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Chapitre 10

La vie de Mme Gervaisais continuait, occupée, enfermée. Les longueurs des journées et des soirs, elle les oubliait dans les livres, restant assise sur son canapé souvent des heures, sans se lever, à lire, à prendre des notes dans ce qu’elle lisait, à se perdre dans des réflexions, à la fois distraites et tendues qui lui faisaient de temps en temps relever sur ses tempes, de ses doigts longs, les bandeaux détachés et rigides de ses cheveux noirs.

À ces moments, sa beauté se levait d’elle, une beauté d’un caractère et d’un style supérieurs à l’humaine beauté de la femme : ses grandes masses plates de cheveux en nimbe, son front bombé et lisse, ses grands yeux, qu’on eût dits lointains dans l’ombre de leur cernure, ses traits à fines arêtes, auxquels la maladie avait fait garder, à trente-sept ans, la minceur de leur jeunesse, une peau pâle, même un peu brune, mettaient chez Mme Gervaisais la séduction attirante et étrange d’une personne à part, inoubliable, profonde et magnétique, d’une pure vivante de pensée, à peine terrestre, et dont le visage ne serait plus que celui d’un esprit. Et chez elle encore, la longueur du cou, l’étroitesse des épaules, l’absence de poitrine, le néant du haut du corps, dans l’étoffe qui l’enveloppait en flottant, une maigreur sans sexe et presque séraphique, la ligne austère d’une créature psychique, ajoutaient encore à cet air au-delà de la vie, qui donnait à tout son être l’apparence d’une figure de l’extra-monde.

Sur la petite étagère en bois tourné, attachée au mur par quatre tresses de soie jaune, étaient, à portée de sa main, ses livres amis, portant ces noms graves : Dugald-Stewart, Kant, Jouffroy.

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