touchée de vos bonnes paroles, si touchée du mouvement qui vous les a dictées… Ce moment est en vérité très doux pour moi… Je vous remercie de toute mon âme…

— Oui ! reprit-il en posant affectueusement sa main sur celle de la jeune femme. Je sais combien vous aimez votre mari, et je partage votre admiration pour son beau talent d’orateur. Il ira loin, ce jeune homme, il ira loin ; mais je ne saurais trop vous recommander, ma chère enfant, de veiller soigneusement à vos actions, d’épurer la société qui vous entoure… Plus haute sera votre fortune, plus vous serez tenue à cette rigoureuse observation des convenances qui fait les maisons respectables et qui assure le maintien des bonnes mœurs.

Les éclats de rire des jeunes femmes retentirent au dehors, et la comtesse Praxis entra essoufflée dans le salon.

— Ils sont fous ! dit-elle en se laissant tomber dans un fauteuil ; fous, je vous le jure ! Ils m’ont forcée à courir avec eux. Meillan, pourquoi n’étiez-vous pas là pour me défendre ?

Le jeune homme émergea de derrière le vaste abat-jour de la lampe.

— Ah ! comtesse, dit-il, soyez persuadée que si j’avais pu prévoir… Mais c’était à de Dreux de vous protéger… Où était-il pendant ce temps ?

— Je n’en sais rien. Il a disparu depuis le dîner.

Meillan, craignant quelque maladresse de la part de son ami, se mit à sa recherche, et le trouva plongé dans un doux sommeil, non loin du salon, mais dans un coin tranquille, où personne n’allait jamais.

— Tu te fais donc une habitude de dormir après dîner ? lui dit-il. Et pendant ce temps-là, M. de Grosmont fait de toi un panégyrique dont tu ne peux te représenter qu’une faible image.

— Eh oui ! grommela de Dreux, je m’endors quand je m’ennuie… et notre tuteur ne m’amuse pas…

— Sache, mon ami, que tu es une des illustrations de l’avenir, et sois prudent quant à l’heure de tes siestes, fit Meillan. Si tu avais entendu ce qu’il a dit à madame de Dreux ! Tu en serais mort de joie !

— Pauvre Blanche ! cela a dû lui faire bien plaisir ! dit naïvement Guy.

Son ami le regarda pour voir s’il l’avait dit exprès. Pas un muscle du visage du député n’avait bougé ; sa figure exprimait le contentement paisible de l’homme qui vient de faire un petit somme.

— Allons ! se dit Meillan, il y a des grâces d’état !

Tout le monde était rentré ; on causait bruyamment dans le salon. Madeline vint s’asseoir auprès de M. de Grosmont ; de tout temps elle avait trouvé grâce devant ses yeux. Mais toute la gentillesse, toute la câlinerie de la jeune femme ne parvinrent pas à dérider le vieillard. Il regardait madame Rovery et sa sœur de tous ses yeux, comme deux êtres extraordinaires, deux sortes de monstres japonais, faits pour exciter la curiosité la moins flatteuse. Après un quart d’heure de ce manège, il se leva, se déclarant fatigué. Guy se hâta de se présenter pour le conduire à son appartement, et il accepta ses services avec beaucoup d’affabilité. Au haut de l’escalier, arrivé devant sa porte, il se retourna vers son hôte.

— Voyez-vous, mon jeune ami, lui dit-il d’un ton paternel, j’en ai touché un mot à votre femme, qui n’a pas paru attacher à mes paroles toute l’importance qu’elles méritaient ; c’est à vous, au chef de famille, que je m’adresserai. Ne permettez pas à Blanche d’attirer auprès d’elle des femmes comme cette Anglaise et sa sœur ; ces sortes de femmes sont extrêmement nuisibles à la bonne apparence d’une maison.

Guy l’écoutait, abasourdi, ne comprenant pas. M. de Grosmont continua :

— Arrangez-vous pour congédier le plus vite possible ces deux effrontées, qui n’ont ni tenue ni manières, et vous agirez sagement. Une autre fois, surtout, soyez plus sévère, au risque de contrarier un peu votre femme ; il faut parfois avoir le courage d’imposer sa volonté, quand c’est pour le bien général. Bonsoir, mon jeune ami !

Il entra chez lui, et Guy descendit l’escalier, fort penaud, très ennuyé, et cependant tellement frappé du côté comique de l’aventure qu’il ne put s’empêcher d’en faire part à Meillan. Si M. de Grosmont les avait entendus rire ! Mais les murailles étaient épaisses, et il logeait d’ailleurs dans l’aile opposée.

Blanche se garda bien de la moindre allusion aux conseils de son tuteur ; pendant toute la matinée du lendemain, Guy fit devant elle assez sotte figure. Si elle avait eu l’esprit porté au rire, elle pouvait tirer des ennuis que lui infligeait parfois son mari, la vengeance la plus innocente et la plus légitime ; mais elle dédaignait cette sorte de plaisirs. La nature l’avait faite magnanime. Meillan, lui, ne fut point si généreux ; de temps en temps, il vengeait ainsi les droits de madame de Dreux, en criblant Guy de ses brocards ; celui-ci y était accoutumé et ne s’en formalisait plus.

Quelqu’un cependant parut s’amuser de cette aventure : ce fut la comtesse Praxis, qui, après un conciliabule secret avec Meillan, prit une si singulière façon de regarder madame Rovery, M. de Grosmont et de Dreux lui-même par-dessus son lorgnon, que le pauvre garçon en était tout ému. Mais c’était une discrète personne, et elle garda son secret.

Une heure après le déjeuner, les maires des cantons se présentèrent au château, ainsi qu’il avait été convenu. Le temps était affreux ; une de ces pluies battantes si fréquentes sur les côtes de l’Océan, et qui durent vingt-quatre heures, enfermait les hôtes dans l’enceinte du château ; les murs suintaient l’ennui, les arbres du parc, noyés dans la brume, avaient l’air de pleurer le beau temps ; par instants, des rafales violentes s’engouffraient dans les corridors, dans les hautes cheminées, parcouraient les greniers avec un bruit lugubre et des soufflements de menace.

Les dames s’étaient groupées dans le salon, armées des ouvrages à l’aiguille relégués au fond des malles, et qui ne voyaient le jour que dans de semblables occasions. Meillan faisait un piquet avec la comtesse Praxis, qui le battait haut la main, ce qui la rendait fort joyeuse. À vrai dire, l’intarissable douairière était l’âme de la société : c’est elle qui avait la jeunesse réelle, celle d’un caractère que les événements de la vie ne parviennent pas à troubler. Les vrais jeunes ne sont jamais de mauvaise humeur.

Madeline s’était discrètement glissée auprès de son mari. Celui-ci avait eu bien envie d’aller travailler dans sa chambre et d’y passer une bonne journée, telle qu’il n’en avait pas goûté depuis son arrivée au Mesnil ; mais sa jeune femme jeta sur lui un regard de supplication si touchant, qu’il aima mieux renoncer au travail que de l’abandonner seule au milieu de tout ce monde. Il prit donc un livre, afin de le parcourir, et elle s’installa tout près de lui, de façon à pouvoir le regarder et même lui parler bas sans attirer l’attention. Ce coin-là était le coin des heureux. Blanche, que ses devoirs de maîtresse de maison appelaient souvent hors du salon, n’entrait et ne sortait jamais sans appuyer sa main amicale sur l’épaule de la jeune femme, ou tout au moins sans lui sourire. C’était la vue de ces époux-amants qui réchauffait son cœur : Blanche n’était pas égoïste, elle aimait le bonheur d’autrui ; on eût même dit qu’elle leur savait gré d’être heureux.

— Voilà les maires qui enfilent l’avenue, dit Meillan en jetant ses cartes. Dieu ! que de parapluies ! Il y en a de toutes les formes, de toutes les couleurs et de tous les âges.

Madame Rovery fit entendre un rire aigu. Blanche sonna et ordonna de faire du feu dans le cabinet de M. de Dreux.

— Du feu, en août ? s’écria miss Amy : c’est donc pour les faire cuire ?

— C’est pour les sécher, mademoiselle, dit sévèrement M. de Grosmont.

Miss Amy prit un air mortifié, très comique, mais qui ne fit rire personne. Le groupe approchait, sans grande majesté, il faut l’avouer, sautillant et se dispersant, pour éviter autant que possible les flaques d’eau. Ils atteignirent le perron, et Guy se rendit dans le vestibule pour les recevoir.

— Si l’on pouvait les entendre, ce serait amusant, dit la comtesse Praxis. Je suis sûre qu’ils viennent demander quelque colossale absurdité.

— N’en doutez pas, madame, répondit Meillan. L’homme est fait d’absurdités ; oui, miss Amy, ce n’est pas moi qui l’ai dit : c’est un poète latin. Et la femme aussi, d’ailleurs ; il n’y a pas de quoi se montrer jalouse !

À l’inexprimable horreur de M. de Grosmont, elle répondit une impertinence… Le digne homme tourna vers Blanche ses regards indignés, mais elle avait disparu. Désespérant de se faire comprendre, il alla remplacer Meillan à la table de piquet.

Les maires, réunis dans la vaste pièce qui servait de cabinet de travail au jeune député, s’étaient casés sur différents sièges, d’un air respectueux et vexé, vexé, car leur apparence était fort compromise par l’inclémence de cette néfaste journée. Leurs souliers boueux, leurs vêtements mouillés leur ôtaient beaucoup de leur assurance. C’étaient pour la plupart de petits propriétaires ruraux, vivant sur leurs terres, assez lettrés pour lire un journal deux fois par semaine, et le comprendre presque en entier. L’aspect majestueux du Mesnil, un beau bien qui rapportait quarante mille livres de rente, contribuait à les intimider au moins autant que la bibliothèque magnifique qui occupait toutes les parois du cabinet, bibliothèque rarement consultée, sauf par Blanche, qui y cherchait souvent des citations.

— Messieurs, dit M. de Dreux en s’appuyant à la cheminée où flambait une énorme bûche de Noël, je vous remercie de l’honneur de votre visite ; je suis profondément, oui, messieurs, profondément touché de la confiance qui vous amène ici pour m’exposer vos désirs, peut-être même vos besoins. Soyez persuadés, messieurs les maires et adjoints, que j’apporterai tous mes soins à vous satisfaire, que je dirigerai tous mes efforts vers cet accomplissement des vœux du pays, qui est le seul but que doivent se proposer ceux à qui le pays confie ses destinées.

Un murmure flatteur parcourut le groupe municipal ; les souliers boueux s’agitèrent un peu sur le tapis, puis, honteux de leur audace, rentrèrent immédiatement sous les chaises. Tous les regards se tournèrent vers le maire de Manigamp qui, plus lettré que les autres, avait traduit le De viris illustribus à grand renfort de dictionnaire, il y avait de cela quelque quarante-cinq années.

— Monsieur le député, dit-il du haut de sa voix de fausset, nous sommes venus, envoyés par nos administrés, hem ! par nos administrés qui sont bien inquiets, et qui attendent de votre bonté un mot qui leur rende l’espoir.

Il s’arrêta. Évidemment il avait appris son discours par cœur, mais la mémoire semblait devoir lui faire défaut. Il reprit cependant :

— Monsieur le député, vous qui êtes le protecteur de toutes nos institutions, vous savez combien dans cette contrée nous sommes attachés à ce qui vient de nos pères ; on veut corrompre le pays, monsieur le député, vous ne le permettrez pas sans doute, et vous joindrez vos efforts aux nôtres. Il s’agit de la pureté des mœurs, de maintenir des vieilles coutumes, vous serez le premier à nous défendre !

L’orateur se tut, pour jouir de l’effet de son discours. Guy, toujours contre la cheminée, regrettait par moments de ne pouvoir s’y adosser, mais c’était impossible à cause de la hauteur de cet édicule véritablement monumental. Il mit une main dans son gilet néanmoins, suivant la mode du jour, mode qui a duré longtemps, et proféra d’un ton digne les paroles suivantes :

— Personne plus que moi, messieurs, n’a à cœur de maintenir la pureté des mœurs, ce privilège des nations honnêtes, ce garant de la moralité publique. Parlez donc sans crainte, vous me trouverez disposé à vous appuyer de toute mon autorité !

Les maires, enhardis, ouvrirent la bouche plusieurs à la fois, ce qui amena un moment de confusion, mais l’ordre fut bientôt rétabli.

— Voilà ce que c’est, monsieur le député, dit un autre en devenant rouge comme un coquelicot ; nous avons appris qu’on veut nous envoyer un chemin de fer par ici ; plusieurs communes sont menacées, et nous sommes venus vous prier d’empêcher ce malheur.

— Un malheur ? fit Guy étonné, mais il me semble au contraire que c’est une faveur du ministère ! assez généralement les provinces considèrent la construction d’une voie ferrée comme un bienfait !

— Ailleurs, monsieur le député, on pense ce qu’on veut ; ici, voyez-vous, nous savons ce que nous voulons, et nous ne voulons point de ces inventions du diable. Ces machines-là, on ne sait pas avec quoi ça marche d’abord, et ça ne peut être rien de bon, reprit le Breton avec l’opiniâtreté proverbiale de sa race. Notre curé dit que c’est Satan qui mène sa danse ; bien sûr, nous ne savons pas ce que c’est, mais nous n’en voulons pas.

Le maire lettré, qui avait fait du latin jadis, reprit la parole que son collègue lui avait ravie.

— S’il n’y avait que cela, fit-il avec un air de supériorité dédaigneuse, on verrait encore, mais il y a bien pis. Ce sont des ouvriers étrangers au pays qui viennent construire ces machines-là, et ils ont des habitudes qui font frémir. Ils boivent et jurent comme des païens. Vous comprenez, monsieur le député, qu’on tient aux bonnes mœurs dans une commune qu’on a l’honneur d’administrer.

— Et puis, interrompit un troisième, ce n’est pas ça. Quand ils ont fait ce qu’ils appellent leur tracé, il n’y a pas ! il faut donner, qui sa maison, qui son champ, qui sa grange… C’est une abomination ! Tenez, moi qui vous parle, j’ai un clos à pommiers, un beau clos, je vous le jure ! où je récolte pour six cents francs de cidre tous les ans, avec l’aide du bon Dieu ! Eh bien, ils veulent me le couper en deux ! Je vous demande ce que je ferai de mes deux moitiés de clos, quand leur voie ferrée, comme ils disent, passera au milieu ! Non, monsieur le député, nous n’en voulons pas. C’est à vous de le dire au ministère ; c’est pour ça qu’on vous a nommé, et il faut que vous nous fassiez enlever cette abomination-là.

— Oui, c’est pour ça qu’on vous a nommé, répétèrent les maires en chœur ; ils s’étaient fort apprivoisés et n’avaient plus honte de leurs souliers. Debout autour de Guy, ils l’entouraient et se pressaient pour l’approcher. Guy fit un léger mouvement pour se dégager, et ils reculèrent.

— Je ne comprends pas bien, mes amis, leur dit-il en reprenant sa forte position contre la cheminée ; vous voulez que je demande au ministère des travaux publics de détourner le tracé et de le faire passer plus à l’ouest ?

— À l’ouest ou à l’est, ça nous est bien égal, s’écrièrent les fonctionnaires tout d’une voix, pourvu qu’il ne passe pas chez nous ! Nous n’en voulons pas. Puisqu’il y en a qui aiment ça, qu’on le leur donne.

— C’est votre prédécesseur qui nous a valu cela, ajouta un rougeaud à l’œil gris et rusé ; on lui avait dit de s’en méfier, que ça ne ferait plaisir à personne ; il n’a voulu en faire qu’à sa tête, sous prétexte que c’était pour notre bien… Heureusement pour lui, il est mort, car sans ça il n’aurait pas été renommé, bien sûr ! Ça nous a procuré l’honneur et le plaisir de vous avoir pour député, monsieur de Dreux, vous qui êtes un brave et digne homme, et qui comprenez les goûts de vos électeurs.

Guy fronça le sourcil. On approuvait le gros rougeaud : Bien parlé, lui disait-on. La menace contenue dans cette phrase artificieuse avait porté. Si les prochaines élections devaient le laisser sur le carreau, ce serait pour lui une aventure fort désagréable. Il s’était attaché à sa position, qui avait bien ses avantages, et n’être pas renommé lui aurait paru un coup fort sensible.

— Enfin, mes amis, dit-il, après avoir réclamé le silence par un geste majestueux, je ne puis vous donner de réponse définitive, je verrai le ministre…

Le bruit d’une chaise renversée dans la pièce voisine fit tressaillir M. de Dreux. C’était par là que venait ordinairement Blanche quand elle travaillait avec lui ; son petit salon communiquait ainsi directement avec le cabinet de son mari.

— Ma femme est là, se dit-il ; tant mieux, elle entendra tout, et cela m’épargnera la peine de le lui raconter. Je verrai le ministre, reprit-il à haute voix, et je lui soumettrai vos observations.

— Il n’y a pas de ministre qui tienne, fit un mutin ; si on nous envoie les ingénieurs, nous démolirons tout !

— Pas de violence, pas de violence, mes amis, fit Guy avec autorité. Le calme et la raison sont de bien plus puissants arguments. Je m’occuperai de cette demande, vous dis-je, et j’espère…

Un domestique entra avec une lettre sur un plateau.

— Communication ministérielle, dit-il, à haute voix. On attend la réponse.

Les maires s’entre-regardèrent, pris d’un respect soudain pour cette lettre, qui leur paraissait une sorte de firman. À cette époque reculée où les paysans détruisaient les chemins de fer et où les curés exorcisaient les locomotives, une lettre ministérielle était un document de la plus haute importance, et peu pouvaient se vanter d’en avoir vu.

Guy décacheta la lettre, et sur un papier qu’il connaissait bien, il lut ces mots de la main de sa femme :

— Venez me parler à la minute, n’ajoutez pas une syllabe à ce que vous avez dit, avant de me voir.

M. de Dreux sentit une commotion intérieure, et se demanda ce qu’il avait fait. Il devait avoir fait quelque chose pour que Blanche lui enjoignit ainsi de venir la trouver. Prudent, cependant, car on ne saurait être un homme politique, même très imparfait, si l’on n’est d’une extrême prudence, il répondit au domestique qui attendait respectueusement :

— C’est bien, j’y vais. Ces messieurs consentiront à m’excuser pour un instant, ajouta-t-il ; les ordres d’en haut ne souffrent point de retard dans leur exécution.

Il sortit avec dignité, envoya des rafraîchissements à ses maires, et faisant le tour par le corridor de service, il revint au salon, où l’attendait madame de Dreux.

— Qu’y a-t-il donc ? fit-il en entrant.

Elle l’entraîna dans une pièce écartée, ferma la porte et lui dit :

— Mon cher, vous alliez vous laisser entraîner par votre bon cœur à une promesse que vous auriez regrettée avant la fin du jour. Je vous connais, Guy ; en vous prenant par les sentiments, on peut tout obtenir de vous, mais il faut être raisonnable et montrer de la fermeté.

— Quoi donc ? parce que ces imbéciles ne veulent pas de leur chemin de fer ? Eh ! mon Dieu ! tant pis pour eux, la belle affaire !

Blanche consternée laissa retomber ses deux mains sur ses genoux. Si son mari ne comprenait pas à demi-mot, tout était perdu, son avenir politique, sa renommée naissante et tout le reste. On ne pardonnerait jamais à de Dreux d’avoir refusé un chemin de fer pour sa circonscription. Ce bienfait que tous les gens intelligents en France réclamaient comme la manne, ce bienfait qu’un autre, mort à la peine, avait obtenu aux prix de tant d’efforts, Guy allait le répudier ! Mais c’était se faire classer d’un coup parmi les incapables, parmi ceux qui n’ont ni le moindre flair ni même le plus simple bon sens !

Le geste désespéré, le regard plein de reproches et de désolation disait éloquemment toutes ces choses. Guy, heureusement, n’en lut qu’une partie.

— Cela vous contrarie donc beaucoup ? dit-il. Vous teniez à cette station ? Le chemin de fer, il est vrai, rapprocherait considérablement la distance ; mais entre cette mince satisfaction, toute matérielle, et la perspective de n’être point renommé aux prochaines élections…

— Mon Dieu ! fit Blanche impatientée, il ne s’agit pas de cela ! Si vos imbéciles d’électeurs sont mécontents de vous, vous vous présenterez ailleurs, à Rémecy, par exemple, et le député sacrifié dans cette circonscription pour avoir maintenu un chemin de fer sera nommé à l’unanimité ! L’avenir du monde est dans les chemins de fer. Lecomte le disait encore hier, et vous savez que celui-là ne se dépense point en vaines paroles. Vous êtes éloquent ; prouvez à ces pauvres nigauds que leur fortune est là, qu’on leur achètera très cher leurs champs expropriés : ils aiment l’argent, faites vibrer cette corde ! Les ouvriers logeront chez l’habitant : autre source de revenus. Les produits du pays doubleront de prix ; et puis, ils détestent les gens de Mirabois ; il y a une haine héréditaire entre les deux arrondissements ; dites-leur que le chemin de fer passera par Mirabois… Mais vous savez tout cela mieux que moi. Vous me parliez encore la semaine dernière des avantages que cette ligne apporterait au pays.

— Moi ? fit Guy, qui n’y avait jamais pensé.

— Oui, en revenant de Manigamp, le jour de la fête communale… Allons, Guy, soyez fidèle à vos convictions, portez le drapeau du progrès qui amène la richesse, et dans vingt ans, ces mêmes imbéciles vous dresseront une statue avec ces mots : Il inaugura le premier chemin de fer breton ! Allez, mon ami, je vous écoute, et je suis fière de vous !

Elle le poussa dans le petit salon, qu’il traversa rapidement, puis elle revint s’asseoir contre la porte ouverte, masquée par des rideaux, qui communiquait avec le cabinet. Les mains croisées, affaissée sur une chaise, elle poussa un soupir d’inexprimable angoisse, qui ressemblait à une supplication.

— Toujours mentir, pensa-t-elle, toujours feindre… Et pourquoi ? pourquoi ? Ah ! que je suis lasse, mon Dieu !

La voix de Guy s’éleva dans le cabinet, riche et sonore, pleine de modulations enchanteresses. Elle écouta, inquiète.

— Je vous disais tout à l’heure, messieurs, que je prenais bonne note de votre demande et que j’en parlerais au ministre. Vous voyez par là quelle est l’étendue de mon dévouement, et jusqu’à quel point je tiens à me rendre digne de la confiance que vous me témoignez. Mais, messieurs, la main qui donne les bienfaits ne s’ouvre pas toujours pour les reprendre.

Un murmure désapprobateur s’éleva du sein du groupe. Guy agita la main avec grâce, on se tut.

— Supposez un instant, messieurs, que malgré mes efforts, je n’arrive pas à détourner le tracé qui nous menace, comme vous le disiez tout à l’heure. Faudrait-il pour cela, par des actes de rébellion, répréhensibles à tous les points de vue, nous rendre indignes des faveurs de l’administration ? Le temps approche où les travaux vont commencer ; il se peut que prochainement, dans un mois peut-être, les premiers pionniers apparaissent dans cette paisible contrée. Serait-ce pour cela une preuve concluante que ma demande est repoussée, et que le malheur est consommé ? Non, messieurs. On a vu des travaux commencés être abandonnés, et, dans ce cas, les propriétaires lésés recevaient une indemnité qui les désintéressait amplement. Ne craignez pas pour vos administrés, pour vos familles, le contact dangereux des ouvriers du dehors ; soyez persuadés que les principes de morale et de religion inculqués par vos soins paternels, j’ose le dire, sauront préserver nos communes des inconvénients que pourrait entraîner le séjour passager de ces hommes, après tout, peut-être moins pervertis qu’on ne se plaît à le dire. Ces ouvriers, dont la présence ne serait en ce cas que momentanée, seront un danger d’un autre genre, contre lequel, messieurs, je veux vous mettre en garde. L’insuffisance des auberges les obligera sans doute à chercher un asile chez l’habitant…

— Par exemple ! murmura un maire grinchu, qui se tenait au second rang.

— Oh ! messieurs, soyez sans crainte, il ne s’agit pas ici de billets de logement. Les paysans, les petits propriétaires qui voudront loger les terrassiers, et en général tous les travailleurs qu’enrégimente une grande exploitation comme celle qui nous occupe, les propriétaires, dis-je, ne le feront qu’à bon escient, et au taux d’une rémunération relativement considérable. La présence de ces étrangers sera momentanément une source de bien-être pour le pays ; s’ils devaient y rester plusieurs années, comme dans le cas où une ligne est entièrement construite, ce serait une source continue, et l’exploitation de la voie ferrée ne ferait qu’affirmer cette prospérité. Car, messieurs, vous l’ignorez peut-être, il est un fait patent : c’est que tout pays traversé par une ligne de chemin de fer s’enrichit sûrement et rapidement ; mais, connaissant vos principes et votre désintéressement, je m’abstiendrai de développer devant vous ces considérations d’un ordre secondaire…

— Comment cela se fait-il, monsieur le député, dit le maire rougeaud, qu’un chemin de fer enrichisse un pays ?

— Simplement en le rapprochant de Paris, ce centre des affaires, ce gouffre qui dévore toujours, et où le beurre que vous vendez ici douze sous, se paie couramment deux francs la livre.

— Deux francs ! répéta le groupe pris d’un saint respect.

— Sans doute ! mais qu’importe ? Vous préférez votre honnête pauvreté à une fortune rapide dont les moyens vous répugnent ? Je respecte trop vos principes pour essayer de les modifier. Voilà M. Grindaud, par exemple, – Guy désignait le maire rougeaud, – qui fait sur sa ferme six cents livres de beurre tous les ans ; il préfère perdre l’énorme bénéfice que pourrait lui rapporter l’établissement de ce chemin de fer, avec une station à sa porte… Vous n’ignorez pas, messieurs, que la station projetée est à une grande lieue à peine du Mesnil, et à la porte même de M. Grindaud…

— Ça ferait douze cents francs de rente, murmura celui-ci. Et les œufs, monsieur le député, sont-ils chers à Paris ?

— Le double de ce que nous les payons ici, mon cher monsieur, répondit Guy d’un air indifférent. Eh bien ! messieurs, je ne veux pas vous retenir plus longtemps. Les habitants de Mirabois sont en instance depuis deux ans pour obtenir que le tracé du chemin de fer soit dirigé de leur côté ; j’espère, grâce à cette heureuse circonstance, obtenir que nous en soyons délivrés. Ils ont fait construire à cet effet une halle considérable pour la centralisation des produits de leur canton, et les terrains devant doubler de valeur à cette occasion, il est aisé de prévoir…

— Pardon, monsieur le député, les terrains doublent donc de valeur, quand il y a un chemin de fer !

— Évidemment ! Parfois même, leur importance est triplée, décuplée… Supposez, vous, monsieur Morest, qu’on vous achète votre maison pour construire la gare sur l’emplacement, ainsi que le porte le projet ; on vous la paiera bien six ou sept mille francs, tandis que vous n’en trouveriez pas deux mille si vous vouliez la vendre…

Les maires s’entre-regardaient, indécis. Le plus hardi prit la parole.

— On ne nous avait pas dit tout cela, monsieur le député, fit-il, et cela demande réflexion. Il me semble, ajouta-t-il, en se tournant vers ses collègues, qu’avant de nous décider, il faudrait peut-être penser un peu aux bons côtés de la question, comme aux mauvais…

— Certainement, firent les paysans matois ; il y a du pour et du contre, il faut réfléchir.

— Vous en êtes les maîtres, dit M. de Dreux étouffant un léger bâillement, car tout cela commençait à l’ennuyer. En attendant, tant que vos bœufs et vos moutons n’ont pas triplé de prix, tant que vous ne concourez pas encore à la nourriture de ce grand Paris, si pervers, si gourmand et si lointain, permettez-moi de vous souhaiter de bonnes affaires à tous pour la prochaine foire qui se tiendra le 30 de ce mois, si je ne me trompe.

— Grand merci, monsieur le député, dirent les maires en chœur.

— Le bétail ne se vend guère par ici, fit l’un, tout le monde en a…

— Ceux de Mirabois n’en auront pas longtemps, répliqua de Dreux ; mais c’est leur affaire. Ce sont des gars rusés, qui savent tourner leur voile du côté d’où vient le vent… Cela leur fera achever leur cathédrale, pour laquelle ils manquent d’argent.

Ce fut comme un coup de fouet qui cingla les jarrets de MM. les maires de l’arrondissement de Manigamp.

— La cathédrale de Mirabois ! Oh bien ! quand celle-là sera finie !

Ils sortirent sans avoir rien résolu, pendant que Guy les accablait de ses assurances « d’en parler au ministre ». Dans la cour, ils ouvrirent leurs parapluies et tinrent un colloque animé. Au bout d’un temps assez court, le gros rougeaud se détacha et demanda à parler à Guy. Celui-ci les admirait, de la fenêtre de son cabinet, et ne se privait pas d’échanger avec Blanche, restée derrière lui, des réflexions humoristiques sur l’attitude de ces braves gens. Admis en présence du député, le rougeaud parla avec assurance.

— Nous avons pensé, monsieur, dit-il, qu’il serait plus prudent de ne rien précipiter. Si vous vouliez bien attendre avant d’en parler au ministre… nous aurions le temps de voir…

— Je suis là pour vous obéir, répliqua Guy en se mordant les lèvres afin de dissimuler un sourire. Quand vous serez décidés, vous me le ferez savoir.

— C’est ça, monsieur le député, nous vous remercions bien.

Les parapluies s’éloignèrent en sautillant dans l’avenue.

— Eh bien, fit Guy en se retournant vers sa femme, il me semble que j’ai gagné la bataille.

— Vous avez parlé d’or, répondit-elle ; je vous en fais mon compliment sincère.

— En vérité, reprit-il, ces bonnes gens avaient perdu la tête, pour refuser une concession si précieuse ! Mais que voulez-vous, c’est le clergé qui les fanatise !

Blanche le regarda : il parlait sérieusement. Elle eut peur de descendre au fond d’elle-même et d’y rencontrer sa pensée toute nue. Il lui sembla qu’elle n’aurait pas le courage de la regarder en face.

— Rentrons au salon, dit-elle ; ils doivent se demander ce que nous sommes devenus.

Fort content de son discours et du résultat obtenu, Guy passa devant elle, et elle le suivit avec soumission, comme un chien suit son maître.

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