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Chapitre 104

Enfin un jour arrivait où chez Mme Gervaisais la Grâce finissait d’assassiner la Nature. En elle, la femme, l’être terrestre n’existait plus. Ce penchant originel de la créature à chercher le plaisir honnête de l’existence dans les créatures et les choses, son besoin d’affections de semblables, d’habitudes aimantes, son ambition de son bonheur, sa tendance innée à combattre son mal et sa souffrance, tout cela dont la Nature fait, avec sa force souveraine et providentielle, les attributs, le courage et la raison de toute vie vivante, ne lui paraissaient que des illusions, des mensonges, des fantômes de besoins et d’instincts. L’humanité s’en était allée d’elle.

C’est ainsi qu’elle descendait à la parfaite imitation de la mort dans la vie, à la mort spirituelle que les Pères de l’Église comparent si justement à la mort naturelle, en lui en attribuant les effets, les suites et les conséquences. Comme morte à elle-même, sa personne, remplie de son abjection, ne conservait pas plus de volonté que le cadavre entre les mains des ensevelisseurs. Comme morte à elle-même, les disgrâces, la confusion, les opprobres, les affronts, les humiliations, les souffrances, les injustices, les louanges et les mépris, les maux et les bonheurs, pouvaient passer sur elle, sans un mouvement de sa chair : elle avait par avance, pour tout endurer, l’insensibilité de son corps mis au tombeau. Comme morte à tout ce qui n’était pas Dieu, elle réalisait en elle un tel détachement du passager, du viager d’ici-bas, un tel dépouillement de tout elle-même, de la tentation même de rentrer dans sa conscience d’être, qu’elle se réduisait à ce rien qu’a essayé d’exprimer la langue mystique en volant au sépulcre l’image du cadavre dans sa poussière !

Et dissoute, pour ainsi dire, par cette mort factice, elle commençait à sentir lui venir l’appétit de la vraie mort. La Grâce lui donnait son dernier coup ; elle ôtait d’elle l’attachement le plus fort et le sentiment le plus enraciné : la passion de vivre, la terreur de mourir. Lentement et sombrement enivrée, Mme Gervaisais devenait « amoureuse de la Mort » ; et la Mort lui tardait comme une venue d’amour. Elle en avait faim et soif. Et elle s’impatientait de l’attendre.

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