Chapitre 11
Il y eut, sous le règne de Louis-Philippe, une petite élite de femmes bourgeoises, qui eurent le goût des choses d’intelligence : presque toutes n’ont laissé que la courte mémoire d’un salon étroit, et parfois quelques pages discrètes que relisent des amis.
Mme Gervaisais était un exemple et un type de cette race de femmes presque disparue aujourd’hui. Son intelligence, née sérieuse, s’était trouvée portée par la vie vers les études sérieuses. Ayant perdu sa mère tout enfant, élevée par un vieillard, elle ne se rappelait guère de son enfance qu’un vieux et sombre cabinet de lecture du passage de l’Opéra, où son père allait lire les journaux et où, à force de supplications, elle obtenait d’être laissée par lui pendant la promenade qu’il allait faire jusqu’au dîner. Heures de bonheur de la petite, blanche et rose loin du soleil qui l’appelait sur la porte, disparue entre les noirs et éternels liseurs de gazettes, enfoncée et perdue dans la lecture céleste d’un innocent bouquin du vieux fonds. Ses seules poupées avaient été cela : les livres de ce cabinet de lecture.
Chez la jeune fille, la musique et la peinture étaient venues s’ajouter à la lecture, pour remplir le temps solitaire d’une existence ignorant le monde et déjà tout intérieure.
Ainsi grandie, élevée sous l’âme sévère de son père, dans un air stoïque et à l’écho presque antique des souvenirs qu’apportaient tous les soirs au foyer de vieux amis politiques, camarades des mêmes destins ; ayant eu autour d’elle, dès sa première jeunesse, la leçon de mâles idées et de libres principes, le bruit des systèmes du XVIIIe siècle agités dans la maison, – son esprit, en se formant, avait passé du frivole plaisir et du creux passe-temps des lectures faciles aux livres qui sollicitent l’effort et donnent la méditation, à ces livres posant à la raison les plus hautes questions qui se dressent devant l’énigme du monde, aux livres d’histoire, aux livres de science, aux livres de philosophie.
C’était surtout dans ces derniers qu’elle avait trouvé comme une révélation d’elle-même. Elle y avait reconnu son désir non défini de s’élever, selon la parole de Platon, de la scène instable de la vie, de la nature continuellement changeante, à ce qui ne change pas aux vérité immuables, absolues, demeurantes, aux Idées. Une curiosité supérieure et dominante s’emparait d’elle et la poussait à chercher le mécanisme secret des facultés, à essayer d’entrouvrir le sanctuaire voilé et caché des pensées et des sensations, à étudier sur sa propre intelligence l’esprit humain tout entier. Différente de la plupart des hommes et des femmes dont l’attention s’échappe au dehors et gravite autour des objets extérieurs, elle apportait à cette analyse, un don personnel, la perception d’un sens intime, infiniment délicat, exercé à suivre en elle l’action pensante, la série des impressions, des opérations intellectuelles, des déterminations volontaires, de toutes ces modifications qui sont les faits de la conscience.
Étude profonde : toute repliée et retournée en dedans, souvent dans le silence où les oreilles n’entendent pas, quelquefois dans l’obscurité où les yeux ne voient plus, dans la solitude où elle s’occupait à creuser l’invisible et l’inconnu de son être moral, à interroger les mouvements de sa sensibilité, les phénomènes habituels de son moi, elle parvenait à une remarquable puissance d’observation interne : peu à peu elle se forçait à sentir des choses que les autres ne sentent pas ; et avec l’espèce de lucidité de « voyante » qui lui venait pour ce monde indistinct, fermé à l’aveuglement du commun des vivants, et si ténébreux encore pour la science elle-même, elle apercevait par instants à l’horizon, à travers le déchirement d’un vaste voile, des éclaircies qui doivent faire, un jour, la lumière sur tous les grands mystères de l’humaine pensée.
Ses initiateurs, ses guides, au milieu de cette poursuite des plus écrasants problèmes psychologiques, avaient été ces deux maîtres de la sagesse moderne : Reid et Dugald-Stewart, les illustres fondateurs de l’École écossaise, les ennemis de la méthode analogique et hypothétique des écoles anciennes. Après avoir traversé tout le scepticisme de Locke, le matérialisme de Condillac, elle éprouvait pour ces deux philosophes la reconnaissance d’avoir eu, par eux, la délivrance d’une oppression, d’avoir, par eux, respiré sur ces purs sommets, pareils aux hauteurs du « Bon Sens », où Reid rend à l’homme le sentiment de sa dignité et base la morale et la métaphysique sur la puissance et l’excellence de la nature humaine. Et au culte de Reid, elle associait celui de Kant, qui pour elle avait fait découler la liberté, l’Homme-Dieu, du beau principe désintéressé qui est pour lui comme l’honneur de l’humanité et la clef de voûte de sa philosophie : le Devoir.
Mme Gervaisais était donc une philosophe ; mais une philosophe qui était restée tout entière une femme. De la femme elle avait gardé l’aimable désir de plaire, et même ce sentiment de coquetterie générale qui laisse se faire autour d’elle l’amitié un peu amoureuse. Elle aimait la vie, avec les choses qui sourient à l’élégance, au goût, au caprice même de son sexe. Une robe était une robe, une parure était une parure pour elle comme pour une autre. Gaie et rieuse à ses heures, on eût dit que, sous la gravité de son esprit, elle avait gardé de l’enfant et de la jeune fille ; et le plus souvent, elle s’enveloppait d’une fantaisie malicieuse, s’abritait derrière un paradoxe léger, masquant à tous le blue-stocking et le penseur.
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