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Chapitre 105

Le dimanche, elle se faisait conduire aux Catacombes où, sans pitié, elle emmenait son fils. Elle prenait le petit cierge que lui allumait un frate, descendait, des marches, puis s’enfonçait dans les étroits corridors de la pouzzolane, allant le long des allées serpentantes, arrivant à de petits carrefours bas, où un trou et des traces de fumée montraient la place de la lampe des messes furtives. Elle marchait dans ces galeries aux excavations superposées jusqu’à la voûte, comme des lits de passagers dans un navire, sondant, d’un œil qui avait peur et envie de trouver, ces tombes crevées et vides, ces petits creux où était ramassé ce que le cirque avait rendu d’un corps, ce que les bêtes en avaient dédaigné : ici, trouvant le loculus dépouillé de la fiole de sang, indice du martyre, là, une poussière humaine qui s’évapore au souffle ; et à marcher, elle se trouvait légère comme dans de la terre sainte, arrosée de sacrifice. Elle s’arrêtait à quelque peinture barbare que faisait apparaître, une seconde, la mince lueur du cierge, aux premiers dessins d’enfant d’une foi, à un oiseau symbolique, à un bout d’arabesque, à une colonne qui semblait avoir servi de billot à ces décapitations de saintes qu’on voit, dans les tableaux des vieilles écoles, attendues au ciel par des volées d’anges. Et, parfois, elle était étonnée de la fraîcheur d’un bouquet du matin sur la pierre d’une martyre de dix-sept siècles.

À mesure qu’elle avançait, le cimetière enterré l’attirait à l’inconnu de ses ténèbres et de sa vague immensité. Le rien de lumière qui tremblotait et mettait un vacillement sur l’incertitude et le doute des parois, le marcher tâtonnant, hésitant, sur le sol inégal et bossué, l’appréhension de se cogner dans le noir de sa gauche ou de sa droite, des trous où elle sentait des souffles de précipices, des bouches de profondeurs mystérieuses, des haleines par des fentes, l’air étouffé et fade qu’elle respirait, et qui lui faisait appliquer de temps en temps sa bouche et son front sur le sable humide, l’inquiétude instinctive du chemin sans fin, la peur confuse de l’inextricable dédale, le trouble des idées dans les lieux sans ciel, ne pouvaient arrêter sa curiosité, son envie nerveuse d’aller plus loin, de voir, de voir encore, et faisant signe au moine, qui se retournait, de marcher toujours devant elle, poussant son enfant pour le faire avancer, elle suivait l’ombre maigre de son conducteur, dont elle n’apercevait d’éclairé que le pouce tenant le cierge et un bout d’oreille. Enfin, lasse d’errer, quand elle avait fait boire à son âme et à ses sens la terreur sainte de cette carrière de reliques, elle revenait, remplie de la mort et de la nuit souterraines, à l’escalier d’entrée, un grand escalier aux marches de marbre usées, déformées, creusées sous les pas des porteurs et des ensevelisseuses ; une filtrée de jour d’un blanc céleste y descendait, versant là le rayon de miracle et de délivrance qui tombe dans une prison Mamertine. Là, Mme Gervaisais ressentait l’impression d’une lumière du matin venant à des paupières pleines d’un rêve noir.

Mais ce spectacle à la longue ne la contentait plus. Il ne lui offrait que la place, la mémoire des morts, leur suaire de pierre n’ayant gardé que la tache de leur cadavre. Ce n’était pas assez que les deux squelettes conservés sous verre à Saint-Calixte : il lui fallait de la mort où il restât plus du mort. Et pourtant, comme toute femme qui se respecte dans la délicatesse, la propreté de son corps, et le soigne avec une espèce de culte, comme une malade, comme une condamnée à mourir et une voisine du tombeau, elle avait eu tous les dégoûts et toutes les horreurs de la Mort pourrissante. Souvent elle avait évoqué, avec l’amertume d’un regret, la pudeur couronnée de roses, la légèreté riante de la Mort antique, l’art et la grâce consolante de ses rites, de ses mythes, de ses allégories : les coupes vides, les flèches tirées au ciel, les chars renversés au milieu de l’arène, l’urne fleurie du silicernium funèbre, parfois la vague image d’une porte entrebâillée, toute la poésie dont les anciens voilaient et purifiaient la fin humaine, la délivrant de l’épouvante de la dissolution, changeant la dépouille en une cendre, l’ordure de la tombe en une flamme le matin, en une pincée de souvenir le soir. Maintenant elle allait aux charniers de Rome, aux Capucins, à l’Oratoire de la Mort, à la Confrérie des sacconi de Saint-Théodore-le-Rond, partout où la mort étale la décoration de ses restes, s’arrange et se contourne en hideuse rocaille, se désosse en ornements, fait des bossages avec des fémurs, orne les trumeaux de pubis et d’os iliaques, suspend aux corniches l’élégance des métacarpes et des métatarses. Elle parcourait ces caveaux des Franciscains où l’on fait voir, accroché en lustre au plafond, un squelette d’enfant, qui fut une petite princesse Barberini, tenant d’une main une faulx composée de mandibules de mâchoires, de l’autre une balance dont la calotte d’un crâne pendue à trois péronés faisait les plateaux. Et à côté, des grottes lui montraient des moines desséchés, sous leurs robes de bure, sans yeux dans leurs orbites creuses, la bouche brune, ouverte, et comme bouchée de terreau.

En sortant de là, rassasiée, le regard repu, elle était prête à dire, avec Job, à la pourriture : « Vous êtes ma mère ! » à dire aux vers : « Vous êtes mes frères et mes sœurs ! »

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