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Chapitre 9

Avec cette disposition, cette ouverture aux jouissances naturelles que les natures fines et choisies éprouvent au bout de quelques semaines de séjour à Rome, la visite à la villa Pamphili fut un enchantement pour Mme Gervaisais.

Sa calèche passait sous l’arc d’entrée garni de ces jardinières faites de sarcophages où un buisson épineux s’élance du trou vide d’une cendre antique. Et elle se trouvait sous une voûte de verdure, haute, serrée et sombre, piquée çà et là de petites raies du soleil qui avaient l’air d’éclairer de la pluie toute fraîche tombée sur le lisse noir des feuilles. Le bois, s’ouvrant à tout moment, laissait apercevoir, à droite et à gauche, des haies d’aloès, des ravins veloutés de gazon, des touffes lumineuses d’argentée, des pelouses étincelantes, des brillants d’herbe, des coins d’ombre tremblante où dormait une inscription sur un bout de pierre sortant de terre, une rampe de verdure, de débris antiques, d’arbrisseaux de fleurs, montant à ce fond magique du parc, à sa couronne de pins d’Italie, à cette perspective fermée par des étages d’arbres aux têtes pareilles à d’immenses bouquets portés l’un sur l’autre, épanouis et arrondis sur l’azur. Et parfois, à un tournant de la route sur la campagne, la grandeur inattendue du dôme de Saint-Pierre, s’encadrant dans une échappée, comblait le ciel.

La grande allée la menait ainsi au petit palais de la villa, à ces murs plaqués de bustes, de statues, tout incrustés de bas-reliefs en ronde bosse ; bijou de l’Algarde qui ressemblait, éclatant de blancheur entre le jour vif et le feuillage dense, au modèle en plâtre d’un cabinet d’orfèvrerie du XIVe siècle florentin. Et de là, devant elle, s’étendait et se déroulait, dans sa pompe, sa splendeur, son triomphe, sa végétation de fête, son architecture d’opéra, sa magnificence de félicité, de volupté et d’amour, le jardin italien, le divin jardin d’Italie. Au bas de la terrasse chargée de grands pots de terre cuite aux armes d’un pape, au-delà de petits parterres aux arabesques à dessins de cailloutis, cerclés de la chenille courante d’une bordure de buis, elle embrassa le décor d’escaliers et de rampes, de statues et de portiques, qui mêlent à la nature les beautés d’un palais, ces murailles d’ornement où montent les floraisons éclatantes, violettes, blanches, jaunes d’or, qui ne sont plus que des treilles de fleurs sans feuilles, ces fontaines sur lesquelles se penche un fleuve fruste, envahi d’enfants à demi rongés par le temps, ces eaux courantes, ces eaux sommeillantes, ces îles de deux arbres au milieu de ces petits lacs aux bords de citronniers ; tout un paysage d’une telle illusion de ravissement que c’était pour Mme Gervaisais un paysage d’imagination, un endroit d’idéal qu’elle aurait déjà vu dans un poème. Elle se crut dans un chant du Tasse, et le souvenir lui revint des jardins d’Armide.

Elle s’accouda à la terrasse. L’air de la journée à la fois chaude et ventilée, cet air romain caressant la peau du flottement et du chatouillement d’une étoffe soyeuse, ce souffle subtil, vif, léger, si agissant sur la fibre des mélancolies septentrionales ; autour d’elle, cette apparence de bonheur que tout semblait avoir là, ce qui se levait partout de joie, de paix splendide, l’universelle sérénité, amenèrent chez elle une absorption contemplative où, se dégageant d’elle-même et se laissant glisser à la douceur environnante, elle demeura quelque temps amollie, détendue, dans une délivrance de ses idées, un paresseux lazzaronisme d’âme.

Puis elle descendit dans le parc et y trouva de belles surprises : ici, un chêne vert solennel, ayant sur son écorce une patine de métal et la rugosité d’une peau de bête centenaire, barrant la route d’un rejeton de branche qui était lui-même un autre arbre d’un verdoiement sourd, éclairé du reflet toujours remuant d’une eau jaillissante au-dessous de lui ; là, une haie de camélias plaquant ses feuilles et ses fleurs de cire contre le rocailleux d’une galerie de rochers. Au milieu d’un tapis vert, en plein soleil, le marbre d’une colonne brûlait de blanc devant un dattier, faisant songer à la borne d’un dernier pas d’une armée de Rome dans une oasis de Libye. Plus loin, des hémicycles de pierres à pilastres, à balustres, à niches, s’arrondissaient en espaliers sauvages, hérissés et colère, où se tordaient les yuccas serpentins, les cactus piquants. Et des fraîcheurs de fontaine jaillissaient, avec des éclairs, de buissons de roseaux mouillés et dont les lances égouttaient de la lumière humide.

Elle arriva ainsi, au bout du jardin, à cette colonnade penchée des grands pins d’Italie, dressant en ligne la majesté de leurs nefs à jour. Et à mesure qu’elle avançait sous ce grand bois monumental, aux troncs gris, aux parasols entrecroisés de branches violettes, à la chaude verdure de mousse et de cendre verte, elle trouvait une élégance grandiose et un élancement oriental à ces palmiers de l’Italie, dressés sur ses terrasses, sur ses palais, ses églises, ses collines, en rois de l’horizon. Ils lui apparaissaient comme les arbres de soleil, de luxe et de représentation, sous lesquels on se figurera toujours les jupes d’un Décaméron abrité par l’ombre de cette cime qui fait à l’œil l’illusion unique d’élever, de reculer, d’éclairer le bleu du ciel.

L’enfant, un peu las d’aller, de marcher, de chercher dans l’herbe, était resté attardé à quelque vingt pas en arrière, quand tout à coup sa mère retourna la tête à une voix d’Italienne chantant un morceau d’opéra : c’était, au milieu d’un cercle de quelques promeneurs arrêtés, une femme pauvrement et décemment vêtue, derrière laquelle se tenait un vieillard ayant en main un violon qu’il laissait muet. Et tout à fait près des chanteurs, assis sur un tronc de pin abattu, Mme Gervaisais aperçut son fils dans la petite main levée au-dessus de sa tête menait le rythme du chant avec une fleur qu’il promenait dans l’air, ainsi que le bâton d’un chef d’orchestre. Tout le monde le regardait, regardait sa beauté, son regard profond, le blanc venu à son front, au-dessus de ses sourcils, ce soudain rayon d’intelligence et de passion, cette espèce d’envolée de tout le petit être dans le chant de la grande artiste en plein vent. Et le vieillard même, avec sa tête de vieux chanteur, grave et triste, suivait la main de l’enfant, lui souriant comme du fond de ses jeunes années gaiement ému, les yeux à demi-fermés.

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